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Les archives glaciaires des Alpes représentent un outil irremplaçable
permettant de retracer, avec une résolution saisonnière,
l’histoire de la pollution atmosphérique à l’échelle
de l’Europe depuis la période pré-industrielle. L’étude
des signaux chimiques archivés dans la glace du Mont Blanc permet
actuellement de mieux cerner l’origine et l’importance de
la pollution en dérivés soufrés, azotés et
halogénés depuis 1850.
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Les archives
glaciaires, témoins de l’anthropisation de l’hémisphère
Nord
Les glaciers froids (c’est-à-dire ayant une température
de névé à 10 mètres de profondeur inférieure
au point de fusion) comme le Groenland, l’Antarctique et certains
glaciers de montagne, en enregistrant correctement (sans fonte) des paramètres
environnementaux rendent possible la reconstruction de la composition
chimique de l’atmosphère passée. Le décryptage
des signaux chimiques (teneur passée en aérosols et en gaz
soluble dans l’eau) archivés dans la glace ouvre un champ
d’investigations très large, mais qui nécessite une
bonne connaissance de la relation liant la composition chimique de la
neige et celle de l'atmosphère au moment du dépôt
(fonction de transfert «air-neige»). L’étude
de ces archives pose de plus le problème de la représentativité
spatiale des signaux observés qui concernent des espèces
dont le temps de vie atmosphérique varie de quelques jours à
quelques semaines. Ceci nécessite donc une bonne connaissance des
modes de transport atmosphérique entre les régions sources
et le site étudié. |

1 : Evolution des teneurs en sulfate
dans la neige
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La glace du Groenland et les émissions
anthropiques passées de SO2 de l'hémisphère Nord.
Les carottes de glace du Groenland ont montré que les régions
de hautes latitudes Nord sont depuis 1880 environ perturbées par
les émissions anthropiques de SO2 des USA et l'Europe (voir figure
1). Ces enregistrements au Groenland pourraient donc permettre de remonter
à l’évolution passée des émissions de
SO2 de ces continents à condition de disposer d’une bonne
simulation du transport atmosphérique vers ces régions de
hautes latitudes, point sur lequel des améliorations sont encore
nécessaires. Ceci motive l'étude d'archives glaciaires extraites
de sites plus intimement liés aux sources d'émissions.
| Principaux laboratoires impliqués
dans le programme européen ALPCLIM
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Institut für Umwelt Physik (Heidelberg), Coordinateur
et études au Col Gnifetti (massif du Mont Rose)
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Laboratoire de Glaciologie et Géophysique de l'Environnement
(Grenoble) : étude au Col du Dôme (massif
du Mont Blanc)
-
Laboratoire des Sciences et du Climat (Saclay) : analyse
du carbone suie
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Institut central de Météorologie et Géodynamique
(Vienne) : études climatologiques
-
Institut de Physique (Berne) : analyse des gaz trace
-
Département de Géographie (Zurich) : étude
des glaciers miniatures de basse altitude
-
Département des Sciences de l'Environnement (Milan) :
étude au Col des Lys (massif du Mont Rose)
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Laboratoire d'hydrolique, d'hydrologie et glaciologie (Zurich) :
étude du bilan d'énergie et du régime thermique
du névé
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Le projet ALPCLIM.
L’Europe, les USA et l'Asie sont les 3 régions de
moyenne latitude de l’hémisphère Nord où l’émission
d'aérosols anthropiques est la plus importante. Afin d'évaluer
le potentiel que représentent les archives glaciaires Alpines pour
reconstruire les modifications environnementales (climatiques et chimiques)
survenues en Europe depuis la période pré-industrielle un
projet Européen ALPCLIM a été mis en place (1998-2001).
Plusieurs questions, spécifiques aux glaciers Alpins, devaient
en effet être résolues afin d’évaluer la portée
réelle de ce type d'archives en terme d’information atmosphériques.
