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L'été 1999 a été marqué par
une mortalité élevée de gorgones et d'éponges
sur une large partie de la façade de
la Méditerranée occidentale. Quelle en est la cause ?
Quels en sont les mécanismes ?
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On
savait déjà que
les eaux profondes méditerranéennes
se réchauffaient ; il ne fait plus de doute aujourd'hui que
les couches de surface s'échauffent également (voir plus
bas l'encadré "Le réchauffement des eaux côtières
en Méditerranée nord-occidentale : une certitude sur les
30 dernières années"). Depuis une douzaine d'années, les biologistes
accumulent les pièces à conviction : migrations vers le
nord d'espèces provenant de régions plus chaudes, modifications
d'abondance des populations, les espèces d'affinité méridionale
prenant le pas sur les formes d'affinité septentrionale. Contrairement
aux animaux nageurs, les invertébrés fixés (ou sessiles)
ne peuvent se déplacer
pour répondre au changement climatique. Bien qu'ils
soient adaptés aux conditions moyennes locales, ils sont
cependant, en limite de zone de répartition, sensibles à une
forte variabilité annuelle. Ce sont donc en priorité les
premiers touchés lors d'événements climatiques
extrêmes. L'été 1999 en est une parfaite illustration.
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1 : Manifestation de la mortalité

2 : Extension géographique et chronologie
de l'événement
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Les
mortalités catastrophiques
de l'été 1999
Durant l'été 1999, une mortalité massive
de grands invertébrés sessiles de substrats rocheux ou coralligènes
(i.e. substrats formés par des algues calcifiées, sous les
sur-plombs desquels se développe le corail rouge), entre 10 et 45
mètres environ, a été observée sur les côtes
de Provence. Des Spongiaires, des Cnidaires, des Bryozoaires, des Bivalves,
des Ascidies, ont été mortellement touchés (figure
1). Les mortalités sont apparues à l'Est,
avant de s'étendre vers l'Ouest jusqu'à Marseille entre la
mi-août et la mi-octobre 1999 (figure 2). Des manifestations similaires
ont été observées en Italie, depuis l'archipel toscan
jusqu'à la frontière française, et des témoignages épars
font état de mortalités en Grèce, Tunisie et aux Baléares.
Les éponges commerciales (Hippospongia, Spongia) et les gorgones
(Eunicella singularis et Paramuricea clavata) ont été très
sévèrement affectées, alors que la gorgone jaune E.
cavolinii et le corail rouge Corallium rubrum ont mieux résisté.
Ainsi, 90% des éponges commerciales du Parc National de Port-Cros
ont été touchés ; sur plus de 3000 colonies de
gorgones P. clavata étudiées le long du littoral provençal,
92% présentaient des nécroses importantes. Par extrapolation,
on suppose que des millions de colonies ont été détruites
en France et en Italie.
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3 : Le lent recouvrement des gorgones
après
l'événement de l'été 1999
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Capacité de récupération
des colonies
L'existence de données de référence acquises
peu de temps avant cet événement a permis d'évaluer
son impact sur la densité et la structure de taille de certaines
populations. Trois ans plus tard, la récupération des populations
est loin d'être complète et plusieurs décennies seront
nécessaires pour qu'elles retrouvent leur état de référence
(figure 3). Dans le contexte du changement global et du rôle primordial
du réchauffement, il existe un risque important pour que ce type
d'événements se reproduise au cours des prochaines décennies.
On peut donc présager des effets dramatiques sur la survie des espèces
sensibles à l'anomalie thermique de 1999 et sur la biodiversité marine
méditerranéenne en général.
Des températures élevées à la
source de cette hécatombe
Plusieurs hypothèses
ont été testées (pollution accidentelle, série
synchrone d'épizooties, température trop élevée).
L'analyse des données météorologiques de la région
de Marseille au cours de l'été 1999, comparée à une
moyenne décennale, a montré une chute marquée
de la fréquence relative des vents de secteur nord nord- ouest,
une durée plus courte de ces coups de mistral et de longues
périodes de calme, ce qui entraîne un réchauffement
des eaux de surface le long de la côte. Il est aussi possible
que ces valeurs élevées expriment un phénomène
plus global de réchauffement de la Méditerranée
nord occidentale.
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4 : Enregistrement de la température
en un site de 1998 à 2000
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Les
températures enregistrées en baie
de Marseille entre la surface et une soixantaine de mètres de
profondeur montrent en été 1999 que la thermocline saisonnière
(profondeur jusqu'où s'établit la couche chaude des eaux
de surface) n'approche jamais de la surface, mais plonge au contraire
jusqu'à 35 à 40 mètres. La température de
l'eau au-dessus de cette thermocline s'élève jusqu'à 23-
24°C et conserve cette valeur pendant plus d'un mois au moins'Plus
significatif encore, une bouée mouillée à mi-chemin
entre Gênes et le cap Corse a enregistré en septembre 1999
une anomalie de +3°C pendant plus de trois semaines. Des enregistreurs
autonomes de température à haute fréquence mis en
place depuis 1998 ont confirmé la singularité du mois de
septembre 1999 par rapport aux autres années, avec une température
de 23°C à 24 m contre 17°C en septembre 1998 (figure 4).
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5 : La virulence du phénomène
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Il
s'agit donc d'une anomalie hydroclimatique zonale (Méditerranée nord-occidentale) ; la valeur élevée
(mais non exceptionnelle) de la température combinée avec
une durée anormalement longue et une extrême stabilité des
masses d'eau est à l'origine de l'hécatombe. La diminution
des taux de mortalité avec la profondeur (figure 5)
renforce cette hypothèse : en profondeur (30 à 40 mètres),
le stress thermique est plus court et d'une moindre intensité qu'en
surface.
