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On a longtemps cru que l'évolution
climatique de la Terre avait été relativement lente depuis
plusieurs centaines de milliers d'années, et que les périodes
glaciaires et interglaciaires se succèdaient tous les 100 000
ans selon un
rythme régulier imposé par les variations cycliques de l'insolation. On avait bien observé toutefois le coup de froid
brutal du Younger Dryas vers la fin de la dernière déglaciation,
mais il demeurait une sorte d'exception. On sait
maintenant que cette apparente stabilité a été régulièrement
interrompue par des oscillations rapides du climat,
d'une durée comprise entre la décennie et le millénaire. Ces oscillations sont mémorisées tant dans les carottes
de glace (Dansgaard et al, 1993), que dans les carottes
marines (Heinrich, 1988).
Les cycles de Dansgaard-Oeschger
Les anomalies climatiques découvertes dans les carottes
de glace du Groenland ont révélé des refroidissements
rapides (5 à 10°C en quelques siècles) suivis de réchauffements
très rapides (quelques décennies) et ce durant
l'ensemble du dernier stade glaciaire. Ces anomalies
appelées «cycles de Dansgaard-Oeschger» seraient
intervenues approximativement tous les 1500 ans. Elles
ont été aussi observées dans les sédiments
océaniques. Grâce au programme IMAGES entre autres, le carottier
géant du Marion-Dufresne (IPEV,Institut Paul-Emile
Victor) a permis de prélever des séries sédimentaires
mises en place durant le dernier glaciaire. On y observe
la trace des événements rapides, mais on note aussi la
présence d'événements froids beaucoup plus imposants,
intervenant eux tous les 7 000 à 8 000 ans, appelés
désormais «événements de Heinrich».
Les événements de Heinrich
Ces événements identifiés dans l'Atlantique Nord (entre
40 et 60°N) se traduisent par des arrivées soudaines et
massives de sables et débris grossiers transportés par
des icebergs. Ces découvertes surprenantes ont stimulé durant la dernière décennies une trés forte activité de
recherche, ainsi qu'en témoignent les 200 articles publiés
sur le sujet (cf. compilations de Grousset, 2001 et de
Broecker and Hemming, 2002).
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1 : Succession des événements
de Dansgaard/Oeschger |
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Les causes ?
Parallèlement à la lecture directe de la mémoire paléoclimatique
contenue dans les carottes océaniques, continentales et de glace, les
modélisateurs ont tenté de simuler le déclenchement des événements
de Heinrich , afin de comprendre les mécanismes et processus qui en
furent responsables . L'explication élaborée par des modélisateurs
semble recueillir actuellement un fort consensus dans la communauté internationale :
la calotte Laurentide se serait effondrée tous les 7000 ans environ
sous l'effet de sa propre dynamique (Mc Ayeal, 1993). La glace s'accumulant
pendant plusieurs millénaires sur l'Amérique du Nord aurait atteint
progressivement une épaisseur telle que la chaleur tellurique ne serait
plus parvenue à se dissiper vers l'atmosphère. Les sédiments
sous- jacents auraient alors fondu, induisant un effondrement de la calotte, à l'origine
des icebergs émis vers l'océan puis dispersés par les
vents d'Ouest renforcés durant ces périodes. Leur fonte aurait
alors injecté des quantités d'eau douce considérables
dans les eaux de surface de l'Atlantique Nord. C'est très exactement
ce qui a pu être confirmé grâce à l'étude
des variations de la composition isotopique des foraminifères planctoniques
(i'e. qui vivent dans les eaux de surface) accumulés dans les sédiments
marins durant ces périodes. Ces injections d'eau douce ont eu aussi
pour effet de stratifier l'océan, de ralentir la formation d'eaux profondes
dans les hautes latitudes, et donc de ralentir (ou même de bloquer ?)
la circulation globale thermohaline (Broecker, 1994, 1997).
A cette théorie du «forçage interne» (dynamique interne
des calottes de glace) s'oppose l'hypothèse du «forçage
externe» (variation d'insolation, d'activité solaire, etc. ).
Cette vision opposée est fondée sur le fait que ces anomalies
ne sont pas seulement visibles aux abords de la calotte de glace Nord américaine,
mais qu'elles sont visibles dans tout l'hémisphère Nord !
