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Les effets à l’échelle
régionale liés au réchauffement climatique pourraient
être très largement modulés par la présence
de panaches d’aérosols dans la basse et moyenne troposphère.
Le programme international INDOEX (INDian Ocean Experiment) a été
conçu afin de quantifier le forçage climatique associé
aux aérosols naturels et anthropiques ainsi que leurs rétroactions
aux échelles régionales et globales
Les aérosols d’origine anthropique (dont les sources sont
principalement la circulation automobile, l’industrie, les feux
agricoles et feux de forêt) représentent une petite fraction
de la masse totale en aérosol présente dans l’atmosphère,
mais leur taille submicronique leur confère une efficacité
élevée pour diffuser la lumière solaire. De plus
la présence de matière absorbante au cœur des aérosols
leur permet de jouer un rôle non négligeable dans le piégeage
de l’énergie solaire et donc sur la stabilité dynamique
de la basse troposphère.
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1 : Localisation
des panaches d’aérosols submicroniques
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La figure 1 présente la répartition
à l'échelle globale des aérosols submicroniques à
partir des observations de l'instrument spatial POLDER. Les zones qui
apparaissent de couleurs vertes à rouges sont très productrices
de ce type de particules.
La campagne INDOEX s'est déroulée
entre janvier et mars 1999 au-dessus de l'Océan Indien, dans une
zone délimitée entre 30°N-30°S et 50°-100°E.
Cette période correspond à la mousson d'hiver durant laquelle
la circulation atmosphérique moyenne de la basse et moyenne troposphère
conduit à l'advection de masses d'air polluées vers l'Océan
Indien en provenance du sous-continent Indien. Ces masses d'air transportent
les aérosols de pollution vers la zone de convergence intertropicale
où ils peuvent servir de noyaux de condensation et modifier les
propriétés optiques des nuages.
La stratégie expérimentale
Lors de la campagne intensive de février-mars 1999, de
nombreuses plates-formes instrumentales ont été mises en
œuvre sur les continents, sur l’océan, dans les airs
et dans l'espace :
-
sept satellites parmi lesquels le satellite géostationnaire
Meteosat 5 a spécifiquement été déplacé
par EUMETSAT pour couvrir la campagne INDOEX;
-
quatre avions ont été opérationnels, dont le
Mystère 20 de l'INSU qui embarquait le système lidar
LEANDRE 1;
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des ballons dérivants lâchés par le CNES;
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deux navires de recherche océanographique;
-
sept stations au sol.
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2 : Localisation des sites instrumentés
sur le sous-continent indien
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Le CNRS et le CEA ont principalement collaboré
à l’installation de deux sites (voir figure 2) :
-
le site de Goa sur la côte Ouest de l’Inde sélectionné
à cause de sa position géographique. Il est situé
entre l'Océan Indien (mer d'Arabie) et les Ghâts occidentaux
et constitue un point de mesure important pour comprendre le transport
de l'aérosol de pollution du continent vers l’océan.
-
le site de Dharwar, situé vers 700 m d'altitude, au-dessus
de la couche limite observée sur Goa.
Sur la figure 2 sont reportées les épaisseurs optiques
moyennes (1er - 15 mars 1999) obtenues à partir des observations
Meteosat. Ces quantités sont directement liées au contenu
en aérosol de l’atmosphère. Elles sont élevées
sur la majeure partie de la côte ouest de l'Inde (> 0,6 à
la longueur d'onde de 550 nm), mais aussi dans le golf du Bengale, au-dessus
de Madras. Le site de Goa se trouve donc bien au centre du panache moyen
qui est advecté vers le sud-ouest.
