Extrait de la Lettre
n°6 du Programme International Géosphère Biosphère-Programme
Mondial de Recherches sur le Climat (PIGB-PMRC)

1
- Les provinces biogéochimiques de l'océan mondial.
2 - Modèle biogéochimique couplé 1D

3 - Flux de carbone simulé
au site oligotrophe EUMELI.

4 -
Cycles biogéochimiques dans l'océan austral.

5 - Simplifications des modèles biologiques.

6 - Modélisation biogéochimique 3D au site EUMELI.

7 - Modélisation biogéochimique 3D au site DYFAMED.

8 - Assimilation de données biogéochimiques.
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Deux objectifs importants proposés par le programme JGOFS (Joint
Global Ocean Fluxes Study) sont d'une part, la compréhension
et la quantification des processus biogéochimiques qui contrôlent,
dans l'océan, les variations des flux de carbone et des éléments
associés, et, d'autre part, la prédiction des réponses
de ces processus vis-à-vis des perturbations humaines et des changements
climatiques.
Ce programme s'appuie sur un ensemble d'observations et sur la modélisation,
laquelle constitue le moyen de globaliser les résultats obtenus
à l'échelle locale. Nous présentons ici comment s'articulent
les études de modélisation associées à ces
programmes.
Cycles biogéochimiques et provinces océaniques
Les principaux processus qui gouvernent le cycle du carbone océanique
sont bien identifiés: dynamique, thermodynamique et activité
biologique participent aux variations de ce cycle depuis la surface de
l'océan jusqu'au sédiment. Le couplage physique/biogéochimie
est également bien observé: par exemple, le mélange
vertical nourrit les couches de surface océanique en éléments
nutritifs nécessaires à la croissance du phytoplancton lequel
régule alors en partie la pénétration de la lumière
et peut ainsi participer activement à la stabilité (ou l'instabilité)
de la colonne d'eau. Si ces processus sont connus à priori, leurs
paramétrisations et quantifications aux échelles locales
ou planétaire ne sont pas encore validées. Comprendre et
quantifier le couplage de ces processus est indispensable si l'on veut,
soit identifier les perturbations des cycles biogéochimiques en
réponse à des changements climatiques, rapides ou lents
(e.g. variation de la température de l'océan), soit mesurer
si une anomalie d'un ou plusieurs cycles biogéochimiques peut être
à l'origine d'une perturbation climatique (e.g. variations rapides
des paléoclimats). Une des difficultés réside dans
les échelles caractéristiques à résoudre:
une bonne représentation des échanges d'énergie au
sein de l'océan, nécessite une résolution très
fine (quelques kilomètres) qui impose d'importants temps calculs.
Des modèles biogéochimiques océaniques globaux sont
actuellement développés au sein de notre communauté
(PNEDC-CO2/PIGB) ou par nos partenaires étrangers. Les ressources
numériques imposent des modèles globaux encore trop simplifiés
tant sur la dynamique (modèles basse résolution) que sur
la représentation de "la vie océane", pour laquelle
contrairement à la dynamique, les équations prédictives
ne sont pas établies. La plupart des modèles biologiques
numériquement applicables à grande échelle sont basés
sur un "triumvirat": la représentation NPZ (Nutritif-Phytoplancton-Zooplancton;
parfois NPZD avec une composante Détritique) pour laquelle les
paramétrisations biologiques sont uniques à l'échelle
océanique mondiale. Or, il est clair, et notamment grâce
aux observations effectuées dans le cadre de JGOFS, qu'une représentation
moyenne de l'écosystème biologique ne convient pas à
l'échelle planétaire et qu'il faut régionaliser l'océan
pour mieux prendre en compte la biodiversité marine (figure 1).
Le programme JGOFS-France a ciblé ses observations sur les sites
Atlantique (EUMELI), Méditerranéen (DYFAMED-DYNAPROC, FRONTAL),
Antarctique (ANTARES-KERFIX) et Pacifique (EPOPE). A ses opérations
en mer ajoutons l'accent mis sur l'observation satellitale de la couleur
de l'Océan (figure 1). La stratégie de l'opération
JGOFS/Modélisation est de développer les paramétrisations
couplées sur les sites observés et les périodes correspondantes
(de la journée à l'interannuel), puis d'appliquer les modèles
validés sur d'autres sites et à grande échelle en
intégrant les codes biologiques dans des modèles 3D.
Huit équipes françaises
participent aujourd'hui aux activités JGOFS-Modélisation: CFR (Gif/Yvette),
GRGS (Toulouse), LEPM (Villefranche/Mer), LMM (Marseille), LODYC (Paris),
LPCM (Paris, Villefranche/Mer), ORSTOM (Nouméa), UBO (Brest).
Au niveau national, des liens étroits existent entre l'opération JGOFS-Modélisation
et le PNEDC (Programme National d'Etude de la Dynamique du Climat),
