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Bien à l'abri des regards et
des instruments de mesure,
des communautés de petits crustacés peuplant les grottes
sous-marines littorales de la Méditerranée sont en train
de
subir des changements brutaux. Ce sont de précieux indicateurs de
l'impact d'événements climatiques de grande
ampleur sur un pan de biodiversité largement méconnu.
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Le contexte
La Mer Méditerranée, en particulier son bassin
nord-occidental, recèle une biodiversité marine particulièrement élevée.
Ceci est
dû en partie à
son histoire
géologique
tourmentée, et
au fait de la
présence
simultanée
d'espèces
d'origine tempérée, voire
boréale, et
d'espèces d'affinités tropicales. Or, plusieurs études
récentes ont
montré qu'il se
produisait
dans cette
région un
réchauffement
à
grande
échelle (voir
l'encadré : "Le réchauffement des eaux côtières
en Méditerranée nord-occidentale"
).
La réponse
observée à ce
jour au niveau
des organismes et des communautés marines comprend la migration
vers le Nord d'espèces remarquables en provenance
de zones plus chaudes (tropicales, ou sud et est de la
Méditerranée) et, plus récemment, des événements
importants de mortalités massives d'invertébrés fixés
d'affinités
«
froides» pendant de longs épisodes inhabituels de temps
chaud et calme, notamment en 1997 et 1999 (voir l'article "Mortalité massive
de gorgones et d'éponges en Méditerranée Nord occidentale
en 1999).
Les communautés des grottes sous-marines obscures
sont particulièrement vulnérables à des perturbations à grande échelle
et peuplent des habitats naturellement
très fragmentés. Les grottes, qui sont parmi les habitats
les plus fragiles de la zone littorale, abritent un grand
nombre d'espèces endémiques et spécialisées.
En
Méditerranée nord-occidentale une des caractéristiques
de ces communautés est la présence, dans les parties
les plus obscures des grottes, de petits crustacés semblables à des
crevettes appartenant à l'ordre de mysidacés.
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1 : Crustacés
mysidacés et vue détaillée
de l'espèce Hemimysis margalefi
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Les changements observés
Plusieurs espèces de ces mysidacés sont connues pour
habiter ces grottes méditerranéennes, formant parfois des
essaims très denses (figure 1a). Décrite pour
la première fois en 1963, Hemimysis speluncola a longtemps été (jusqu'à la
fin des années 1990) l'espèce dominante, voire unique, des
grottes de la région marseillaise. Une seconde espèce décrite
seulement en 1986, H. margalefi (figure 1b), y avait également été observée,
moins communément, et restait beaucoup plus discrète. En
1998, un programme d'étude détaillé des populations
de ces mysidacés a débuté, avec pour lieu d'étude
principal une longue grotte de l'île de Jarre (archipel de Riou,
Marseille). H. speluncola était connue pour y former de gigantesques
essaims tout au long de l'année, sans interruption. Par contre depuis
la découverte de cette grotte dans les années 70. H. margalefi
n'y avait jamais été observée.
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2 : Représentation
schématique des changements intervenus dans les populations de deux
espèces d'Hemimysis
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Or, entre janvier 1997 (dernière présence
certifiée) et mai 1998 (début du programme de recherche),
l'essaim d'H. speluncola a disparu. Un échantillonnage du très
faible peuplement restant nous révéla une dominance de
l'espèce H. margalefi avec de rares H. speluncola dispersées.
Au cours des mois suivants, cette dernière espèce s'est
faite de plus en plus rare et le dernier individu a été observé en
juin 1999. Malgré un échantillonnage mensuel mené depuis,
et des milliers de spécimens examinés, cette espèce
n'a jamais plus été observée à Jarre. Les
informations sur ces changements sont synthétisées sur
la figure 2.
L'étude des populations de mysidacés des autres grottes de la
région marseillaise (12 autres grottes) entre 1999 et 2002, montre que
H. speluncola a disparu de toutes les grottes où elle était connue,
et que ces grottes sont désormais exclusivement habitées par
H. margalefi. Toutes les grottes, sauf une ! Près de La Ciotat, non
loin de Marseille, la grotte des 3PP présente des caractéristiques
géomorphologiques uniques qui permettent un piégeage par densité des
eaux froides (13-15°C) tout au long de l'année. En été,
la température de la grotte reste froide, alors qu'à cette profondeur,
y compris dans les autres grottes, elle peut souvent atteindre 24°C. A
ce jour et à notre connaissance, c'est la seule grotte qui abrite encore
une population de H. speluncola sur la côte méditerranéenne
française.
