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Les quantités de
sole pêchées dans le Golfe du Lion au cours des 30 dernières
années ont fluctué parallèlement au débit
du Rhône, mais avec un décalage de 5 ans. Ce phénomène
est expliqué par l'augmentation, après les crues, des peuplements
de polychètes qui sont les proies principales des soles. Les fluctuations
du débit des fleuves, liées au climat, ont ainsi des répercussions
dans le milieu marin pendant plusieurs années.
Dans un article récent (Nature, Mai 2002, 417), des auteurs
britanniques ont montré l’existence d’une corrélation
quasi immédiate entre les valeurs de l’Oscillation Nord Atlantique
(NAO) et l’abondance des juvéniles de certaines espèces
de poissons dans l’estuaire de la Tamise (harengs, loups et sprats),
mais n’ont trouvé aucune relation pour la sole. Ils attribuent
ce phénomène principalement aux variations de la température
de l’eau de mer qui dépendent de la NAO.
Grâce à une étude plus poussée et délicate,
basée sur une bonne connaissance des réseaux trophiques
côtiers, notre équipe vient de mettre en évidence
une relation entre le débit du Rhône, lui-même lié
au climat, et les pêcheries de sole dans le Golfe du Lion, avec
un décalage dans le temps de plusieurs années. Nous expliquons
cette réponse différée par les processus d’incorporation
de la matière organique particulaire d’origine terrestre
dans les réseaux trophiques côtiers qui induisent un effet
«bottom-up» des ressources trophiques d’un niveau à
l’autre.
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Le Rhône
La forte productivité des écosystèmes marins côtiers
est due en partie aux apports de nutriments et de matière organique
d'origine terrestre par les fleuves. Depuis la construction du barrage
d'Assouan sur le Nil, le Rhône est devenu le fleuve le plus important
du bassin méditerranéen, avec un débit moyen annuel
de 1700 m3 s-1, et ses apports en nutriments contribuent pour 50%
à la production phytoplanctonique du Golfe du Lion. Mais le Rhône
charrie aussi des matières en suspension dont la qualité
et la quantité varient en fonction du débit, lui-même
lié aux évènements climatiques qui affectent le bassin
versant. La quantité de matière minérale et organique
apportée à la mer par le Rhône peut ainsi passer de
1,7 106 t an-1 lors des années de sécheresse à 22,7
106 t an-1 lors d'années de fortes crues. Ces apports vont sédimenter
en majeure partie sur le plateau continental où ils vont influencer
de façon considérable la composition et l'abondance des
communautés macrobenthiques.
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1 : Les fluctuations d’abondance
des polychètes

2 : Variation
temporelle de la densité de polychètes
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Les polychètes (vers) et les apports
du fleuve
Les communautés benthiques situées au large du Rhône
sont dominées en nombre d'espèces (60 à 75%) et
d'individus (70 à 95%) par les polychètes. Des études
à long terme, menées en partie dans le cadre du PNEC-SLT,
ont montré que la densité et la biomasse de ces espèces
fluctuent en parallèle avec le débit du fleuve. Ces fluctuations
se manifestent avec différents décalages dans le temps (de
quelques mois à 3 ans) selon le cycle de vie et l'alimentation
des espèces. Les espèces opportunistes à courte durée
de vie, comme Mediomastus sp., présentent des pics de densité
et de biomasse de courte durée quelques mois seulement après
les crues (figure 1a), tandis que la densité des espèces
à longue durée de vie, comme Sternaspis scutata, augmente
pendant plusieurs années et est maximale 2 à 3 ans après
les crues (figure 1b). La crue centennale de 1994 dont nous avons eu l’opportunité
de suivre les effets, s'est traduite par une augmentation de plus de 3
fois de la quantité de polychètes au large du Rhône.
Cette augmentation s'est maintenue pendant près de 4 ans grâce
à la succession des pics des différentes espèces
(figure 2).
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3 : Fluctuations
du débit moyen annuel du Rhône
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Les pêcheries de sole du Golfe
du Lion
La plupart des soles, Solea solea, pêchées dans le
Golfe du Lion par la flottille française sont capturées
au large du Rhône (>80%) et débarquées dans les
ports de Martigues et de Sète. Les débarquements annuels
de soles à Martigues et à Sète ont évolué
parallèlement au débit moyen annuel du Rhône au cours
des 30 dernières années, avec un décalage dans le
temps de 5 ans (figure 3). Comment expliquer ce parallélisme ainsi
que le délai de réponse ?
Une étude conjointe de l'alimentation des cinq principales espèces
de poissons plats vivant au large du Rhône et de leur composition
en isotope stable du carbone (13C/12C) a permis
de comprendre comment la matière organique d'origine terrestre
est intégrée dans les réseaux trophiques côtiers
et favorise particulièrement le cycle de vie de la sole (programme
PNEC-ART2, contact : darnaude
@com.univ-mrs.fr). Bien qu'exclusivement marines, les cinq espèces
de poissons étudiées ont des ∂13C très
négatifs et les valeurs les plus faibles sont observées
chez la sole. Cette espèce se révèle ainsi être
l'espèce la plus dépendante des apports du fleuve, puisque
la matière organique d'origine terrestre présente un ∂13C
beaucoup plus négatif que celle synthétisée par le
phytoplancton marin.