notamment avec les programmes PNEDC-CO2, PNEDC-WOCE et PNEDC-Modélisation.
Au niveau européen, l'intégration de projets JGOFS-Modélsation concerne
les modèles d'écosystèmes (MAST III Atlantique Nord), l'application
de modèles biogéochimiques en Méditerranée (MAST-MATER) ou le développement
des techniques d'assimilation dans les modèles biogéochimiques (programme
ESCOBA) et à terme, l'utilisation de ces techniques avec des données
satellitales.
Au niveau international, les équipes françaises participent à des
travaux d'intercomparaisons de modèles de couche euphotique (le premier
atelier international a été organisé à Toulouse) et d'intercomparaisons
de modèles de production primaire basés sur l'utilisation de mesures
satellitales (exercice organisé par la NASA). De nombreux projets
de modélisation s'effectuent également en coopération avec des chercheurs
étrangers, expérimentateurs ou modélisateurs. |
Tableau : Activités JGOFS-Modélisation
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Zone
océanique
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Austral
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Méditerranée
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Pacifique
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Atlantique
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Global |
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Programme
JGOFS-FRANCE
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ANTARES
KERFIX
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DYFAMED
DYNAPROC
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EPOPE
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EUMELI
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Couleur
de la Mer
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Etudes
de Processus
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Ecosystemes
Marins
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Boucle
microbienne
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Production
Primaire
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(bio-optique,
1D/3D)
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Colonne
d'eau
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Interface
Eau-Sédiment
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Cycles
Biogéochimiques
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Cycle
du CO2
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Couplage
C/N/Si
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Modèle
Intégré
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Etudes
3D
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Techniques
assimilations
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La modélisation dans JGOFS : développement et actualité
Les activités de modélisation dans JGOFS-France ont été initiées en 1988
parallèlement à la mise en place des programmes d'observations EUMELI
et DYFAMED. A cette époque, plusieurs codes de modèles biologiques et
biogéochimiques (unidimensionnel, 1D) ont été développés s'appuyant sur
les modèles dynamiques connus pour bien représenter l'évolution temporelle
de la température de surface et de la couche de mélange. Ces deux termes
sont importants dans l'estimation des flux de carbone à l'interface air-mer,
pour la détermination des apports de matières nutritives dans les couches
superficielles, pour quantifier l'exportation de carbone ou pour étudier
la migration des espèces zooplanctoniques. Par exemple, pour quantifier
les échanges de CO2 entre l'océan et l'atmosphère,
il faut simuler la pression partielle de CO2 dans
les eaux de surface (pCO2), or celle-ci est très
sensible aux variations de température. A titre indicatif, une variation
de 1°C en température conduit à une variation de 15 µatm sur
pCO2 (rappelons que le taux de croissance de pCO2
atmosphérique est d'environ 1.5 µatm/an). A la variété des sites et des
échelles de temps observées (Mer Méditerranée, océans Atlantique, Pacifique
et Austral; variations journalières, saisonnières, interannuelles) est
associée une variété de projets de modélisation entre lesquels des liens
étroits sont organisés (voir encart ci-dessus). En témoigne la mise au
point d'un Modèle unidimensionnel Intégré pour décrire et quantifier les
flux de carbone, de la surface de locéan au sédiment superficiel
(figure 2). Les paramétrisations, comme le nombre de variables, ont été
choisies dans le souci d'utiliser ce modèle intégré dans des études 3D.
Une fois validé, le Modèle Intégré, actuellement testé sur le site Oligotrophe
d'EUMELI (figure 3) sera appliqué sur d'autres sites JGOFS-France (DYFAMED,
KERFIX) ou sur les sites JGOFS internationaux (BATS en Mer des Sargasses
