
1 : Le Contship London à l’arrivée
en escale au Havre
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Les différents
peuplements de phytoplancton et le puits biologique de carbone
Les modalités du puits biologique de carbone dans l’océan
changent profondément selon les peuplements de phytoplancton Souvent,
la photosynthèse marine est accomplie par des groupes du phytoplancton
qui mettent en jeu une chimie très différente de celle,
moyenne, qui se caractérise par exemple par un rapport égal
à 6,8 entre le carbone et le nitrate fixés par le plancton
et enfouis par sédimentation vers le fond de l’océan.
Exemples des coccolithophoridés et Trichodesmium
Un comportement qui s’écarte de la norme est par exemple
celui des coccolithophoridés, qui fixent du carbone par photosynthèse
pour la croissance de leur tissu vivant, mais qui fixent aussi du calcaire
pour la fabrication de plaquettes qui tapissent leur paroi cellulaire.
Ce processus appelé biocalcification accroît la fixation
de carbone par ces algues, mais de façon paradoxale, ceci fait
augmenter la tendance de l’océan à émettre
du gaz carbonique vers l’atmosphère, car la précipitation
du carbonate de calcium rend l’eau plus acide. Une autre particularité
remarquable est celle de la cyanophycée Trichodesmium, qui est
capable d’utiliser la molécule N2 pour satisfaire ses besoins
en azote : le processus par lequel ceci est réalisé est
nommé diazotrophie, et grâce à lui, l’écosystème
peut enfouir du carbone sans nécessiter l’apport de nitrates
qui, en mer, manquent souvent.
Les différentes provinces océaniques font ainsi l’objet,
au fil des saisons, de successions de groupes phytoplanctoniques variés,
et si on a une idée des grandes lignes de cette variabilité,
il est indispensable de mieux la connaître et de comprendre comment
elle répond à la variabilité du forçage hydrologique
pour aboutir à une meilleure représentation des cycles de
la matière au sein de l’océan. Les différentes
provinces océaniques font ainsi l’objet, au fil des saisons,
de successions de groupes phytoplanctoniques variés, et si on a
une idée des grandes lignes de cette variabilité, il est
indispensable de mieux la connaître et de comprendre comment elle
répond à la variabilité du forçage hydrologique
pour aboutir à une meilleure représentation des cycles de
la matière au sein de l’océan.
Les lignes de navigation commerciales : un outil pour la biogéochimie
Les campagnes océanographiques classiques permettent une approche
beaucoup plus détaillée et plus complète du système
(voir les articles sur les campagnes PROSOPE et POMME dans ce numéro),
mais elles restent malheureusement très ponctuelles, localement
et dans le temps. De plus elles mettent en jeu de lourds moyens tant humains
que techniques. Une approche complémentaire est l’utilisation
de navires de ligne (figure 1) avec équipement léger mise
en œuvre dans les campagnes GeP&CO (Géochimie, Phytoplankton
et COuleur de l’océan). Bien que modestes (un observateur
à bord, prélèvements en surface) elles apportent
cependant des informations irremplaçables tant à cause de
leur large couverture géographique que de leur couverture annuelle.
Les campagnes GeP&CO mettent en œuvre des outils variés
sur une ligne de navigation régulièrement parcourue par
un navire de commerce (le porte conteneurs Contship London) qui fait régulièrement
le tour du monde chaque trois mois. La première campagne a eu lieu
en novembre 1999, et la dernière devrait se terminer en août
2002.
