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L'indice de l'Oscillation Nord Atlantique
relie l'intensité de
la dépression d'Islande à celle de l'anticyclone des
Açores. Ses fluctuations ont des conséquences directes
sur le climat de l'Europe, en particulier l'Europe de
l'Ouest.
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Pourquoi
tant d'intérêt
pour la NAO ?
Les fluctuations climatiques aux moyennes et hautes latitudes se caractérisent
par un petit nombre de structures
bien définies, ou modes de variabilité, exhibant une forte
cohérence spatiale à grande échelle. Sur le bassin
Atlantique, l'Oscillation Nord Atlantique (ou North Atlantic
Oscillation, NAO) est le mode atmosphérique dominant. Son influence s'étend de la côte est des Etats-Unis à l'Eurasie
et de l'Afrique du Nord/Moyen-Orient jusqu. l'Arctique.
La NAO, «traquée» depuis près de deux siècles
par les
météorologistes, connaît depuis quelques années un
fort
regain d'intérêt. Ceci s'explique en particulier par le fait
que la signature spatiale du réchauffement observé au
cours du dernier siècle (avec une accélération marquée
au cours des trois dernières décennies) présente de
grandes similitudes avec les anomalies de température
de surface associées à la NAO. Cette tendance climatique pourrait être
en partie liée aux activités humaines
et à
l'augmentation de la concentration des gaz à effet de
serre. La compréhension des mécanismes à l'origine de
la NAO et de ses liens avec le changement global est
donc essentielle si l'on veut détecter et identifier la signature de ce
dernier.
De plus, les variations climatiques à plus courtes échelles
de temps (de l'ordre du mois ou de la saison) qui sonté
galement associées à la NAO (en termes d'anomalies
de température, de précipitation ou de trajectoires privilégiées
des tempêtes) affectent de nombreuses activités
humaines comme la gestion des ressources énergétique
et hydraulique, l'agriculture ou la pêche. Comprendre le
fonctionnement de la NAO et prévoir ses fluctuations temporelles répond
donc aussi à une demande sociale.
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1 : La NAO d'hiver
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Définition
classique de la NAO
La NAO représente
une redistribution de masse atmosphérique entre les régions
arctiques ou subarctiques et les régions subtropicales de l'Atlantique.
Plus précisément, la NAO lie l'intensité de la dépression
d'Islande à la force et l'extension de l'Anticyclone des Açores.
Le champ de pression de surface au niveau de la mer, pour lequel on dispose
de séries chronologiques relativement longues est classiquement
utilisé pour caractériser l'oscillation. Les moyennes mensuelles
ou saisonnières et les mois d'hiver sont traditionnellement retenus
(décembre à mars) dans la mesure où la signature de
la NAO en terme d'impacts est la plus forte, étant associée à l'activité maximale
de la dynamique atmosphérique en cette saison. La structure spatiale
de la NAO d'hiver est présentée sur la Figure 1a, révélant
deux noyaux principaux d'anomalie de pression de signe opposé, qui
s'étirent respectivement de l'Islande au Spitzberg et du centre
du bassin Atlantique Nord à la péninsule Ibérique
et la France. On parle de phase positive lorsque les deux centres d'action
se renforcent (creusement de la dépression d'Islande, gonflement
et intensification de l'Anticyclone des Açores) ou de phase négative
lorsque les deux s'affaiblissent simultanément (figure 1a).
Son évolution sur les 150 dernières
années
La NAO se mesure traditionnellement à l'aide d'un indice calculé comme
un différentiel de pressions de surface normalisées entre les
Açores (ou proches régions tels le Portugal ou Gibraltar) et
l'Islande. Son évolution temporelle est présentée en Figure
1b, et met en évidence une forte variabilité sans présenter,
contrairement au phénomène ENSO (El Niño Southern Oscillation),
d'échelles de temps caractéristiques. On note cependant que la
fin du XXè siècle est dominée par l'alternance de périodes
décennales qui privilégient les phases négatives dans
les années 50 à 60 et positives depuis. Ces trente dernières
années se rapprochent du début du siècle, où une
certaine persistance en phase positive était également décelable,
mais contrastent par les fortes valeurs de l'indice (7 parmi les 10 valeurs
les plus élevées au cours des 150 dernières années
ont été enregistrées depuis 1980).
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2 : Anomalies d'activité
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Les impacts
de la NAO
Vent, température, précipitation
En phase positive, le renforcement du gradient méridien de
pression sur l'Atlantique Nord induit un renforcement des vents dominants
d'Ouest en hiver au-delà de 45°N. Il correspond à un
déplacement vers le nord des routes dépressionnaires et à une
augmentation de l'activité des tempêtes associées (figure
2a). Le transport de masses d'air océanique doux et humide vers
les continents en est directement affecté et engendre des anomalies
de températures et pré cipitations aux échelles régionales.