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3 : Distribution
actuelle des espèces de mysidacés cavernicoles Hemimysis
speluncola et Hemimysis
margalefi
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Distribution géographique
Cette exception intéressante nous a amenés à nous
interroger sur les aires de répartition de ces deux espèces
au-delà de la région marseillaise. Ces aires sont peu connues
mais recèlent des informations particulièrement pertinentes
(figure 3). H. speluncola n'est présente que dans
les parties les plus froides de la Méditerranée : aux îles
Medes en Catalogne, marquant la limite ouest du Golfe du Lion, et dans
l'île croate de Krk, au nord de l'Adriatique. Il est intéressant
de noter que cette espèce signalée près de Naples,
en a disparu depuis 1976, et qu'une population de Mer Ligure (près
de Savona), connue jusque dans les années 1990, n'existe plus aujourd'hui.
Dans ces deux cas, H. margalefi y prospère désormais. Cette
dernière espèce présente quant à elle une aire
de distribution plus large et s'étendant plus au sud, au moins jusqu'aux
Baléares et à Malte.
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4 : Exemple
d'une expérience en aquarium
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Expériences de thermotolérance
comparée
Tous les éléments exposés plus haut nous laissaient
penser que l'espèce H. speluncola présentait peut-être
une tolérance moindre aux températures élevées
que sa congénère H. margalefi. Ceci a bien été confirmé par
les expériences en aquarium que nous avons menées, permettant
de comparer la résistance de chacune des deux espèces à un
stress thermique aigu.
Des individus de chaque espèce ont été soumis à des
accroissements
de température réguliers, et les mortalités respectives
ont été comptabilisées (figure 4). On y voit qu'H.
margalefi a une bien meilleure résistance à ce type de stress,
avec une LT50 (température létale
pour 50%
de l'échantillon) de 3°C supérieure à celle de
H. speluncola. On note
par exemple que lorsque plus de 90% des
H. speluncola sont mortes (température expérimentale de 31°C),
aucune mortalité n'a encore été détectée
chez
H. margalefi.
Eléments déclencheurs : les
anomalies thermiques de 1997 et 1999
Le phénomène de remplacement d'espèce a
eu lieu entre janvier 1997 et mai 1998, ces dates encadrant justement
(figure 2) la première des deux grandes anomalies thermiques récemment
enregistrées dans la région marseillaise (étés
1997 et 1999). Ces événements (surtout en 1999), caractérisés
par des périodes anormalement longues de temps chaud et calme
(absence du vent du nord dominant, le Mistral) et par une thermocline
descendant à des profondeurs très inhabituelles dans la
région, ont entraîné des mortalités massives
d'invertébrés fixés (voir article précédent).
Nous pensons donc que le scénario de notre changement d'espèce
s'est déroulé en deux actes : (1) l'événement
de 1997 a provoqué une mortalité massive, mais pas totale,
de l'espèce H. speluncola dans les grottes de la région
marseillaise, sauf lorsqu'elle était à l'abri de ce type
de réchauffement comme dans la grotte des 3PP ; (2) en 1999, une
anomalie encore plus importante s'est produite, ruinant toute chance
de récupération de ces populations extrêmement affaiblies.
A la faveur de ce déclin massif, H. margalefi s'est développé en
occupant la niche écologique restant ainsi vacante, et a sans
doute participé, par simple compétition, à rendre
la récupération des populations d'H. speluncola impossible.
La biodiversité méditerranéenne
menacée
Il est possible que la fréquence de ce type d'anomalies
thermiques aille en augmentant dans le futur, compte tenu du
réchauffement climatique envisagé ; des signes
d'un accroissement général de la température
de la Méditerranée sont par ailleurs déjà observés.
L'espèce endémique H. speluncola, comme de nombreux
autres composants d'affinités tempérées
de la biodiversité de la Méditerranée nord-occidentale,
risque alors d'être poussée à l'extinction,
car les espèces des golfes les plus septentrionaux de
cette mer n'ont pas la possibilité de migrer plus au nord à la
recherche de conditions plus clémentes. Dans le milieu
terrestre, des espèces confrontées à ce
type de problème peuvent soit trouver refuge en altitude,
soit migrer vers le nord. En milieu marin, des refuges tels que
la grotte des 3PP sont rares et trop fragmentés pour assurer
la survie de ces populations. Quant à trouver refuge dans
de plus grandes profondeurs, cela serait peut-être possible
pour certaines espèces, mais à ce jour, nous n'avons
aucun indice que cela ait pu être le cas pour H. speluncola : la rapidité du changement est certainement trop grande
comparée aux capacités d'adaptation de ce type
d'organismes à une nouvelle niche écologique en
profondeur.
Le suivi à long terme de ces espèces et de ces communautés
permettra de détecter et de suivre les effets des changements qui s'annoncent.
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