|
|
Deux carottes, l'une provenant de la
mer d'Alboran et
l'autre de la marge sud du Portugal, ont été prélevées
dans le cadre du programme IMAGES. Leur analyse pollinique permet de retracer
l'évolution de la végétation
lors
de ces changements climatiques.
|
| |
|
L'étude des archives
marines et glaciaires a récemment
montré que la dernière période glaciaire (74 000 -10
000
années BP) était caractérisée par une forte
variabilité clima
tique. Selon une fréquence d'ordre millénaire, c'est une
quarantaine de phases climatiques qui a été décelée
dans
les températures de l'atmosphère du Groenland et dans les
températures des eaux de surface océaniques. Chacune de
ces phases climatiques a duré entre 500 et 2 000 ans. Sur
le Groenland, on assiste à un changement de température
de l'ordre de 10°C en probablement moins d'un siècle. Ces
phases froides (stades) et tempérées (interstades) ont été appelées
cycles de Dansgaard-Oeschger (D/O). A certains de ces stades sont associés
des «événements
de Heinrich»
correspondant à des débâcles d'armadas d'icebergs dans
l'Atlantique Nord. Jusqu. très récemment, nous disposions
de peu d'information sur l'impact de ces changements climatiques sur la
biosphère continentale et, en particulier, sur
le continent européen.
Changements climatiques à l'échelle du millénaire,
leur
impact sur l'environnement terrestre
Plusieurs séquences polliniques du sud de
l'Europe montrent au cours de la dernière période glaciaire
des alternances de périodes forestières et de périodes à végétation
steppique. Toutefois, rares sont les séquences où
l'on observe une haute fréquence de changements climatiques d'ordre
millénaire. De plus, il est difficile de corréler
sans ambiguïté chaque changement identifié dans ces
séquences terrestres avec chacune des oscillations D/O
ou à un événement de Heinrich spécifique. Il
est tentant
aujourd'hui de résoudre ce problème de corrélation
par
l'étude du pollen préservé dans les carottes marines
profondes prélevées près des marges continentales.
Les pollens dans les sédiments
marins
Les assemblages polliniques issus de ces carottes reflètent
une image intégrée de la végétation régionale,
qui
représente certainement la résultante directe des changements
climatiques. Les changements polliniques dans
ces séquences peuvent être comparés in situ directement
aux indicateurs climatiques marins. Cette corrélation
directe océan-continent, qui ne peut pas être réalisée à
partir des séquences terrestres, est essentielle pour comprendre
les mécanismes du changement climatique,
c'est-à-dire les éventuels déphasages entre les réponses
de l'atmosphère, la cryosphère, l'océan et le continent.
|

1 : Détail de la carte des environs
de l'Atlantique Nord

2 : L’enregistrement sédimentaire
des carottes océaniques
|
|
Les carottes marines
analysées
Deux carottes, l'une provenant de la mer d'Alboran (MD95-2043,
36°8'N, 2°37'W) et l'autre de la marge sud du Portugal (MD95-2042,
37°48'N, 10°10'W), ont é té prélevées
grâce au carottier CALYPSO du bateau océanographique Marion
Dufresne dans le cadre du programme IMAGES (figure1). Ces carottes ont
fourni deux enregistrements paléoclimatiques à haute résolution
couvrant le dernier cycle climatique. La chronologie de la première
carotte est basée sur 21 datations AMS 14C et l'identification des événements
isotopiques. Les courbes obtenues grâce à l'étude de
plusieurs indicateurs climatiques marins (foraminifères, alkénones,
kystes de dinoflagellés et isotopes) montrent un parallélisme
remarquable avec les oscillations de Dansgaard-Oeschger. Les événements
de Heinrich sont déterminés dans la carotte Atlantique par
les sédiments grossiers apportés par les icebergs (IRD) et
par les maxima dans les pourcentages du foraminifère planctonique
polaire N. pachyderma (s) (figure 2). Dans la carotte méditerranéenne,
ces événements ont été détectés
grâce aux pics d'abondance relative de ce même foraminifère
polaire, ainsi que par la forte baisse du signal des alkénones (Uk37).
|

3 : Séquences paléoclimatiques
issues de l'étude des deux carottes marines
|
|
Réponse de
la végétation dans la Péninsule Ibérique
aux variations climatiques des D/O
Rapidité de la réponse
L'analyse pollinique de ces séquences a fourni une image
détaillée des changements de la végétation
et du climat dans le sud-ouest de la Péninsule Ibérique
entre 50 et 10 ka BP (figure 3). Ces séquences polliniques tant
en domaine méditerranéen qu'atlantique montrent sans
ambiguïté que la succession de la végétation
coïncide de façon remarquable avec les D/O stadiaires et
interstadiaires. Ces études montrent que la réponse continentale
aux changements climatiques était rapide (~150 ans) et synchrones
avec les fluctuations de la température des eaux de surface
marines.
|