Une variation d'un écarttype de l'indice NAO se traduit en hiver
par des anomalies de température de surface importantes, supérieures à 1°C
sur l'Europe (figure 2b). Compte tenu du renforcement des hautes pressions
au Sud, les régions du bassin méditerranéen sont relativement
protégées des tempêtes et connaissent des hivers plutôt
secs alors que la moitié nord de l'Europe occidentale reçoit
de plein fouet les dépressions hivernales et son lot de précipitation,
douceur et vent violent (figure 2c). En phase négative, les impacts
sont opposés en première approximation.
Sur les trois dernières décennies
La prédominance des phases positives de la NAO sur les trois dernières
décennies a fortement contribué au réchauffement observé des
températures de surface de l'hémisphère Nord et à la
sécheresse chronique sur l'Europe méditerranéenne. La
diminution des pluies hivernales sur les régions méridionales
affecte le bilan hydrique annuel des sols et a d'importantes conséquences
en termes de réserves en eau. L'augmentation de l'activité dépressionnaire
au-delà de 45°N au cours de cette même période est
responsable de la tendance observée dans les mers nordiques (renforcement
des conditions de houle et de hauteur de vague qui nécessitent des aménagements
infra-structurels (ports, plate-formes pétrolières, etc. ).
Outre-atlantique, des descentes d'air polaire refroidissent le Groenland et
le nord-est du Canada de façon significative. Notons cependant qu'elles
se cantonnent au Labrador et au nord du Québec, la côte est des
Etats-unis jouissant d'hivers plus cléments (diminution des fortes incursions
neigeuses). Des anomalies importantes d'étendue de glace de mer accompagnent également
les changements de circulation atmosphérique dans les régions
subpolaires avec une extension prononcée de la banquise vers le sud
en Mer du Labrador et un retrait important vers le pôle entre Groenland
et Scandinavie au cours des 20-30 dernières années.
Une vision simplifiée par la statistique
L'approche présentée dans cet article est une approche
plutôt statistique et non pas dynamique à l'échelle du « temps» ou
de la perturbation atmosphérique. Ainsi ce n'est pas parce que statistiquement
les dépressions sont rejetées plus au Nord (Ecosse, Norvège.
) pendant les phases positives de la NAO qu'une tempête de très
forte intensité ne pourra pas frapper le sud de la France, comme ce
fut par exemple le cas des dépressions de décembre 1999. Ce
n'est pas non plus parce que statistiquement les hivers sont doux sur l'Europe
du Nord en phase de NAO positive qu'une très forte vague de froid
avec des précipitations neigeuses importantes ne pourra pas paralyser
l'ensemble du continent de manière ponctuelle.
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3 : Anomalies de pression de surface
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La NAO :
un acteur parmi d'autres
La NAO qui est certes le mode de variabilité dominant, n'explique
en fait au maximum que la moitié de la variance totale interannuelle
en hiver. D'autres modes tels le «blocage» ou le «régime
dorsale» jouent également un rôle important et se trouveraient
même davantage associés aux «extrêmes météorologiques».
Le régime dorsale (figure 3a) se caractérise par un gonflement
de l'Anticyclone des Açores recouvrant tout le bassin Atlantique pouvant éventuellement
conduire à un courant de Nord/Nord-Ouest sur le continent européen
favorable à des épisodes neigeux importants sur les massifs montagneux
exposés. Le blocage ou «régime Groenland-Scandinavie» (figure
3b) se réfère au dipôle Est-Ouest de pression où un
anticyclone persistant recouvre le nord de l'Europe et la Scandinavie induisant
des coulées d'air sec sibérien sur le continent européen.
Notons que les anomalies de pression associées à ces deux régimes
affectent les stations météorologiques traditionnellement utilisées
pour calculer l'indice NAO. Ce dernier, dans certains cas, peut ainsi s'avérer
trompeur ou incomplet, et, comme tout indice climatique (analogie avec les
indices ENSO par exemple), il doit être considéré avec
précaution.
Ces régimes, dorsale et blocage, avec les deux phases de la NAO constituent
les principaux modes de variabilité climatique de l'Atlantique Nord.
La compréhension de leur occurrence plus ou moins privilégiée
selon les hivers et la prise en compte des interactions d'échelleà la
fois spatiale (de la tempête à la structure globale sur le bassin)
et temporelle (du jourà la tendance sur plusieurs décennies)
qui leur sont associées, apparaissent comme le défi des futurs
axes de recherche en variabilité et prévision climatique.