Sur les deux sites l'instrumentation de fond était constituée
d'un photomètre solaire et d'un aethalomètre qui permettaient
de déterminer l'épaisseur optique et sa dépendance
spectrale, ainsi que la concentration massique en composés absorbants
(comme le carbone suie). Le site de Goa a été équipé
de nombreux autres instruments durant la partie intensive de l'expérience
dont un microlidar pour déterminer la répartition verticale
des aérosols. |

3 : Granulométries moyennes
au sol obtenues sur le site de Goa
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Taille et composition chimique de l'aérosol
Granulométrie
La distribution moyenne de la granulométrie en nombre telle qu’elle
a été déterminée à Goa est présentée
sur la figure 3. C'est une distribution classique, tri-modale, avec un
mode de nucléation, un mode d'accumulation et un mode grossier.
Ce résultat est en accord avec les résultats de Satheesh
et al. (1998) obtenus aux Maldives durant la mousson d'hiver de 1998 et
avec ceux de Jayaraman et al. (1998) obtenus sur la côte Ouest de
l'Inde en 1996 à la même saison. Cette cohérence spatiale
et temporelle sur les résultats semble montrer une faible variabilité
de la granulométrie.
Composition chimique
Pour obtenir la composition chimique des particules comprises dans chacun
des modes, des études couplées par chromatographie en phase
liquide, coulométrie et microscopie électronique ont été
conduites. L’aérosol associé au panache de mousson
d'hiver est un mélange complexe de carbone suie (2%), de sels
de mer et poussières (54%), de solubles de type sulfate et nitrate
(37%) et de composés organiques (7%).
Le premier mode (nucléation) est composé d'aérosols
de carbone suie enrobés de matière organique (70%) et de
sulfates. Les sulfates peuvent majoritairement se trouver sur l'aérosol
comme l’ont montré Lelieveld et al. (2001). Le second mode
(accumulation) est composé à 46% de sulfate et à
10% de carbone suie. Le reste de sa composition pourrait être des
sels de mer (10%), des minéraux (10%) et des solubles autres.
Les sels de mer et les minéraux composent principalement le troisième
mode. Les deux premiers modes sont donc représentatifs d'aérosols
d'origine anthropique.
La diffusion de la lumière solaire
C’est le premier mode qui est le plus efficace pour diffuser la
lumière solaire, il représente plus de 80% de l’efficacité
de diffusion alors que le second n’en représente qu’approximativement
15%. La présence de composés solubles pourrait venir fortement
moduler ces conclusions étant donné les humidités
relatives importantes qui peuvent être rencontrées en Inde.
Le pouvoir diffusant des particules est linéairement corrélé
à la concentration en carbone suie et cela pour des humidités
relatives comprises entre 60 et 95% (non montré). Il n’y
a par ailleurs aucune relation entre l’humidité relative
et la concentration en carbone suie. L’aérosol a donc de
grande chance d’être peu hydrophile, ce qui a été
confirmé par les travaux de Cantrell et al. (2000; 2001) aux Maldives.
La matière organique présente sur l’aérosol
pourrait donc être constituée de molécules lourdes
non solubles.
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4 : Evolution jour par jour de l’épaisseur
optique moyenne

5 : Evolution diurne (disque blanc)
et nocturne (disque noir)

6 : Schéma représentant
la circulation de brise
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L’évolution au cours du
temps
L’épaisseur optique a évolué rapidement entre
février et mars 1999 au-dessus de Goa et de Dharwar (figure 4)
passant de 0,25 courant février à plus de 0,6, fin mars.
Elle est apparue décorrélée des observations in situ
au sol (perte de corrélation significative à partir de 200
m d'altitude).
Cycle journalier
Les mesures lidar effectuées à Goa à partir
du Mystère-20 de l'INSU ont permis d'évaluer la répartition
verticale de l'aérosol. En moyenne plus de 50% de la contribution
à l'épaisseur optique totale est liée à l'aérosol
piégé dans la couche de mousson entre 0,7 et 3 km d'altitude
(figure 5). Les différences entre les situations nocturne et diurne
sont liées au régime de brise de mer (jour)/brise de terre
(nuit). Durant la journée, les polluants reviennent partiellement
vers Goa après avoir été expulsés au-dessus
de l’Océan Indien durant la nuit. Une couche plus "
diluée " est donc présente le jour au-dessus de Goa.