et HOTS dans le Pacifique Nord).
Modélisations des cycles biogéochimiques marins
Les études de modélisation dans JGOFS peuvent être classées suivant deux
catégories: les études de processus et les quantifications des cycles
biogéochimiques à différentes échelles de temps (du cycle jour/nuit à
l'interannuel). La première concerne le développement et l'amélioration
des paramétrisations (modèle biologique, modèle bio-optique, rôle de la
dynamique méso-échelle). Ces résultats sont utilisés dans la deuxième
approche (applications de modèle couplé sur site).
Couplage des cycles biogéochimiques: exemple de l'océan austral
Contrairement à d'autres régions océaniques, l'océan austral est peu observé.
Les campagnes océanographiques dans des conditions de mer extrêmes y sont
délicates; l'interprétation des mesures satellitales dans des conditions
souvent nuageuses est également difficile. La modélisation est dans ce
contexte un outil indispensable pour apporter des réponses sur rôle de
l'océan austral, tant en ce qui concerne les transferts interocéaniques
de masse et de chaleur (problématique WOCE) ou les échanges avec l'atmosphère
et la cryosphère (PNEDC-modélisation), que sur les questions liées aux
cycles biogéochimiques: par exemple, identifier les facteurs limitants
de la production primaire océanique dans cette région riche en sels nutritifs
(région reconnue du type HN-LC, High Nutrients-Low Chlorophyll). L'étude
développée dans l'opération JGOFS-Modélisation (figure 4) est basée sur
un modèle biogéochimique 1D qui inclue un couplage carbone/azote (modèle
GEOTOP précédemment testé dans le Pacifique Nord à la Station P, vers
50°N). Ce modèle est ici utilisé pour expliquer les processus qui
gouvernent les cycles géochimiques observés à la station KERFIX, vers
50°S, dans le secteur Indien de l'Océan Austral. La nouvelle version
inclue deux tailles de phytoplancton (notamment les diatomées composées
de tests siliceux et très abondantes dans l'océan austral), deux tailles
de zooplancton (séparation des taux de broutage), un réseau bactérien
et la matière organique dissoute. Pour l'application à l'océan austral,
le cycle du silicium a été rajouté dans le modèle GEOTOP. Comparé aux
observations, le modèle résout correctement le signal saisonnier en sels
nutritifs et chlorophylle (figure 4) et traduit le comportement spécifique
du type HN-LC-LS (High Nutrients, Low Chlorophyll, Low Silicates)
de la zone océanique étudiée, proche du front polaire antarctique.
Simplifications des processus biologiques
Actuellement, les ressources numériques ne permettent pas d'appliquer
un modèle biogéochimique comme GEOTOP à l'échelle d'un bassin océanique
dans un modèle 3D. Il est donc nécessaire de simplifier le modèle (réduire
le nombre de variables) et tester les paramétrisations pour connaître
les limites acceptables de simplification. Une bonne représentation couplée
des processus de mélange et de sédimentation de particules à poids variables
nécessite des pas de temps de l'ordre de 30 minutes. Les particules marines
qui transportent le carbone par sédimentation, ont des poids variables
(D1 et D2, figure 2) : certaines vont parcourir 100 m par jour; d'autres,
plus légères, vont être remobilisées dans les couches de surface, par
exemple, sous l'action d'un coup de vent. Simplifier un modèle biologique
nécessite des études de processus spécifiques: tester les paramétrisations
complexes sur des événements courts (coup de vent, tel qu'observé au cours
de la campagne DYNAPROC); identifier le nombre de classes de taille de
particules à prendre en compte sans sous-estimer ou sur-estimer les bilans
des propriétés (carbone, azote); décrire les fonctions propres de l'écosystème
avec une espèce zooplanctonique moyenne (pour une représentation NPZ utilisée
dans les GCM). Des modèles complexes d'écosystème ont été développés (figure 5);
ils fournissent les fonctions complètes qui sont ensuite traitées pour
établir une fonction moyenne qui, une fois validée, pourra être utilisée
dans une application 3D. Les segments bio-optiques des modèles couplés
nécessitent aussi des simplifications: pour estimer au mieux le taux de
chauffage océanique, l'énergie est décomposée suivant plus de 100 bandes
spectrales. Dans un modèle biogéochimique 3D, il est "clair"
qu'un éclairement ainsi décomposé coûte cher numériquement; on est
amené à réduire cette décomposition (de tels tests sont par exemple effectués
pour l'atlantique tropical, cadre d'une étude PIGB/PNEDC-CO2).
Modélisation 3D : impact de la méso-échelle
L'application de modèle 1D biogéochimique permet de mieux comprendre les
mécanismes et leur interactions. Toutefois, certaines études ont démontré