Parmi celles-ci :
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Quelle période de temps est accessible, et avec quelle précision,
à l’aide de ces petits glaciers à dynamique d'écoulement
glaciaire beaucoup plus complexe que celui des grandes calottes polaires ?
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La résolution saisonnière est-elle ici suffisante pour
permettre l’examen des tendances en été et en
hiver, saisons durant lesquelles les conditions météorologiques
(intensité de la convection) fort différentes régulent
les échanges entre couche limite et troposphère libre ?
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La mesure de routine des concentrations atmosphériques est-elle
possible en ces sites situés au-dessus de 4000 m et ne disposant
que d’une infrastructure rudimentaire (Observatoire Vallot à
4350 m, par exemple) pour aborder le problème de la relation
«air-neige» ?
Nous présentons ici la composante de ce programme relative à
l'histoire de la charge et de la composition en aérosol au-dessus
de l'Europe reconstituée à partir des carottes de glace
du Mont Blanc.
Le site du Col du Dôme, massif du Mont
Blanc
Un enregistrement saisonnier continu et clair
Les résultats obtenus sur plusieurs carottes Alpines (Col
Gnifetti au Mont Rose en Suisse et Col du Dôme au Mont Blanc en
France) ont montré qu'au Col Gnifetti, avec une accumulation annuelle
de 10 à 50 cm d'eau par an, l’échelle de temps couverte
est de plusieurs siècles mais avec une résolution saisonnière
médiocre liée à une ablation plus ou moins importante
par le vent des couches d’hiver. Avec une accumulation annuelle
de neige plus importante (40 à 200 cm d'eau) le site du Col du
Dôme permet l'examen saisonnier de la chimie de la précipitation
et ce, pour la majeure partie du XXe siècle.
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2 :
L'observatoire Vallot

3 : Variations
saisonnières de l'ammonium et du sulfate
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Malgré les conditions hostiles (condensation, foudre), nous avons
pu mettre en place un suivi continu des aérosols à l’Observatoire
Vallot (collecte automatique avec panneaux solaires, figure 2).
La chronologie
La datation s'effectue par comptage des années à partir
des variations saisonnières d'espèces chimiques (ici l'ammonium),
voir figure 3, et la recherche d'horizons repères (retombées
radioactives des tests nucléaires atmosphériques, accident
de Tchernobyl, ou encore arrivée massive sur les Alpes de vent
de sable saharien comme en 1937, 1947 et 1977). Vers 100 mètres
de profondeur, la glace présente au-dessus du socle rocheux n'est
pas simple à dater mais la mesure de la teneur en méthane
des bulles d'air indique clairement une origine préindustrielle.
Les caractéristiques glaciologiques du Col du Dôme ouvrent
donc la possibilité d’étudier l’enregistrement
d’été comme d’hiver, périodes durant
lesquelles l’apport des polluants vers la troposphère libre
est fortement régulée par la convection, sur l'ensemble
du XXe siècle au moins.
La fonction de transfert air-neige
La relation «air-neige» est obtenue en comparant les
observations atmosphériques et la composition chimique des couches
de neige de surface correspondantes; elle permet de remonter aux concentrations
atmosphériques, en été comme en hiver, à partir
des mesures faites dans les glaces (voir figure 3 les deux séries
de mesures saisonnières obtenues sur le sulfate et l'ammonium).
Informations extraites de la glace du Mont
Blanc
Dans le cadre d'ALPCLIM, l'étude des composés chimiques
archivés dans la glace du Mont Blanc a porté les dérivés
soufrés, azotés et halogénés. Nous détaillons
ici l'exemple du sulfate pour qui les émissions anthropiques de
SO2 par les différents pays d'Europe sont connues avec une précision
acceptable (±30%) et qui dominent largement le budget du soufre
au-dessus des continents et le cas extrême des halogènes
pour lesquels non seulement les émissions anthropiques sont très
mal quantifiées mais pour lesquels il reste encore difficile de
savoir si les émissions anthropiques dominent ou non les émissions
naturelles.
