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Une
construction sédimentaire
récente et naturellement mobile
Le delta est une construction sédimentaire récente, dont
la côte est naturellement mobile à différentes échelles
de
temps et d'espace.
Une avancée depuis 6000 ans
Sur le long terme, pluri-millénaire à pluri-séculaire,
l'avancée du littoral, de 10 à 20 km depuis 6000 ans, est
due à la conjonction de deux facteurs :
La montée du niveau marin liée à la
fonte des grandes
calottes glaciaires qui existaient lors de la dernière glaciation
entre 14000 et 8000 ans BP, d'abord rapide (atteignant jusqu'à 3
cm/an), s'est ensuite progressivement
ralentie, le niveau de référence zéro étant
atteint à la fin
du premier millénaire après J.-C. L'importance de
l'apport en sédiment ainsi que le débit du fleuve est
conditionnée par le climat et par l'occupation des sols par
l'homme du bassin-versant, en particulier à partir du
Néolithique (début des défrichements et de la mise
en
culture). Les variations de ces apports ont induit à plusieures
reprises soit des avancées rapides, soit le déplacement
et/ou la multiplication des embouchures, soit la
stabilisation, soit le recul du trait de côte.
L'avancée du delta sur la mer est due, pour l'essentiel, aux
apports du bras de Saint Ferréol à l'Ouest, entre 4000
BP
et la période romaine, et à ceux du Bras-de Fer et de
Roustan à l'Est, entre les XVè et XXè siècles. Dans les
golfes créés entre et autour de ces deux grands systèmes,
les atterrissements ont formé des lobes ou des colmatages
secondaires (Plaine de Fos à l'Est, lobe d'Ulmet au centre,
de Peccais et de Daladel à l'Ouest). Cette chronostratigraphie, établie
en milieu émergé, est confortée
par l'interprétation des enregistrements sismiques sur le plateau
continental.
L'avancée du delta durant le petit âge
glaciaire
La dernière avancée importante du delta
est associée
au
Petit Age Glaciaire (XVIe - XIXè siècle ). Cette période
est
caractérisée par une crise climatique et une démographie
rurale importante dans le bassin-versant, ayant pour
conséquence une érosion accrue et un apport important
de sédiment. Elle explique l.envasement du port lagunaire
d'Aigues-Mortes, où Saint-Louis s'était embarqué pour
la
croisade. Dans le secteur de Faraman (Bras-de-Fer), elle
a abandonné un héritage sédimentaire de berges,
cordons littoraux, barres d'embouchure, dont la forme lobée
réfracte les houles à la côte et dont le remaniement
est
une source important du flux solide littoral actuel.
Le déficit sédimentaire du XXè siècle
Dans ces fluctuations à long terme, le XXè siècle
occupe une position particulière : il est caractérisé par
un déficit
sédimentaire dû à la réduction des apports
fluviaux dès
les années 1920, donc antérieur aux aménagements
hydro-électriques et aux dragages. L'héritage sédimentaire,
dont ce siècle bénéficie, est donc en cours
de
démantèlement et non renouvelable. Par suite d'une géomorphologie
du littorale différenciée, des secteurs se
trouvent juxtaposés, qui sont soit en recul, soit stables ou
même qui avancent.
La mobilité littorale actuelle
Elle traduit l'ajustement naturel de la côte à la répartition
de l'énergie des houles. Or la reprise récente de la
remontée du niveau marin et la réduction des apports du
fleuve accélèrent cette évolution.
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1 : La dérive littorale
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Sur le siècle
A l'échelle séculaire à décennale,
la dérive littorale redistribue les sédiments enlevés
aux secteurs en érosion (plage Napoléon, Faraman et la Petite
Camargue), qui s'accumulent sur les trois flèches de la Gracieuse,
de Beauduc et de l'Espiguette et dans le golfe de Beauduc (figure 1). Ce
fonctionnement longitudinal (érosion-transport-dépôt)
s'inscrit dans des «cellules sédimentaires», dont les
limites sont stables à l'échelle du siècle. Le delta
fonctionne cependant globalement comme un système ouvert, recevant
les apports du Rhône et alimentant les zones plus profondes de la
plate-forme immergée du Golfe du Lion.
Au cours des saisons
Aux échelles de temps saisonnières à événementielle,
les vents, les houles et les surcotes déterminent des échanges
saisonniers entre la dune, la plage et l'avant côte. Les plages «maigrissent» naturellement
en hiver, au profit des barres d'avant cote sableuses, qui les «engraissent» en
retour en été. Ce balancement, signe de «bonne
santé» du système, lorsque la plage est suffisamment
alimentée en sables, nécessite un espace de mobilité suffisant
(au minimum 100 m entre la mer et la dune en Camargue) pour amortir
efficacement les houles hivernales, faute de quoi un processus régressif
est irrémédiablement engagé. Les tempêtes,
dont les effets ont été spectaculaires en 1982 et 1997,
ne déstabilisent donc pas nécessairement le littoral
de façon durable. Sur les secteurs bien alimentés en
sables, le rétablissement du profil intervient au cours de l'été.