Origines de la NAO
Un mode atmosphérique intrinsèque
Les modèles de circulation générale atmosphérique
dans lesquels on impose les températures de surface de la mer climatologiques
(i.e. sans anomalies interannuelles) et dans lesquels on fixe les autres
composantes du système climatique (cryosphère, biosphère
etc. ) exhibent des fluctuations atmosphériques sur l'Atlantique Nord
dont les caractéristiques spatiales sont très similaires à celles
de la NAO observée. Il apparaît que la NAO est en fait un mode
de variabilité intrinsèque à l'atmosphère dont
les mécanismes reposent sur l'interaction entre l'écoulement
moyen (courant-jet de haute altitude, ondes atmosphériques stationnaires
etc. ) et les tourbillons synoptiques transitoires (ou tempêtes). Ainsi,
le modèle d'atmosphère n'a pas «besoin» de la variabilité océanique
ou des autres sous-systèmes climatiques pour reproduire le mode spatial
NAO (contrairement à l'ENSO) ; en revanche, les fluctuations temporelles
de la NAO simulée ne privilégient aucune période caractéristique.
Comment expliquer alors les fluctuations décennales nettement décelables
sur les 50 dernières années ? Une possibilité est l'influence
d'un autre sous-système climatique à mémoire lente (par
contraste avec la composante atmosphérique rapide), capable de modifier
l'occurrence et/ou la persistance de phases spécifiques de la NAO.
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4 : Anomalies de température de
surface de la mer
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La réponse de
l'océan
L'océan est le principal candidat. Des anomalies océaniques
de grande échelle sur le bassin Atlantique sont étroitement
liées aux phases de la NAO. Elles présentent une structure
latitudinale à trois branches, des subtropiques au bassin arctique
(figure 4). Les perturbations de la circulation atmosphérique de
surface (vent, température etc. ) associées à la NAO
sont, en très grande partie, responsables de ces anomalies tripolaires.
En effet, par la modification des échanges air-mer (chaleur latente
et sensible), l'atmosphère «imprime» ses anomalies à l'océan
de surface. En phase positive et en hiver le renforcement des vents d'Ouest
sur le nord du bassin Atlantique, associé à la course plus
septentrionale des tempêtes, tend à refroidir davantage l'océan
par augmentation de l'évaporation de surface, alors que des conditions
plus clémentes aux moyennes latitudes tendent à le réchauffer
anormalement (diminution de l'évaporation). Les descentes d'air
froid et sec d'origine polaire sur le Nord-Ouest du bassin tendent également à refroidir
les surfaces océaniques (Mer du Labrador) alors que les remontés
d'air plus chaud (régime de Sud-Ouest dominant) tendent à les
réchauffer (le long des côtes américaines et européennes).
Dans les tropiques, l'intensification des alizés due au renforcement
de l'Anticyclone des Açores induit un refroidissement du bassin
tropical de l'Atlantique Nord en réponse à une évaporation
de surface plus intense.
Le couplage «océan-atmosphère» dans
les modèles : le coupleur OASIS
Traditionnellement les chercheurs étudient le fonctionnement l'atmosphère
en utilisant des modèles numériques de la circulation générale
atmosphérique (AGCMs) et, de façon séparée,
celui de l'océan grâce à des modèles de circulation
générale océanique (OGCMs). Mais une compréhension
globale du système climatique ne peut être envisagée
qu'avec l'aide des modèles de circulation générale
couplés (CGCMs), c'est-à-dire intégrant de façon
interactive les composantes océanique et atmosphérique. Le
Centre Européen de la Recherche et de la Formation Avancée
en Calcul Scientifique (CERFACS) de Toulouse développe depuis une
dizaine d'années des outils logiciels permettant de coupler des
modèles de circulation générale océanique et
atmosphérique développés de façon indépendante
par des groupes différents. Le coupleur Oasis permet d'échanger
de façon synchronisée les champs de couplage à l'interface
de ces modèles et d'effectuer les transformations requises pour
exprimer, sur la grille du modèle cible, les champs de couplage
fournis par le modèle source sur sa propre grille. Grâce à ses
concepts fondamentaux de modularité, de flexibilité et de
portabilité, Oasis est aujourd'hui utilisé par une vingtaine
de groupes de recherche en France, en Europe, ainsi qu'aux Etats-Unis,
au Japon, en Chine, en Australie, et au Canada.
Cette reconnaissance internationale lui a également permis d'être
au centre du projet PRISM financé jusqu. fin 2004 par la Communauté Européenne.
PRISM vise la mise en place d'une infrastructure Européenne facilitant
l'assemblage, l'exécution et le post-traitement de modèles
climatiques couplés globaux.