Il faut néanmoins noter qu'en région catalane, des températures
voisines de celles relevées à Marseille n'ont pas entraîné en été 1999
de mortalité importante. Pourquoi les mêmes conditions thermiques
n'ont-elles pas des conséquences identiques, à l'est et à l'ouest
du Rhône ?
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6 : Estimation de l'accroissement moyen
de la
température
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Le réchauffement des eaux côtières
en Méditerranée nord-occidentale : une certitude
sur les 30 dernières années
Les premiers indices d'un réchauffement global du bassin
nord-occidental de la Méditerranée proviennent soit
de mesures de température réalisées dans les
eaux profondes (Bethoux et al., 1990 ; 1998), soit de bilans hydriques
des entrées-sorties et de modèles de circulation générale
(Bethoux & Gentili, 1996), soit, enfin, de compilation d'archives
météorologiques (Metaxas et al, 1991). Il existe peu
de séries de mesures de températures dans les eaux
côtières qui rassemblent trois qualités essentielles
pour déduire une tendance d'évolution fiable à partir
de leur forte variabilité thermique : précision de
la mesure, bonne périodicité et, surtout, durée.
Une telle série existe cependant. Depuis 1974, des mesures
de température ont été réalisées
au site d'Estartit-Iles Médes en Catalogne, au moins deux
fois par mois à 4 km au large et à quatre profondeurs
différentes (entre la surface et 80 m de fond), Conduite depuis
31 ans par le même opérateur (Pascual, 1995), avec du
matériel certifié (thermomètre à renversement
Richter & Wiese régulièrement étalonné),
cette série encore active constitue, à notre connaissance
la plus longue série de mesures de température en Méditerranée.
Ces données (Salat & Pascual, 2002) conduisent à une
estimation du réchauffement des eaux côtières
deux à trois fois plus rapide (1,4°C en 28 ans à 25
m et 0,7°C à 80 m) que ce que l'on peut déduire
des études antérieures sur les eaux profondes.
On peut s'interroger à priori sur la représentativité à méso-échelle
d'une telle série connaissant l'importance de l'influence des conditions
locales sur la bande côtière. Or, la comparaison de cette
série avec une série de mesures malheureusement discontinue
(1973-1983 puis 1994-2002), dans les eaux de surface du golfe de Marseille
réalisée avec une fréquence journalière, montre
une forte similitude sur les points essentiels (tendance générale,
ordre de succession des années "froides" et des années
"chaudes",
amplification au cours du temps des écarts entre saison « chaude» et
saison «froide») indiquant par là un caractère
plus régional du réchauffement décelé. D'autres
séries, plus parcellaires (Marbà& Duarte, 1997 ;
Goffart et al, 2002 ; Vargas-Yáñez et al, 2002), semblent
confirmer ce réchauffement en Méditerranée nord-occidentale
Contact : Jean-Claude Romano
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Des hypothèses sur les mécanismes en jeu
Plusieurs hypothèses peuvent être avancées
pour expliquer le phénomène et sa variabilité dans
l'espace. Toutes font actuellement l'objet d'investigations au Centre
d'Océanologie de Marseille :
-
stress thermique et atteinte directe à l'intégrité de
certaines fonctions métaboliques, une meilleure capacité de
compensation du stress chez des individus préalablement stressés
(c'est-à-dire soumis habituellement aux pollutions chroniques, à une
forte turbidité) pouvant expliquer la variabilité observée.
Cette hypothèse est notamment supportée par des effets
modérés, voire nuls, de l'anomalie thermique dans des
secteurs fortement perturbés (e'g'voisinage de rejets d'eaux
usées).
-
action d'agents pathogènes :
- virulence d'un agent donné favorisée par l'action de la
température ;
- activité de différents pathogènes favorisée
par l'atteinte du métabolisme des organismes, et notamment de leurs
défenses chimiques ;
- des agents pathogènes différents et de virulence variable
selon les aires géographiques ;
- des agents pathogènes qui n'ont pas réussi à passer
la barrière géographique que constitue le Rhône.
-
variabilité génétique
pouvant expliquer la variabilité de
l'atteinte ; des populations isolées, mieux équipées
génétiquement que d'autres pour faire face aux fluctuations
des conditions environnementales.
Conclusion
Expérimentation et analyse génétique permettront
sans doute de tester les différentes hypothèses émises
ci-dessus. Pour autant, il s'avère indispensable de développer
des réseaux d'observation des peuplements littoraux et d'acquérir
des informations fiables sur les gammes de tolérance des espèces,
indispensables pour anticiper les réponses de ces peuplements
au changement climatique.
De semblables événements ont existé dans le passé,
corrélés avec des anomalies thermiques : ainsi depuis les années
70, on enregistre des événements de mortalité plus ou
moins importants en Méditerranée, dont certains ont été reliés à des épisodes
de réchauffement des masses d'eau (travail en cours pour reconstituer
les conditions de ces épisodes). Si la fréquence de ces épisodes
de mortalité devait augmenter, leur existence constituerait un risque
important pour la conservation de la biodiversité marine de Méditerranée
nord occidentale.
Complément d'information sur le sujet disponible sur ce
site.
Programme de recherche soutenu par l'Institut Français de la Biodiversité,
et le groupe Total Fina Elf.
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Contact : L. Laubier, T. Pérez et J. Garrabou
UMR (Univ de la Méditerranée - CNRS) DIMAR 6540
Centre d'océanologie de Marseille
Station marine d'Endoume
Rue de la batterie des lions - 13007 Marseille
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