Modélisation
L'évolution de la charge en aérosol été
étudiée en utilisant le modèle mésoéchelle
RAMS (Regional Atmospheric Modeling System) et le modèle de circulation
générale LMD-Z (Laboratoire de Météorologie
Dynamique global circulation model - Zoom). De jour, les résultats
de modélisation du RAMS montrent que la présence d'aérosols
au-dessus de la couche limite est liée à la convergence
entre le flux synoptique (circulation à grande échelle)
d'Est et le flux de brise de mer, l'aérosol produit localement
étant transporté au-dessus de la couche limite atmosphérique
locale. De nuit, seul le flux synoptique d'Est peut expliquer leur présence.
Les conditions diurne et nocturne sont illustrées figure 6.
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7 : Epaisseur
optique à 550 nm calculée à partir des observations
Meteosat au-dessus de la région d’intérêt de la
campagne INDOEX.

8 : Evolution de novembre 1998 à
mai 1999
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Evolution de la circulation atmosphérique
Les masses d’air d’altitude inférieure à 500
m arrivant sur le site de Gao provenaient du Nord-Est en février,
puis progressivement du Nord en mars (voir figure 7). Ce phénomène
est principalement lié au déplacement de l’anticyclone
subtropical de l’Inde centrale vers la baie du Bengale suite au
réchauffement de la surface continentale au cours de la période
de mousson d’hiver. Le site a donc été affecté
par des masses d'air polluées en provenance de Bombay à
partir du début mars.
L’origine de l’aérosol
piégé dans le panache de mousson
Toutes les mesures dans la colonne d'atmosphère sont cohérentes
et montrent que l'épaisseur optique a augmenté de février
à fin mars 1999 (figure 8). En effectuant une étude statistique
sur les feux de biomasse à partir des observations ATSR, une très
forte corrélation est apparue entre leur occurrence et l'épaisseur
optique journalière moyenne. L'activité agricole locale
va en effet en s'accentuant durant cette période sans une modification
particulière des activités industrielle et automobile. Il
se pourrait donc que l'augmentation de l'épaisseur optique soit
liée à un accroissement de la concentration en nombre d'aérosols
de feux de biomasse. Les mesures effectuées au site de Gao du rapport
BC/TC (qui permet de discerner les différentes origines des aérosols)
indique une origine mixte avec prédominance des feux de biomasse.
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9 :
Epaisseur optique à 550 nm au 25 mars 1999 obtenue à partir
des observations du satellite Meteosat 5.
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Une seule période échappe à la règle générale
(23-27 mars), durant laquelle les épaisseurs optiques étaient
deux fois plus faibles (≈ 0,3 à 550 nm). Cette période
correspond à une rupture dans la circulation de mousson où
des masses d'air d'origine désertique sont advectées au-dessus
du site de Goa (figure 9). Un événement de
soulèvement de poussière s'était en effet produit
quelques jours auparavant près des golfes Persique et d'Oman.
L’effet radiatif direct de l'aérosol
durant INDOEX
L’effet radiatif direct de l’aérosol présent
dans le panache de mousson est évalué à deux niveaux : au sommet de l’atmosphère et au niveau du sol.
Au sommet de l’atmosphère, dans la partie centrale du panache
(épaisseur optique moyenne de l'ordre de 0,6 à 532 nm),
il est de –17 ± 5 W m-2. En d’autres termes, cela signifie
que par suite de la présence de l’aérosol, la quantité
d’énergie solaire «renvoyée» par l’atmosphère
a augmenté de 17 W m-2, (voir encart «bilan d’énergie»
de l’article précédent; cela concerne l’augmentation
du terme B). En conséquence la quantité servant au «chauffage»
de la planète (terme C dans l’encart précédent)
a diminué de la même quantité (effet radiatif direct
négatif).