Contact : Sophie Valcke
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La «boucle» océan/atmosphère
Des études récentes semblent indiquer que cette
structure océanique tripolaire, bien qu'initialement créée
par l'atmosphère, rétroagit sur l'atmosphère des
moyennes et hautes latitudes depuis le bassin tropical : les anomalies
océaniques subtropicales créées par une phase
donnée de la NAO tendent à altérer la cellule
de Hadley et le jet qui in fine vont privilégier la même
phase de la NAO, permettant ainsi sa persistance sur plusieurs mois
consécutifs.
La persistance interannuelle s'expliquerait alors par les constantes de temps
lentes de l'océan (plusieurs mois sont nécessaires à la
destruction d'anomalies thermiques océaniques). Aux échelles
pluri-décennales, des perturbations de la circulation thermohaline,
principal moteur du transport océanique de chaleur des tropiques vers
le nord, seraient susceptibles de modifier cette dynamique.
Même si l'Atlantique semble jouer le rôle majeur dans le forçage
océanique, d'autres bassins ont également une influence sur la
région Europe Atlantique. Un certain nombre d'analyses montrent en particulier
que l'Océan Indien et Pacifique Ouest, par leur réchauffement
sur les dernières décennies, expliqueraient pour moitié environ
la tendance en pression de l'hémisphère Nord qui ressemble très
fortement à la phase positive de la NAO ou de l'AO.
D'autres interactions en jeu
Les fluctuations interannuelles à décennales de la NAO
peuvent aussi s'expliquer par d'autres couplages en particulier avec les
surfaces continentales et/ou avec la glace de mer. La mémoire des
sols (humidité, réservoir, couverture neigeuse, végétation)
peuvent jouer un rôle très important sur la NAO. Des études
ont montré, par exemple, à l'aide d'un modèle atmosphérique,
qu'une disparition de la forêt tropicale tend à accroître
les régimes de tempêtes sur l'Atlantique Nord et à privilégier
une phase de la NAO. En effet, la destruction de la forêt amazonienne
perturbe fortement le régime des pluies tropicales et affecte la cellule
de Hadley qui à son tour influence la dynamique atmosphérique
de l'Atlantique Nord. De même, la diminution des surfaces enneigées
sur l'Eurasie au cours de ces dernières décennies due au réchauffement
global influencerait la circulation atmosphérique et tendrait à privilégier
des phases positives de la NAO.
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5 : Schémas récapitulatifs des
impacts associés aux deux phases de la NAO
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Conclusion
Nous avons brièvement décrit la NAO comme une oscillation
intrinsèque à l'atmosphère qui affecte l'équilibre
dynamique entre la dépression d'Islande et l'Anticyclone des Açores.
Elle est responsable d'anomalies climatiques importantes sur tout le bassin
Atlantique Nord et sur les continents adjacents principalement en hiver,
en termes de températures, de précipitations et de routes
des tempêtes. La figure 5 (pages couleur) résume de manière
schématique les impacts associés aux deux phases.
L'évolution temporelle de la NAO au cours de la deuxième moitié du
siècle dernier se caractérise par une succession de périodes
décennales dominées par une polarité de l'oscillation
(ce qui se traduit, par exemple, par une forte tendance vers des phases positives
de l'oscillation depuis 1970). Cette persistance aux échelles décennales
suggère la possibilité de l'influence de sources de forçage
autres que celles associées à des mécanismes purement
atmosphériques. Les candidats les plus probables sont les autres composantes
du système climatique, comme les océans et les surfaces continentales,
dont les paramètres caractéristiques (température de surface
de la mer, humidité du sol, couverture et épaisseur de neige)
exhibent des fluctuations à des échelles temporelles bien supérieures à celles
qui caractérisent l'atmosphère des moyennes et hautes latitudes.
Enfin, il est essentiel de mieux comprendre les liens éventuels entre
la perturbation liée au forçage anthropique (augmentation de
la concentration des gaz à effet de serre) et les modes de variabilité caractéristiques
du système climatique. En particulier, l'idée que l'influence
de cette perturbation se traduise par une réorganisation des modes de
variabilité (par exemple en privilégiant la NAO sur les autres
modes de la région Europe Atlantique Nord) doit être étudiée à l'aide
de simulations numériques (scénarios climatiques) et de données
observées toujours plus réalistes.
Ces questions sont au coeur du projet européen ENSEMBLES qui réunit
la plupart des acteurs de la communauté climatique européenne
et qui vient d'être soumis à la commission européenne.
Ces recherches sont développées dans le cadre des programmes
PNEDC, CLIVAR et du projet européen PREDICATE. Elles sont menées
en collaboration avec les laboratoires de l'IPSL, de Météo-France,
les laboratoires européens partenaires de PREDICATE ainsi que le NCAR.
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