4a : Paysage de steppe à Artémisia

4b : Paysage
de forêt méditerranéenne
|
|
Alternance désert-steppe
et forêt ouverte
Les épisodes stadiaires froids du Groenland correspondent
au développement dans le sud-ouest de l'Europe d'une végétation
de désert-steppe dominée par les armoises (Artemisia), chenopodiacées
et Ephedra avec une contribution mineure des graminées (figure 4a). Les interstades groenlandais coïncident avec des périodes
tempérées/humides permettant l'expansion d'une forêt
ouverte à pins et chênes caducifoliés avec des arbres
et arbrisseaux méditerranéens comme le chêne vert,
l'olivier et le pistachier (figure 4b). Pendant les phases
froides, l'influence des masses d'air polaire et des eaux de surface, froides,
a empêché le développement des forêts et réduits
drastiquement les ressources végétales et animales typiques
des régions méditerranéennes. De petites poches d'arbres
ont survécu dans les basses et moyennes altitudes des vallées
comme suggéré par l'enregistrement continu de ces arbres.
Bien que les réchauffements successifs aient permis l'expansion
rapide des plantes méso-thermophiles depuis les zones refuges, l'amplitude
de ces changements n'a pas été suffisante pour autoriser
le développement d'une forêt méditerranéenne
dense comme celle détectée au début de l'Holocène
dans cette région.
Pluies et températures
Au cours des événements de Heinrich 5, 4 et
3 les précipitations annuelles, estimées d'après
la fonction transfert basée sur la distribution des spectres
polliniques modernes (méthode des meilleurs analogues), sont
de l'ordre de 400 mm en dessous des valeurs actuelles et les températures
moyennes du mois le plus froid seraient de 6 à 13 °C inférieures
aux températures actuelles. Les températures d'été de
la mer étaient de l'ordre de 10°C, soit dix degrés
plus froides que les conditions actuelles. Pendant ces événements
froids, la Péninsule Ibérique était certainement
soumise à de forts vents du Sud et Nord/Nord-Ouest comme le
montre l'étude granulométrique des sédiments
de la carotte méditerranéenne.
Par contre, les phases tempérées montrent des précipitations
annuelles (~600-800 mm) et des températures d'hiver (~5-10°C) semblables à celles
d'aujourd'hui.
L'impact des événements de Heinrich
en Méditerranée
Dans le domaine de la Méditerranée occidentale, le
caractère froid et sec des épisodes contemporains des débâcles
massives d'icebergs en Atlantique (événements de Heinrich) est
plus prononcé que celui des autres phases stadiaires de Dansgaard-Oeschger
et induit une plus forte expansion du désert-steppe dans cette région.
En revanche, sur la façade atlantique les événements
de Heinrich et les autres stadiaires de Dansgaard-Oeschger ont eu un impact
semblable. La différence principale détectée dans les
diagrammes polliniques entre les deux domaines, atlantique et méditerranéen,
de la Péninsule Ibérique concerne la proportion de plantes
qui caractérisent les différents groupes écologiques : les bruyères (Ericaceae) sont mieux représentées dans
la région atlantique au détriment des plantes méditerranéennes
et du désert-steppe. Cela est vraisemblablement dû à l'existence
d'un gradient de précipitation semblable à celui qui existe
actuellement, entre la côte atlantique et le sud-est de la Péninsule
Ibérique (humidité plus grande sur la côte atlantique).
Conclusion
Nous savons maintenant que chaque phase climatique de Dansgaard-Oeschger
a eu un impact sur le continent et que les épisodes froids enregistrés
au Groenland et dans les eaux de surface océaniques étaient
contemporains d'un climat froid et sec dans le sud-ouest de
l'Europe.
Ces nouvelles données ont des implications évidentes sur les
modèles privilégiant le climat comme un facteur forçant
des changements culturels. En particulier, ces changements environnementaux
abrupts ont influencé la distribution des sites d'occupations paléolithiques,
les stratégies de subsistance et la démographie des dernières
populations de Néandertals dans le sud de la Péninsule Ibérique
et ceux des premiers hommes anatomiquement modernes colonisant cette région.
|
Contact : Maria
Sanchez
Environnnements et paléoenvironnements océaniques
UMR 5805 - Université des Sciences et Technologies
Avenue des Facultés - 33405 Talence Cedex
|
|
| |
|
|