Ces événements
ont en effet été observés en de très nombreux points
du globe, dans des séries glaciaires (Groenland, glaciers des Montagnes
Rocheuses), des séries océaniques et des séries continentales
(sédiments lacustres, loess, spéléothèmes, etc.
). Toutefois, selon Wallace Broecker (1994), ces événements seraient
bien déclenchés par la seule dynamique de la calotte Laurentide(Canada/Groenland),
mais leurs effets se seraient propagés - via l'atmosphère - à l'ensemble
de l'hémisphère Nord, en réponse à des modifications
de l'intensité de la circulation thermohaline induites par les débâcles
d'icebergs dans l'Atlantique Nord. Mais on comprend mal alors pourquoi les événements
de Heinrich et les cycles de Dansgaard-Oeschger semblent avoir des causes et
des réponses sensiblement différentes. D'ailleurs, ce même
auteur reconnaissait récemment que : «'jusqu. présent,
personne n'a été capable de décrire comment s'articulent
les mécanismes qui sont capables d'induire de tels changements dans
l'océan et dans l'atmosphère. ».
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2 : Succession des événements
de Dansgaard/Oeschger dans les archives glaciaires du Groenland et des événements
de Heinrich dans les sédiments marins de l'Atlantique Nord |
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Les fluctuations
climatiques rapides au cours de l'Holocène ?
Il reste aujourd'hui beaucoup de glace en Antarctique et au Groenland.
On est en droit de se demander si de tels événements pourraient
intervenir dans les décennies ou les siècles à venir,
ainsi que l'ont suggéré Broecker (1997) ou Alley et al. (1997).
On sait en effet que ces secousses climatiques ne sont pas une caractéristique
des seules périodes glaciaires. Bien que l'interglaciaire actuel «Holocène» semble
caractérisé par une variabilité climatique très
modérée, il a été montré que des phases
de débâcles d'icebergs de faible amplitude seraient intervenues
dans l'Atlantique Nord, tous les 1500 ans en moyenne (Bond et al, 1999),
fréquence caractéristique des oscillations de Dansgaard-Oeschger.
Le «petit âge glaciaire» pourrait représenter
la dernière de ces anomalies. Par ailleurs, les carottes du Groenland
GRIP et GISP-2 ont révélé qu'un coup de froid brutal
(perte de 6°C en moins d'un siècle !) a affecté l'hémisphère
Nord il y a 8 200 ans, soit durant la période Holocène (Alley
et al, 1997). De même que pour les événements de Heinrich,
on a pu montrer que des changements hydrologiques associés à cet événement
ont conduit à un refroidissement en Europe (von Grafenstein et al,
1999). Dans les siècles à venir, un relargage massif d'icebergs
du Groenland pourrait-il ralentir la boucle thermohaline ? Si un événement
de moindre ampleur devait se produire, on pourrait s'attendre alors à un
refroidissement en Europe (Duplessy, 1997). Il interviendrait paradoxalement
dans un contexte de réchauffement global de la planète. Cependant
les temps mis en jeu font qu'une telle fonte ne concerne pas les décennies à venir.
Les questions
En fait, avant
de pouvoir envisager l'évolution future, de nombreuses questions
restent encore à résoudre. Citons en quelques unes.
Quelle est la séquence exacte de processus et mécanismes qui
pilote ces accidents ? Ainsi que le suggèrentplusieurs enregistrements
marins, il existerait un événement précurseur, annonciateur
(ou déclencheur ?) des événements abrupts du climat. Est-il
lié au comportement des calottes européennes (Grousset et al,
2001) ? ouà celui de la Laurentide (Don Barber, comm. pers. ) ?
Les anomalies climatiques ont-elles un caractère global ou régional ? Il semblerait qu'un déphasage puisse être mis en é vidence
entre les deux hémisphères : ainsi, les événements
de Heinrich observés en Atlantique Nord (Bond et al, 1992) ne seraient
pas en phase avec leurs homologues observés dans les sédiments
de l'Atlantique Sud, liés eux à des effondrements de la calotte
Antartique (Kanfoush et al, 2000). Les simulations produites par les modèles
semblent confirmer de tels déphasages (Ganopolski et Rahmstorf, 2001).
Une avancée sur ce problème pourrait être réalisée
en travaillant sur des carottes de la marge nord-est de l'Océan Atlantique.
En effet, il semblerait que les sédiments accumulés dans cette
zone auraient enregistré simultanément la mémoire de l'histoire
climatique des deux hémisphères (Shackleton, 2001).