Influence sur le cycle de vie de la sole
La sole se nourrit principalement de polychètes qui représentent
plus de 80% de ses proies. Les analyses isotopiques ont montré
que le transfert de la matière organique particulaire d'origine
terrestre dans le réseau trophique marin se faisait essentiellement
via les polychètes dépositivores, proies préférées
des soles. Dès leur première année, les jeunes soles
consomment essentiellement des polychètes, en particulier les espèces
opportunistes qui réagissent rapidement aux crues du Rhône.
Les individus de plus grande taille se nourrissent eux surtout des polychètes
à plus longue durée de vie dont l’abondance augmente
de 1 à 3 ans après les crues. Ainsi l’augmentation
de la quantité de proies après de fortes crues va favoriser
tous les stades du cycle de vie de la sole. L’année même
de la crue, les larves de sole nées au tout début du printemps
vont bénéficier de l’augmentation, grâce aux
apports accrus en nutriments, de la productivité planctonique.
Quelques mois plus tard, après leur installation sur le fond, les
jeunes soles vont bénéficier des pics de polychètes
opportunistes. Puis les sub-adultes et adultes vont bénéficier
de l’augmentation des polychètes à plus longue durée
de vie, et ceci pendant plusieurs années.
Ces augmentations de nourriture vont avoir plusieurs répercussions
probables sur la dynamique de population de la sole, répercussions
mises en évidence sur cette espèce et d’autres poissons
plats en Atlantique et en Mer du Nord. Une augmentation de la croissance
et de la survie des larves et des juvéniles peut être attendue
après de fortes crues, ce qui va se traduire par une augmentation
du nombre d’individus de cette cohorte. Chez les adultes, l’abondance
de nourriture va se traduire par une augmentation de leur croissance et
de la fécondité des femelles qui vont produire plus d’œufs
et de meilleure qualité, suivi d’une augmentation des juvéniles.
Il va donc y avoir une synergie d’effets favorisant la dynamique
de population de la sole pendant plusieurs années. Ainsi, le décalage
de 5 ans observé entre les débarquements de sole dans le
Golfe du Lion et le débit du Rhône peuvent provenir du fait
que la sole est mature à partir de 3 ans et que l’âge
d’entrée des individus dans la pêcherie est souvent
de 2 ans. Les modifications de l’environnement (ici celle des ressources
trophiques) n’influencent donc pas seulement les juvéniles
des poissons, mais aussi les adultes.
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4 : Fluctuations
du débit moyen annuel de la Seine
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Relation avec le climat
Un bon parallélisme a également été observé
en Manche, entre le débit moyen annuel de la Seine et les débarquements
de sole à la criée de Caen, avec le même décalage
de 5 ans (figure 4). Les débits du Rhône et de la Seine sont
corrélés entre eux et dépendent du régime
des précipitations qui affectent la France. Or le régime
des pluies sur l’Europe est lié aux fluctuations de l’Oscillation
Nord Atlantique (NAO). De fortes valeurs de l’indice NAO se traduisent
par de fortes pluies sur l’Europe du Nord et les pays scandinaves,
tandis que de faibles valeurs correspondent à de fortes pluies
sur l’Europe du Sud et la Méditerranée. Des épisodes
de forte intensité, mais réduits dans le temps, affectant
le milieu terrestre comme les crues des fleuves, vont avoir, dans le milieu
marin, des conséquences qui vont perdurer dans le temps : de quelques
semaines à quelques mois pour les blooms de phyto- et de zooplancton,
de plusieurs mois à quelques années pour les populations
de polychètes et enfin plusieurs années pour les populations
de poissons. Ainsi la crue centennale du Rhône de 1994, qui a duré
14 jours, a eu des répercussions pendant des années sur
les pêcheries de sole dans le golfe du Lion.
Une meilleure compréhension des mécanismes qui peuvent expliquer
les fluctuations de populations des ressources marines côtières,
nécessite donc de prendre en compte les liens forts qui existent
entre le climat, les apports des fleuves et le fonctionnement des réseaux
trophiques sur le plateau continental en tenant compte des temps de réaction
des différentes espèces. Si les petits poissons pélagiques
réagissent souvent rapidement aux fluctuations de leur environnement,
les espèces démersales sont susceptibles de montrer des
délais de réponse beaucoup plus longs. La poursuite de ces
travaux est prévue dans le cadre des programmes PNEC Chantier Méditerranée
occidentale, GLOBEC et du défi IFREMER en Méditerranée
(COMEDI).
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