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4 : Evolution du sulfate anthropique
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Evolution du sulfate
Evolution sur le siècle : origine moyennée de la
pollution enregistrée au Mt Blanc
L'augmentation des teneurs estivales en sulfate (un facteur 10 entre
1925 et les années 80, figure 4) suit assez fidèlement la
croissance des émissions passées de SO2 si l'on considère
les pays limitrophes de l'arc Alpin (700-1000 km autour des Alpes dont
la France, l’Italie, l’Espagne et la Suisse). Par contre lorsque
que l'on considère les émissions de la totalité de
l'Europe de l'Ouest qui au début du siècle sont dominées
par les émissions de Grande Bretagne l'accord avec le profil de
sulfate est nettement moins bon. Ceci montre que le site du Mont Blanc
est en été beaucoup plus sensible à la pollution
des pays limitrophes que de l’ensemble de l’Europe de l’Ouest.
Alternance été/hiver : origine saisonnière de
cette même pollution
Un facteur 10 sépare la concentration dans la couche hivernale
(peu polluée) de celle dans la couche d’été.
L'impact important des pays limitrophes aux Alpes en été
est logique si l'on considère l’importance de la convection
depuis la couche limite vers la troposphère libre à cette
saison. L’étude des couches d’hiver (figure 4) montre
par contre une pollution plus modérée (un facteur 4 entre
1925 et 1980) de la troposphère libre mais prenant place à
une plus grande échelle (Europe de l’Ouest, Europe de l’Est
et ex. URSS). En utilisant les observations atmosphériques de l’Observatoire
Vallot, nous avons pu inverser ces données «glace»
en concentrations atmosphériques de sulfate à 4000 m au-dessus
de l’Europe. Ces données indiquent une surestimation d’un
facteur 2 environ des teneurs simulées pour cette altitude par
les modèles globaux alors que ces mêmes modèles tendent
à sous-estimer les concentrations en surface.
Associées aux mesures de sulfate obtenues dans les stations EMEP
de plus basse altitude situées autour des Alpes, ces données
représentent une contrainte forte pour la distribution verticale
du sulfate simulée par les modèles et par là même
pour l'évaluation du forçage radiatif et son évolution
passée au-dessus de l’Europe depuis le début du XXe
siècle. Comparé aux enregistrements au Groenland le niveau
préindustriel de sulfate dans la glace du Mont blanc représente
une faible fraction du sulfate total en période industrielle (10% et 20% en été et en hiver pour les années 80 contre
25% au Groenland).
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5 : Tendances récentes du fluor
dans la neige
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Evolution du fluor
Les teneurs en fluor ont très rapidement augmenté dans
les années 30, passant par un maximum vers 1970, pour redescendre
nettement entre 1975 et 1980 (figure 5). La tendance est donc ici très
différente de celle du sulfate qui commence à augmenter
de manière importante après guerre. Ceci met en évidence
une composante anthropique attribuable aux rejets de fluor liés
au développement de l’industrie de l’aluminium (électrolyse
fondue de l'alumine, Al2O3, utilisant la cryolite contenant essentiellement
Na3AlF6). La forte décroissance dans les années 70 des teneurs
en fluor de la glace du Mont Blanc correspond à la mise en place
par Pechiney de capots d’alumine au-dessus des cuves d’électrolyse.
Notons que cette étude, qui nous a permis de mieux cerner le budget
mal connu de cette espèce, montre également que les émissions
locales en provenance des vallées alpines ne sont pas seules à
l'origine des dépôts au-dessus de 4000 m comme en témoigne
la différence entre les émissions de fluor de l'usine voisine
(~ 40 km) de Saint Jean de Maurienne et l’enregistrement du fluor
dans la glace du Mt Blanc (figure 5).