Campagnes GeP&CO : trajet et mesures
Les campagnes GeP&CO traversent une large gamme d’écosystèmes
variés à commencer par l’Atlantique nord, puis la
Mer de Caraïbes, le Golfe du Mexique, le Golfe de Panama, le Pacifique
équatorial, le tourbillon subtropical du Pacifique sud, et la Mer
de Tasman. Ce même trajet se répétant tous les trois
mois, on aura ainsi à l’issue du projet observé trois
fois la poussée printanière de phytoplancton de l’Atlantique
nord, observé trois fois le cycle saisonnier dans toutes les régions
traversées. L’observateur scientifique embarqué à
chaque voyage depuis novembre 1999 entre le Havre et Nouméa réalise
l’échantillonnage suivant :
-
filtrations pour des mesures de concentrations en caroténoïdes
et en pigments dérivés de la chlorophylle, pour comptages
de coccolithophoridés au microscope,
-
prélèvements pour comptages de picoplancton par cytométrie
en flux (Prochlorococcus, Synechococcus, picoeucaryotes et bactéries,
de taille inférieure à 2 µm), pour mesures de
sels nutritifs, de carbone inorganique total, et d’alcalinité,
-
mesures en routine afin de valider ou compléter l’information
fournie par les satellites (spectres d’absorption de lumière
par le phytoplancton, par la matière organique dissoute, mesure
de luminances marines à l’aide du radiomètre SIMBADA
développé au Laboratoire d’optique Atmosphérique
de Lille),
-
des prélèvements atmosphériques, réalisés
dans sa partie Atlantique nord, pour mesure de la fraction molaire
de CO2 et de l’anomalie de 13C (projet RAMCES, qui vise à
mieux connaître les puits et source du carbone atmosphérique).
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2 : Concentrations dans l’eau
de mer en chlorophylle a (haut, mg m3)

3 : Relation entre la concentration
en chlorophylle a
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Les premiers résultats
Les résultats des quatre premières campagnes qui
couvrent un cycle saisonnier, peuvent être consultés sur
le site.
L’ensemble des données devrait être accessible à
la communauté avant la fin de 2002. Les résultats des mesures
en chlorophylle a, picoplancton et microplancton réalisées
en avril-mai et en juillet-août sont présentés figure
2.
Chlorophylle a : estimations par satellite et mesures de terrain
Les résultats les plus rapidement disponibles sont ceux de concentration
en chlorophylle a et en composés proches de la chlorophylle a.
Ces résultats sont en très bon accord avec les estimations
de concentration en chlorophylle élaborées à partir
des données satellite de couleur de l’océan, ainsi
que le montre la corrélation forte (R2 = 0,7) trouvée entre
ces estimations et la somme chlorophylle a + divinyl-chlorophylle a (figure
3). Ces deux pigments, le second étant propre à la cyanobactérie
Prochlorococcus, sont directement liés à la photosynthèse
de la matière organique). Il y a également un bon accord
entre les cycles saisonniers observés par satellite et par GeP&CO.
La variabilité des peuplements
En Atlantique nord on note une biomasse particulièrement importante
comparée à celle du Pacifique sud, biomasse qui atteint
jusqu’à 3 mg m3 près de Terre Neuve. Cette biomasse
est maximale en avril-mai comparée à juillet-août; elle est composée majoritairement de microplancton, principalement
des diatomées qui participent activement au puits biologique du
carbone (exportation).Dans le Pacifique la biomasse reste faible en toutes
saisons, particulièrement au niveau du tourbillon subtropical Pacifique
sud (de l’ordre de 0,05 mg m3); cette biomasse, elle, est composée
principalement de picoplancton : la boucle microbienne qu’il met
en œuvre recycle sans exportation l’essentiel du carbone fixé
par photosynthèse. On remarquera enfin la légère
augmentation de biomasse dans la région pacifique équatoriale,
liée à l’apport de nutriment par l’upwelling
équatorial.
En outre, les données GeP&CO révèlent une variabilité
des peuplements qui n’est pas encore accessible aux techniques de
télédétection. Ainsi, les concentrations en fucoxanthine,
qui, en pratique, peut être considéré comme un indicateur
de l’abondance des diatomées, montrent que ces dernières
sont omniprésentes dans les océans, mais qu’elles
ne représentent une fraction importante du phytoplancton que dans
l’Atlantique nord en hiver et au printemps, et dans le Pacifique
équatorial en toute saison. C’est donc seulement dans ces
régions qu’elles sont susceptibles de donner lieu à
la forte exportation de carbone organique vers la profondeur par sédimentation
qui est caractéristique de ce groupe d’algues. Au contraire,
les comptages de Prochlorococcus et les dosages de leur pigment spécifique, la divinyl-chlorophylle a, montrent que ce genre, qui domine largement
dans les eaux tropicales pauvres et est très abondant dans la plupart
des régions, tend à disparaître chaque hiver dans
l’Atlantique nord, et ne réapparaît en abondance qu’en
été. Les Prochlorococcus représentent une grande
part de la photosynthèse marine, mais la quasi-totalité
des produits de cette photosynthèse est recyclée par la
boucle microbienne et ne donne donc lieu qu’à une très
faible exportation de carbone vers la profondeur.