Paradoxalement, on a mis en évidence des réponses contrastées
sur les deux bordures de l'Atlantique. Ainsi, alors qu'un accroissement de
la pluviosité et de la température est observé durant
les événements de Heinrich en Floride (Grimm et al, 1993) et
au Brésil (Arz et al, 1998), une aridification et un refroidissement
sont observés simultanément dans la péninsule ibérique
(Sanchez-Goni et al, 2000) et en Afrique équatoriale ouest (Broecker
and Hemming, 2002). Comment expliquer cette opposition longitudinale si étonnante ?
Ne faudrait-il pas explorer mieux l'histoire des paléocirculations
atmosphériques durant ces périodes ?
Enfin, les événements de Heinrich ont aussi des équivalents
(pics d'accroissement soudain de la quantité des poussières d'origine
désertique) parfaitement synchrones dans les carottes de glace du Groenland
datés en âges calendaires. Ils impliquent une réorganisation
profonde des circulations atmosphériques, des perturbations de l'albédo,
des transferts d'humidité, du pouvoir érosif des vents. Autant
de changements majeurs qui ont eu des conséquences non négligeables
sur les populations humaines (d'Errico et al, 2000), et dont il faudra approfon
dir l'étude.
L'importance de la chronologie
La résolution
des questions posées ci-dessus nécessite de bien contraindre
le synchronisme (ou l'asynchronisme) des événements en divers
lieux, ce qui soulève le problème de la validité des échelles
chronologiques utilisées. Les recherches menées sur ce synchronisme
nécessitent des datations extrêmement précises. Or dans
le domaine océanique, des imprécisions sur les datations sont
induites par la difficulté à corriger les âges 14C durant
la période considérée. En effet, les âges doivent être
calibrés de manière à les transformer en âges
calendaires comparables aux dates obtenues dans les carottes de glace par
exemple. Quelle méthode de calibration utiliser ? Par ailleurs, on
se heurte au problème de la correction des «âges-réservoirs» qui
peuvent varier d'un pointà l'autre du globe, suivant le temps de résidence
des masses d'eau concernées (Waelbroeck et al, 2001). On peut même
imaginer qu'en un même lieu, cet l'âge-réservoir a pû varier
au cours d'un événement, du fait de l'ajout d'eau douce ancienne
issue de la fonte des icebergs. Enfin, il est difficile de corréler
les événements marins avec les événements visibles
sur les continents. Ainsi, les datations de moraines grâce par les
cosmonucléides (36Cl ), sont altérées par une imprécision
de l'ordre de quelques milliers d'années.
Il semblerait néanmoins qu'une piste s'ouvre d'une part avec les séries
polliniques dans les carottes marines, qui permettaient de contraindre le synchronisme
des événements océaniques et continentaux (Sanchez-Goni
et al, 2000 ; voir article dans ce numéro) et, d'autre part, avec les
spéléothèmes (voir article dans ce numéro) qui
permettent une datation absolue (U/Th) des événements enregistrés
sur le continent
Perspective : mieux quantifier les archives
du passé
Afin de mieux comprendre les mécanismes mis en cause lors
de ces événements, les modélisateurs doivent disposer
de données suffisamment contraintes. Dans ce cadre il est nécessaire
de continuer à travailler sur les archives du passé afin de
quantifier certains paramètres mal connus avant, pendant et après
les événements. Citons par exemple, les variations d'intensité de
la circulation thermohaline ; l'impact sur l'albédo des variations
saisonnières de l'extension de la glace de mer dans les deux hémisphères ; le rôle de l'accroissement soudain de la charge en poussières
de l'atmosphère sur son refroidissement soudain ; les variations du
bilan hydrique sur les continents (aridité/pluviosité) ; la
dynamique mal connue des calottes de glace européennes et l'importance
de leurs relargages d'icebergs sur la circulation thermohaline, etc. Il va
falloir aussi améliorer la résolution des études de
séries continentales, afin de mieux préciser le climat continental
durant les événements.
On ne progressera vers une meilleure compréhension de ces accidents
climatiques qu'en combinant les données fournies par les trois réservoirs
majeurs : l'atmosphère (calottes de glace), l'océan et les continents,
et en améliorant les modéles associés.
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Contact : Francis
GROUSSET
CNRS (UMR 5805 EPOC) - Université Bordeaux I,
Avenue des Facultés, 33405 Talence cedex
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