
1 : Carte des environs de l'Atlantique
nord en période glaciaire

2 : Succession des événements
de Dansgaard/Oeschger dans les archives glaciaires du Groenland et des événements
de Heinrich dans les sédiments marins de l'Atlantique Nord.
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L'historique
des événements «D/O»
Les premiers forages profonds effectués dans les glaces
du Groenland dans les années 1960 (Dye 3 et Camp
Century, figure 1) ont permis l'analyse isotopique continue de l'eau de
ces carottes de glace. Les variations de
la composition isotopique de la glace (voir encart) permettent aux chercheurs
danois W. Dansgaard et suisse
H. Oeschger d'identifier en 1984 des changements très
rapides de la température locale au cours de la dernière
période glaciaire (entre 100 000 et 12 000 ans avant
l'actuel). De nouveaux forages réalisés au sommet de la
calotte du Groenland dans les années 1990 (GRIP et
GISP2) et 2000 (North GRIP, forage en cours) confirment
la présence de 24 événements de
«Dansgaard/Oeschger» (D/O) (figure 2) pendant la dernière
période glaciaire.
La signature dans les glaces
Ces événements correspondent à des réchauffements
importants (plus de la moitié d'un changement glaciaire
interglaciaire) et rapides (des réchauffements d'au moins
10°C susceptibles de se développer en moins de 300
ans, à comparer à la durée d'une entrée ou d'une
sortie
de glaciation, de l'ordre de 10 000 ans), suivis d'un retour
plus lent aux conditions glaciaires.
Les isotopes dans l'air piégé dans la glace
Les variations de la composition isotopique de l'azote
et de l'argon piégés dans les bulles d'air
dépendent
uniquement des processus physiques de diffusion dans le névé (partie
poreuse d'environ 80 m à la surface de la calotte). A l'effet
bien connu de la gravité entraînant les isotopes lourds
vers la base du névé se superpose un effet de diffusion
thermique lors des augmentations rapides de température associées
aux événements D/O : le gradient thermique établi
lors de la transition (chaud en haut et encore froid à la
base) force la diffusion des isotopes les plus lourds vers la base
du névé où l'air est piégé et
par conséquent l'anomalie isotopique conservée. Cet
effet de diffusion par gradient thermique est possible car la chaleur
met 10 fois plus de temps que le gaz à diffuser dans le névé.
L'intérêt de la mesure conjointe de la composition isotopique
de l'azote et de l'argon est de séparer les effets gravitationnel
et thermique, ce dernier permettant une estimation quantitative,
puisque liée à des processus physiques, connus de la
température. De plus, cette mesure de température directement
dans l'air permet de connaître de façon précise
le déphasage entre augmentation de température et augmentation
de la teneur en gaz atmosphériques (CH4, N2O,...).
On s'affranchit ainsi du problème de la différence
d'âge entre
la glace et le gaz lié à l'utilisation des isotopes
de la glace comme indicateurs de température. Cependant, cette
méthode analytique est plus difficilement applicable aux transitions
climatiques lentes car l'effet de diffusion thermique y est nul. |
Ces événements se
succèdent tous les 1500 à 5000 ans et sont également
identifiés dans des indices de changement de circulation
atmosphérique (composition chimique de la glace) et de
changements de cycle de l'eau via les teneurs atmosphériques de certains
gaz à effet de serre (la teneur des
bulles d'air de la glace en méthane et en oxyde nitreux
augmente de 30% pendant les réchauffements des D/O).
Quelle est l'étendue spatiale de ces bouleversements climatiques ? L'observation
de changements importants des
teneurs en méthane et oxyde nitreux laisse déjà entendre
que de vastes étendues ont été affectées par ces
bouleversements climatiques (voir encart sur le méthane). Récemment, les événements de D/O ont également été détectés
dans des séries climatiques à haute résolution (quelques
dizaines d'années) à des latitudes tempérées
et tropicales (pollens, sédiments marins et lacustres, spéléothèmes,
etc. ; voir carte figure 1).
La signature dans les sédiments
atlantiques
Au cours de la dernière période glaciaire, les sédiments
marins de l'Atlantique Nord sont caractérisés par plusieurs événements
détritiques, décrits pour
la première
fois par le géologue allemand Heinrich. Au cours de ces événements,
les sédiments de l'Atlantique Nord deviennent brutalement pauvres
en micro-organismes (les rares
fossiles témoignent d'un refroidissement des eaux superficielles
compris entre 2 et 6°C). En revanche, les sédiments marins contiennent à ces
profondeurs des cailloux,
dont la taille dépasse parfois le centimètre.