Par contre sur les secteurs enrochés, déjà déficitaires,
les équipements aggravent le plus souvent les impacts des fortes
houles.
La mobilité : mode naturel
de fonctionnement
La mobilité est donc le mode naturel de fonctionnement
du littoral du delta, à toutes échelles de temps et d'espace.
Sur le littoral, elle s'inscrit entre des " limites de fermeture" (la
dune au sommet, et la limite inférieure du prisme littoral entre
-4 et -10 m) dont la position définit un " état
d'équilibre dynamique " du système. Or le maintien
de cet équilibre est actuellement menacé, non seulement à cause
d'échanges sédimentaires au delà de ces limites
de fermetures, mais aussi à cause de déséquilibres
de la deuxième partie du XXè siècle (déficit en
apport sédimentaire).
L'évolution du niveau marin
La montée
du niveau marin relatif, mesurée au centre du delta, est de
2 mm/an depuis 1905. Cette valeur, supérieure aux données
déduites de l'histoire sédimentaire millénaire
du delta, intègre les effets eustatiques généraux
du réchauffement de la planète (environ 1 mm/an au cours
du XXè siècle) et ceux de la compaction des sédiments
sur la marge littorale. La montée de la mer devrait s'accélérer
dans les décennies à venir. Toutefois, des calculs indiquent
que, sur l'ensemble de la côte, la remontée du niveau
marin ne participe que pour 10% environ au recul observé depuis
un siècle.
La réduction des apports
du Rhône
Dans le même
temps, les apports alluviaux du Rhône ont été réduits
de 30 à 8-10 Mt environ depuis la fin du XIXè siècle,
sous l'effet du changement climatique d'origine naturelle (fin du Petit
Age Glaciaire), de la réduction des surfaces agricoles, puis
des barrages hydro-électriques et des dragages. Le bilan sédimentaire
du système littoral est devenu négatif depuis 50 ans,
avec un déficit de 700.000 m3/an entre 0 et -20 m et un recul
quasi généralisé de la côte. Le village
des Saintes-Maries de la Mer pourrait être bientôt encerclé par
la mer. La moitié sud du delta risque d'être submergée : 30% de sa surface est à une altitude inférieure à 0,50
mètres sous le niveau moyen de la mer. Depuis quelques années,
en outre, la remontée de la nappe d'eau salée affecte
les étangs méridionaux, mettant en péril des milieux à forte
valeur écologique et, à plus long terme, la Camargue
rizicole.
Quelles solutions pour la défense
du delta ?
Comment définir les règles de gestion dans un
milieu mobile ? Faut-il accepter le recul ou résister ? Faut-il
protéger le delta du Rhône et comment ?
Les méthodes de protection utilisées jusqu'ici privilégient
les enrochements artificiels (épis, digues, brise-lames), avec des impacts
paysagers et écologiques peu compatibles avec l'image de marque de la
Camargue. L'efficacité de ces ouvrages est très variable, leur «durée
de vie» étant estimée de 3 à 10 ans. Ils ont localement
arrêté ou ralenti le recul visible du rivage, mais l'érosion
est reportée d'une part sur la plage sous-marine affectée par
des courants dirigés vers le large, et d'autre part en aval dérive
par interruption du transit longitudinal.
Même si le fonctionnement du delta doit être analysé dans
sa globalité, il n'y a de réponse au risque que locale, en fonction
de la protection des hommes et des biens (Saintes-Maries, sites de production
du sel). Il est nécessaire d'adapter les modes d'intervention selon
les risques et les enjeux et de tester des techniques innovantes. Sur les plages
par exemple, le déficit sédimentaire pourrait être compensé par
des apports artificiels de sables, comme le réalisent depuis longtemps
les Pays-Bas, l'Espagne et les Etats-Unis. Sur l'axe fluvial, des recherches
sont en cours sur les techniques de by-passing sédimentaire. Enfin,
laisser circuler une partie des eaux d'inondations chargées en sédiments
sur la plaine deltaïque, comme c'est déjà le cas dans le
delta du Mississipi, pourrait donner à celle-ci les moyens de résister à la
montée des eaux.
Conclusion
Dans le delta du Rhône, la mobilité actuelle doit être
resituée dans les rythmes d'une histoire pluri-millénaire.
Les risques sont différents et d'intensité très
variable d'un secteur à l'autre, nécessitant une adaptation à chaque
situation, en fonction des contraintes physiques et de la demande sociale.
Ces recherches sont supportées par les programme nationaux
Marges, ORE and ORME , les programmes européens Eurodelta et
Eurostrataform, par la région PACA et le Conseil Général
(13).
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Contact : Mireille
Provensal
UMR 6635 CNRS,
CEREGE (Centre Européen de Recherche et d'Enseignement en
Géosciences de l'Environnement)
Europôle méditerranéen de l'Arbois,
BP 80, 13545 Aix-en-Provence
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