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6 : Evolution des teneurs en HCI
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Evolution de l'acide chlorhydrique
Ce type d'étude a également été effectué
sur d'autres espèces dont le budget atmosphérique reste
mal cerné à l'échelle de l'Europe. Ainsi l'augmentation
des teneurs en HCl que nous avons mis en évidence dans la glace
du Mont Blanc est principalement due aux émissions par les incinérateurs
(en particulier la combustion du PVC) et dans une moindre mesure à
la combustion du charbon en Europe de l’Ouest (figure 6). La grande
variabilité des niveaux en été avant l'installation
des incinérateurs, fin des années 60, est essentiellement
naturelle. Bien que restant mal quantifiée, la combustion de la
biomasse végétale pourrait représenter la principale
source d'acide chlorhydrique naturelle au-dessus des continents.
Nos résultats sur la glace du Mont Blanc permettent ici d'asseoir
clairement cette hypothèse car les valeurs très élevées
observées entre 1946 et 1950 coïncident avec une période
caractérisée par des étés chauds (voir article
«Le réchauffement
climatique sur le siècle en France», «Lettre Changement
Global» n° 12) et qui fût marqué par de vastes
incendies dans la région des Landes. On citera quelques épisodes
des «années de feu» : de 1942 a 1945 on compte
200 000 ha ravagés par les incendies; en 1947, 340 000 ha. Le paroxysme
a été atteint en 1949, année durant laquelle 140
000 ha ont été la proie de 500 feux par suite de l'extrême
sécheresse de l'été et de la violence du vent. Le
point fort de cette crise a été l'incendie de Cestas, le
20 août, où l'on compta 82 victimes et 28 000 hectares de
forêts détruits.
Prospective
L'absence d'évolution des teneurs en oxalate que nous avons
observée dans la glace du Mont Blanc suggère que les émissions
biogéniques dominent encore actuellement le budget de cette espèce
en régions continentales fortement anthropisées. Ceci nous
amène à nous interroger de manière plus générale
sur l'évolution passée de l'aérosol organique, un
autre acteur important (avec le sulfate) du forçage du climat par
l'aérosol. Les résultats obtenus ayant démontré
la fiabilité de ces enregistrements, un nouveau programme Européen
CARBOSOL dont l'un des objectifs est de documenter l'évolution
des teneurs en aérosols organiques et minéraux au-dessus
de l'Europe depuis la période pré-industrielle vient de
débuter (2002-2004, coordinateur M. Legrand, LGGE).
Ce projet implique 6 groupes européens. Il combine l’étude
de la composition actuelle de l’aérosol et des précipitations
dans 6 stations Européennes (des Açores à la Hongrie
en passant par le sommet des Alpes) avec une étude de la glace
déposée au Mont Blanc associée à une étude
de la relation «air-neige» à l’Observatoire Vallot
qui permettra de reconstruire le contenu en aérosol de la moyenne
troposphère au-dessus de l’Europe depuis la période
préindustrielle. Les études viseront à établir
le bilan en masse de l’aérosol, la répartition organique/inorganique,
carbone suie/carbone organique, carbone organique soluble/insoluble, et
la distribution en taille de l’aérosol dans les 6 stations
ainsi que dans les précipitations. La contribution des différentes
sources d’aérosols organiques (naturelle/anthropique, primaire/secondaire)
sera abordée par l’étude de certains composés
et groupes de composés : 14C (distinction entre combustion de biomasse
et de fuel fossiles), cellulose (débris végétaux),
levoglucosan (combustion du bois), HULIS (humic acids like substances),
et terpenoids (production secondaire à partir d’émissions
biogéniques).
Associée aux simulations numériques de modèle de
chimie et transport à l’échelle de l’Europe
(EMEP, Meso-NH, MOCAGE) cette étude permettra de proposer un inventaire
des émissions d'aérosol organique sur l’Europe depuis
1850. Enfin le modèle REMO couplé à un module de
transfert radiatif permettra in fine d’estimer le changement radiatif
survenu au cours des 150 dernières années sur l’Europe
en réponse au changement de la charge en sulfate et en aérosol
organique d’origine anthropique.
| Contact : Michel
Legrand
Laboratoire de Glaciologie
et Géophysique de l’Environnement
FRE (CNRS associé Université de Grenoble 1)
BP 96 – 38402 St Martin d’Hères Cedex
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