Les paléocéanographes américains G. Bond et W.S. Broecker ont montré que ces événements de Heinrich
sont synchrones dans tout l'Atlantique Nord et que ces
cailloux (Ice Rafted Detritus ou IRD) sont apportés par
des débâcles d'icebergs.
L'excès en deutérium
L'excès en deutérium, (défini par : = D - 8 18O),
dans les molécules d'eau constituant la glace signe
la température de la
région océanique où s'est produite l'évaporation
initiale des masses de vapeur d'eau parvenant aux pôles. En effet, les
coefficients de fractionnement à l'équilibre pour le deutérium
et l'oxygène-18 ont un rapport d'environ 8 (rapport des masses des
atomes d'oxygène et de deutérium), qui contraint au premier ordre
un facteur 8 entre les compositions des précipitations dans
ces deux isotopes. Au second ordre, dans les processus de fractionnement hors équilibre
(évaporation à la surface de l'océan,
formation des cristaux de glace), apparaît un fractionnement cinétique
supplémentaire dû aux différences de diffusivité des
divers isotopes. Cet effet de second ordre justifie la définition d'excès
en deutérium. A l'évaporation, ce fractionnement cinétique
appauvrit moins la vapeur formée en deutérium qu'en oxygène-18
et dépend des conditions d'évaporation : température
de surface, mais également humidité relative de l'air et vitesse
du vent. Les modèles de distillation et les modèle de circulation
générale de l'atmosphère incluant les isotopes stables de
l'eau montrent que le signal de l'évaporation dans l'excès en deutérium
est conservé le long de la trajectoire des masses d'air jusqu'aux
pôles. |
L'analyse isotopique des rares foraminifères présents
au milieu des IRD, effectuée à Gif-
sur-Yvette, a témoigné que la fonte des icebergs s'est
accompagnée d'un apport d'eau douce énorme. L'analyse
minéralogique des cailloux, effectuées par les groupes de
Bordeaux, de Gif-sur-Yvette et du Lamont, indique qu'ils
proviennent principalement de la calotte nord-américaine
(la Laurentide) mais qu'une partie d'entre eux porte une
signature européenne (les calottes d'Islande et de
Fennoscandie). Il semble que les cailloux marqueurs du
continent européen précèdent l'arrivée des cailloux
américains. Ces événements de Heinrich, froids, sont ensuite
suivis de réchauffements qui peuvent correspondre à certains Dansgaard/Oeschger
des glaces du Groenland.
Enfin, dernier indice, les paléocéanographes de Gif-sur-Yvette
découvrent en mer de Norvège des événements
détritiques moins importants mais plus nombreux que les événements
de Heinrich, et dont la fin coïncide avec les
réchauffements de D/O du Groenland. Cette fois les
débâcles associées proviennent uniquement des petites
calottes glaciaires européennes (Fennoscandie ou
Islande, voir figure 1). Ces résultats suggèrent que les
instabilités fréquentes des petites calottes européennes
ont provoqué tous les 1500 à 5000 ans des débâcles
d'icebergs ; certaines de ces débâcles ont pu entraîner la
déstabilisation de l'énorme calotte Laurentide, provoquant
ainsi les événements de Heinrich.
Isotopes de l'eau et paléotempératures
Les teneurs en deutérium (rapport D/H) et en oxygène
18 (rapport
18O/16O) dans les molécules d'eau constituant la glace permettent d'estimer
les températures du passé. Le cycle atmosphérique
de l'eau (depuis l'évaporation à la source jusqu'à la précipitation
sous forme de neige dans les régions polaires) implique de nombreux
changements de phase liquide-vapeur-neige aux
cours desquels il y a fractionnement : la phase condensée est isotopiquement
enrichie par rapport à la phase vapeur et d'autant
plus enrichie que la température est froide (effet de distillation). Il
en résulte pour les régions polaires une croissance linéaire
entre la température de surface (reliée simplement à la
température de formation de la précipitation) et la composition
isotopique. Cet effet linéaire est mesuré par des traverses au
Groenland
et en Antarctique : à chaque site, on mesure teneur isotopique de la neige
précipitée et température de surface.