Une autre approche consiste à mêler les informations apportées
par les pigments indicateurs pour élaborer des indices d’abondance
de diverses fractions du phytoplancton : pico- (< 2 µm) nano-
(taille comprise entre 2 et 5 µm) et microplancton (> 5 µm)
peuvent ainsi être estimés, et ces estimations apportent
une information utile car, d’une façon générale,
la part de la photosynthèse qui peut être exportée
vers la profondeur augmente avec la taille des cellules.
L’après GeP&CO
Il serait souhaitable d’une part de conserver certaines observations
pour prolonger les séries historiques, et d’autre part de
mettre en œuvre des mesures plus performantes.
Les séries d’observations biogéochimiques dans l’océan
sont peu nombreuses. Outre GeP&CO, on peut citer :
-
le Continuous Plankton Survey qui a débuté vers 1930
et repose sur des captures de zooplancton le long de lignes de navigation
commerciales, essentiellement dans la Mer du Nord et dans l’Atlantique
Nord,
-
les observations mensuelles de CALCOFI dans le Courant de Californie,
-
les mesures de chlorophylle SURTROPAC dans le Pacifique tropical
de 1978 à 1990,
-
les campagnes semestrielles AMT qui parcourent l’Océan
Atlantique du nord au sud.
L’estimation de la diversité biologique : de nouveaux
outils ?
En biogéochimie, si l’on sait mesurer avec précision
quelques concentrations en sels nutritifs, carbonates, composés
connus, voire pigments photosynthétiques grâce à l’adoption
généralisée des techniques de chromatographie liquide
haute performance ou de spectrofluorimétrie, on ne dispose en général
que d’indicateurs pour observer la diversité biologique,
et comprendre la diversité des flux biogéochimiques mis
en jeu par les espèces biologiques.
A titre d’exemple, pour estimer l’abondance des coccolithophoridés,
responsables d’une biocalcification importante on les compte au
microscope, mais cela est long, et il est tentant d’utiliser à
la place des dosages du pigment caroténoïde 19’hexanoyloxy
fucoxanthine (19’HF) considéré comme indicateur de
l’abondance des Prasinophycées, groupe auquel ils appartiennent.
Les mesures GeP&CO incluent des comptages de coccolithophoridés
et des mesures de 19’HF, et la comparaison de ces deux approches
est pourtant loin de révéler un accord parfait. Les méthodes
d’observation en biogéochimie doivent donc encore évoluer.
Des méthodes nouvelles issues de la biologie moléculaire,
sondes dirigées vers l’ARN, inventaires des gènes
présents dans le plancton, pourraient dans un futur proche être
applicables en routine. La suite de GeP&CO devra prendre en compte
ces impératifs : continuer l’observation de paramètres
de référence, afin de détecter d’éventuels
changements des équilibres biogéochimiques, et mettre en
œuvre des mesures nouvelles, permettant d’évaluer l’état
taxonomique et physiologique des communautés planctoniques et leur
action sur la géochimie.
Perspectives
Le recours à des navires de commerce pour des observations
scientifiques correspond à une tradition solidement établie
en France (thermosalinographes et XBT mis en œuvre par l’IRD,
visées optiques par SIMBADA coordonnées par le Laboratoire
d’Optique Atmosphérique de Lille). Le développement
de capteurs automatiques pouvant être installés sur ces navires
est bien sûr souhaitable. Mais cette quête doit aller de pair
avec des projets basés sur des expériences hors de portée
de tels capteurs, et pour lesquels l’embarquement d’observateurs
est indispensable. Dans ce but, ne pourrait on pas envisager, dés
la mise en chantier d’un ou quelques navires, un espace laboratoire
avec une prise d’eau et quelques aménagements ?
| Contact : Yves
Dandonneau
Laboratoire d’Oceanographie Dynamique et de Climatologie
UMR (CNRS- IRD- Univ. Paris 6)
4, Place Jussieu - 75252 Paris cedex 05
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