A la surface, le forçage radiatif a été calculé
comme étant 2,5 à 4,5 fois supérieur à celui
évalué au sommet de l'atmosphère (soit entre -40
à -75 W m-2). En d’autres termes la présence de l’aérosol
a conduit à diminuer de cette quantité l’énergie
solaire arrivant au niveau du sol (diminution du terme H dans l’encart
précédemment cité). Cette diminution au niveau de
la surface a deux origines : la réflexion du solaire par l’aérosol
(voir paragraphe précédent) et également l’absorption
du solaire par l’aérosol.
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10 : Moyenne sur le mois de mars 1999
du flux radiatif visible

11 : Evolution de novembre 1998 à
mai 1999
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Le fait que le forçage radiatif soit nettement plus important au
niveau de la surface qu’au sommet de l’atmosphère indique
le rôle important de l’absorption du solaire par l’aérosol.
L’énergie absorbée conduisant à un échauffement,
cela confirme l'existence d'un échauffement significatif à
l'altitude où se situent les aérosols anthropiques (entre
0 et 3 km). L’énergie solaire piégée dans la
couche d'aérosol par suite de cette absorption peut en effet dépasser
20 W m-2 comme le montre la figure 10. Des valeurs moyennes de taux d'échauffement
sur la colonne d'air compris entre 0,8 et 1,2 K/jour ont ainsi été
calculées (figure 11). Ils peuvent localement dépasser 2
K/jour.
Ces résultats sont en accord avec ceux publiés par Podgorny
et al. (2000) qui donnent -20 W m-2 au sommet de l'atmosphère et
-82 W m-2 à la surface. L’effet climatique régional
de l’aérosol à comparer à celui résultant
de l’augmentation des gaz à effet de serre d’origine
anthropique (inférieure à +3 W m-2 au sommet de l’atmosphère) : il est plus de 5 fois supérieur à ce dernier, mais de
sens inverse.
Les effets induits
Les rétroactions les plus importantes liées à
la présence du panache d’aérosol sont celles sur le
cycle de l’eau et sur la circulation atmosphérique.
En partant des résultats de Oberhuber (1988), qui montrent qu’environ
80% du réchauffement radiatif net est contrebalancé par
l’évaporation des eaux de surface, le refroidissement radiatif
de la surface océanique liée aux aérosols du panache
"indien" entraîne une baisse de -15% de l’évaporation
à la surface de l’océan sur la période de la
mousson d’hiver (février/mars) et de 5% en moyenne annuelle
(Ramanathan et al., 2001). On a donc une perturbation majeure du cycle
de l’eau et une possible diminution des précipitations sur
la partie nord de l’Océan Indien. Le transport de chaleur
latente dans la moyenne et haute troposphère est donc perturbé,
ce qui modifie significativement les circulations de Hadley (circulation
méridienne) et de Walker (circulation zonale).
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12 : Evolution de novembre 1998 à
mai 1999
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L’absorption du rayonnement solaire par les aérosols (piégeage
d'énergie radiative) conduit à une augmentation locale de
la température qui se traduit par un taux d'échauffement
différentiel en fonction de l'altitude. Le gradient ainsi généré
peut induire des variations importantes sur l'équilibre dynamique
vertical de la basse troposphère. Comme l’illustre la figure
12 un gradient positif (augmentation du taux d’échauffement
avec l’altitude) accentue la stabilité verticale et donc
limite le développement des structures nuageuses, alors qu'un gradient
négatif agit en sens inverse. Cet effet, dit "semi-direct",
pourrait compenser à 60% l’effet indirect (modification
de la taille des gouttes nuageuses et du pouvoir précipitant des
nuages, Ramanathan et al., 2001).
| Contact : Patrick
Chazette
LSCE – UMR (CEA-CNRS)
Bât 709, CE l’Orme des Merisiers
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