La relation linéaire obtenue est ensuite appliquée pour retrouver
les
températures du passé avec l'hypothèse forte que cette relation était
la même dans le passé. Cette dernière hypothèse a été
fortement remise en question par une méthode s'appuyant sur l'inversion
des mesures de température dans les trous de forage
et par l'analyse isotopique de l.air piégé dans la glace.
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L'origine ?
Toutes les variations climatiques
rapides sont accompagnées de fonte massive
d'icebergs dans les hautes latitudes de l'océan Atlantique Nord. De telles
injections
d'eau douce sont susceptibles de ralentir, voire supprimer
les formations d'eau profonde et de perturber profondément la circulation
globale de l'océan. Les changements
climatiques rapides en période glaciaire sont donc très
certainement reliés à des changements de modes de la
circulation thermohaline glaciaire, avec un mode froid et
stable (sans convection profonde en Atlantique Nord) et
un mode plus chaud et instable avec convection profonde
en Atlantique Nord (correspondant aux phases chaudes
des D/O). La «bascule» du transport nord-sud de chaleur
associé à ces changements de circulation thermohaline
semble confirmée au moins pour quelques événements
marqués (8, 12, 17), à la sortie d'événements de
Heinrich : l'Antarctique se réchauffe alors que le Groenland est
encore froid ; lorsque le Groenland se réchauffe brutalement, l'Antarctique
entame un refroidissement.
Cependant, même si l'implication de la circulation thermohaline est reconnue,
la cause de ce basculement entre
deux modes reste encore à déterminer : est-ce une oscillation interne à l'océan ? Une oscillation couplée entre
océan et calottes glaciaires ? Faut-il des forçages
externes au système climatique pour les déclencher ?
Ces oscillations sont-elles présentes même faiblement
pendant les périodes interglaciaires ? Autant de sujets de
recherche. . .
Certains modèles simplifiés d'océan suggèrent, sans
intervention des calottes glaciaires, une oscillation naturelle à une
période de 1500 ans entre deux modes instables. Des processus de résonance
de modes propres du système climatique par rapport à des forçages
cycliques externes (par exemple une périodicité assez
controversée de 1500 ans dans l'irradiance solaire) sont
aussi envisagés pour faire basculer la circulation océanique d'un
mode à l'autre à partir d'un certain seuil. Ce
seuil serait variable en fonction de l'état du système
océan-atmosphère-calotte (par exemple avant et après
un événement de Heinrich) ; on expliquerait ainsi que la
période des événements D/O ne soit pas toujours 1500
ans mais parfois le double ou le triple. Enfin d'autres études récentes recherchent une origine tropicale auxé
vénements D/O se basant sur l'énorme réservoir de
chaleur et de sel du Pacifique tropical et son rôle majeur
sur la variabilité interannuelle du climat moderne et du
cycle de l'eau (El Niño).
Le méthane et l'oxyde nitreux
Le méthane et l'oxyde nitreux ont été mesurés
en
détail sur certains événements D/O. L'amplitude de leurs
variations n'est pas
constante : pour le méthane, on observe des augmentations de 50 à 250
ppbv qui prennent place en quelques décennies à
quelques centaines d'années (300 ans) ; pour l'oxyde nitreux, ces variations
vont de 20 à 50 ppbv et sont beaucoup plus lentes
(quelques centaines d'années). Les causes de ces variations demeurent
incertaines. Les augmentations du méthane trouvent probablement leur origine
dans l'impact des réchauffements D/O sur le cycle
hydrologique et l'étendue des zones humides dans les
régions boréales et tropicales. En moyenne l'amplitude des augmentations
de méthane équivalent à l'apparition ou la disparition de
zones humides couvrant plusieurs millions de km2 ; en soit, ce simple parallèle
révèle l'étendue spatiale considérable probablement
affectée par les événements climatiques rapides du glaciaire.
Par ailleurs une autre explication controversée porte sur la possibilité
de dégazages catastrophiques d'hydrates de méthane piégés
dans les fonds océaniques. Les taux d'augmentation (et leur régularité)
du méthane observés à ce jour dans les carottes
de glace ne vont pas dans le sens d'une telle cause mais l'hypothèse ne
peut
pas être invalidée pour autant. Pour les variations de l'oxyde nitreux,
là aussi le cycle hydrologique pourrait en être l'origine, au travers
des cycles de nitrification/dénitrification dans les sols dépendant
de l'humidité de ces derniers. L'espoir d'améliorer notre compréhension
du couplage entre variations abruptes du climat et teneurs
en méthane et oxyde nitreux passe par le développement de
bilans isotopiques sur ces gaz ; un travail difficile et de longue haleine qui
occupera les glaciologues durant les années à venir.