des limites d'utilisation de modèles 1D, notamment dans les régions animées
par une forte circulation horizontale. Les travaux effectués sur le site
EUMELI (figure 6), ont montré l'impact non négligeable de la dynamique
méso-échelle sur l'activité biologique: lorsque cette dynamique est prise
en compte, le modèle prévoit un doublement des productions primaire et
exportée. L'étude 3D effectuée en Méditerranée dans la zone du site DYFAMED
(figure 7) montre également comment la dynamique tourbillonnaire influe
sur la répartition de biomasse phytoplanctonique. Pour l'instant, les
études d'impact de la dynamique méso-échelle sont appliquées sur des domaines
limités. Les applications saisonnières ou interannuelles à l'échelle d'un
bassin océanique ne sont pas immédiates (e.g. variations des échanges
de CO2 à l'interface air-mer avant, pendant et après un phénomène El Nino).
D'autre part, les données biogéochimiques in-situ disponibles à grande
échelle pour valider de tels modèles sont relativement rares en océanographie.
On préfère, pour l'instant, travailler dans des zones pour lesquelles
on dispose d'un ensemble cohérent de données temporelles permettant de
tester les qualités et les défauts des paramétrisations. Dans ce contexte,
les séries temporelles effectuées lors des campagnes JGOFS apportent des
informations cruciales.
Assimilations de données biogéochimiques
Les techniques d'assimilation de données dans les modèles biogéochimiques
ont été récemment développées. Cette technique peut être utilisée pour
étudier l'ajustement des paramètres biologiques peu connus (figure 8)
ou bien pour ajuster une physique mal représentée dans un modèle 1D. La
technique permet aussi de tester la cohérence des processus modélisés
pour décrire, de façon compatible, les bilans de chaleur, de carbone et
de biomasse. Une erreur sur la diffusion verticale peut être sans conséquence
pour le bilan annuel d'une propriété à faible gradient en profondeur (e.g.
la température), mais désastreuse pour un paramètre qui présente de forts
gradient verticaux, comme c'est le cas à la base de la couche de mélange,
pour de nombreuses propriétés biogéochimiques. Dans une optique grande
échelle, un objectif des études d'assimilation développées actuellement
sur des bases uni-dimensionelles, est d'aboutir à des schémas techniquement
prêts à accueillir des jeux de données satellitales (température de surface,
couleur de la mer) dans les applications biogéochimiques 3D.
Utilisation des données satellitales
L'estimation de la production primaire à l'échelle globale (figure 1)
est actuellement possible à partir de données satellitales (couleur de
la mer) et d'un modèle bio-optique. Cette étude met en évidence les grandes
provinces biogéochimiques de l'océan mondial évoquées précédemment (zones
oligotrophes, mésotrophes et eutrophes). Etablie à partir de champs composites
mensuelles, cette estimation climatologique décrit non seulement les distributions
spatiales de la production primaire océanique, mais aussi ses variations
saisonnières. L'estimation annuelle, ici de 38 Gigatonnes de carbone par
an, représente une première étape, obtenue à partir des mesures du capteur
CZCS (Coastal Zone Color Scanner) qui n'a pas fonctionné de façon
continue. En particulier, pour palier à la pauvreté des mesures CZCS aux
hautes latitudes sud (>50°S), il a été tiré profit des récentes
mesures de chlorophylle de surface obtenues sur le site JGOFS-KERFIX dont
le cycle saisonnier est présenté figure 4. L'échantillonnage qui sera
obtenu avec les prochains capteurs sera plus étendu et plus précis que
le CZCS : le capteur POLDER sur ADEOS (NASDA) a été lancé en Août 1996
et le capteur SeaWIFS (NASA) doit être en vol courant 1997.
Conclusions
La modélisation des cycles biogéochimiques marins est une activité de
recherche primordiale au sein de JGOFS. Cette place sera favorisée par
une communication sans cesse maintenue avec les équipes d'expérimentation
ainsi qu'avec les études menées dans le cadre des programmes PNEDC-CO2
ou WOCE. Le but à atteindre est le passage d'une modélisation uni-dimensionnelle
(applications locales) vers des applications tri-dimensionnelles (applications
régionales ou globale). C'est dans cette optique que l'atelier de travail,
organisé chaque année, associe les opérations JGOFS/Modélisation et PNEDC-CO2.
Le dernier atelier, organisé en Juin 1996 a réuni ces deux communautés
durant trois jours, et a également vu se joindre les modélisateurs du
programme PIGB/PNOC.
Contact :
Nicolas Metzl
Laboratoire de Physique et Chimie Marine
Université P. et M. Curie - Case 134
4 Place Jussieu
75252 Paris cedex 05
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