Contact :
Jérôme Chappellaz. |
Quantification du signal dans les glaces ?
Même si la compréhension des mécanismes climatiques
doit passer par une approche globale incluant les tropiques, nous n'avons pas
fini de faire parler les glaces polaires. Si la composition isotopique de la
glace a permis de détecter les événements de D/O comme
réchauffements rapides de la température
locale, la quantification de ces variations reste difficile. En particulier,
les
changements de température glaciaire-interglaciaire estimés par
l'inversion du profil de la température mesurée dans le trou
de forage suggère
une amplitude beaucoup plus forte que celle déduite des isotopes de
l'eau. Ce sont les modèles de circulation générale de
l'atmosphère qui ont
permis de résoudre cette apparente contradiction : le changement de
température glaciaire-interglaciaire est probablement élevé (typiquement
20°C) mais s'accompagne d'un changement de circulation atmosphérique
et de saisonnalité des précipitations. La présence des
calottes et la couverture de l'Atlantique Nord par la banquise en hiver inhibe
l'évaporation
et décale les passages dépressionnaires vers le Sud. Au final,
la composition isotopique des neiges tombées en période glaciaire
reflète
une température d'été et non une moyenne annuelle, biaisant
les reconstructions
vers le chaud (voir encart isotopes de l'eau et paléotempérature).
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3 : Succession
des Dansgaard/Oeschger 18, 19 et 20 sur les données de GRIP et
NorthGRIP
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Les changements de région source des précipitations
sont également enregistrés dans la composition isotopique
de la glace (voir encart excès en deutérium) ; quand les
hautes latitudes sont froides, et probablement englacées, la région
source des précipitations se décale vers le Sud et sa température
augmente (voir figure 3). Les analyses d'excès en deutérium
sont actuellement en cours au LSCE pour le forage de NorthGRIP.
Enfin, une nouvelle méthode de quantification de changements abrupts
de température a été initiée récemment par
J. Severinghaus grâceà l'analyse isotopique de l'air piégé dans
la glace (voir encart isotopes de l'air). Les analyses conduites au LSCE pour
plusieurs D/O des forages de GRIP et NorthGRIP concluent à un réchauffement
local de plus de 10°C (environ 1/3 de plus que l'interprétation
classique des isotopes de l'eau).
Cette même méthode a également permis de montrer que les
variations de température du Groenland sont exactement en phase avec
les augmentations de méthane au cours de quelques événements
de D/O déjà étudiés (événement 12 à GRIP
et 18,19 et 20 à NorthGRIP). Ces deux nouvelles techniques (excès
en deutérium, isotopes des gaz) ouvrent de nouvelles perspectives et,
combinées à des simulations climatiques transitoires, permettront
d'améliorer notre compréhension de cette variabilité climatique.
Conclusion
L'étude des climats du passé a permis de mettre en évidence
l'existence de changements intenses et rapides en période glaciaire,
mettant en jeu la réponse de la circulation océanique profonde à des
changements de flux d'eau douce à la surface de l'Atlantique Nord.
Des études de sensibilité conduites avec des modèles
de climat simplifiés suggèrent que des mécanismes similaires
pourraient se produire également dans le contexte d'un climat plus
chaud, et plus humide, si les émissions des gaz à effet de
serre dans l'atmosphère se poursuivent au même rythme au cours
des prochains siècles. . .
La participation française aux campagnes océanographiques
IMAGES du Marion-Dufresne et à la logistique des forages polaires
est prise en charge par l'IPEV (Institut polaire Paul-Emile Victor) ; les
analyses isotopiques des glaces sont financées par le CEA, le CNRS
via le Programme National d'Etude du Climat, et la Commission Européenne
(projets européens EPOC, POP et EPICA).
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Contact : Valérie
Masson-Delmotte et Amaelle
Landais
Laboratoire des Sciences du Climat et de l'Environnement
UMR CEA-CNRS de l'Institut Pierre-Simon Laplace
L'Orme des Merisiers, Bât. 709, CEA Saclay
91191 Gif-sur-Yvette cédex
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