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Texte extrait de :
INSU, 30 ans de recherches en sciences de l'Univers,
1967 - 1997
1- Augmentation du CO2 à lère industrielle.

2-Reconstruction des flux de CO2 pour la période 1985-1995.
3
: Carioca : une bouée dérivante pour suivre le CO2
océanique. |
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Dès 1896, le chercheur suédois Arrhénius avait prédit une augmentation
de la teneur atmosphérique en dioxyde de carbone (CO2),
suite aux combustions du bois et des énergies fossiles (charbon, pétrole
et gaz). Toutefois, il fallut attendre plus de soixante ans, avec linstallation
dun suivi permanent à lIle de Hawaii, pour mettre en évidence
laugmentation systématique du CO2. Dans les
années 1980, la mise au point de la mesure du CO2
des bulles dair de la glace au Lgge (Grenoble) ouvrit la voie à
une reconstitution fine du dernier millénaire. Il apparaît ainsi quavant
le XIXème siècle, le CO2 atmosphérique était stable
à 3% près, oscillant autour dune teneur en volume de 0,028 %, soit
280 parties par million (ppmv) correspondant à une masse de 600 milliards
de tonnes de carbone (GtC). Depuis le début de lère industrielle
vers 1800, et surtout depuis 1950, un net accroissement du CO2
atmosphérique est constaté, atteignant une valeur supérieure à 360 ppmv
en 1995, et un taux daccroissement de lordre de 0,5 % par
an.
Cette corrélation entre activité humaine et CO2
nest par fortuite. En effet, il est estimé que la combustion des
énergies fossiles et la déforestation ont relargué au total quelques 350
GtC dans latmosphère depuis 1800. Le CO2 étant
une molécule stable dans latmosphère, une telle quantité aurait
dû conduire à des concentrations atmosphériques en CO2
de lordre de 450 ppmv à la fin du XXème siècle. Or, il nen
est rien puisque laugmentation observée en 1995 nest que de
29%, au lieu de 60%. Ceci indique que : laugmentation du CO2
atmosphérique est dorigine anthropique et que les réservoirs naturels
(océan et biosphère continentale) ont réabsorbés près de la moitié des
rejets anthropiques. Ces conclusions, à léchelle du siècle, restent
vrai à léchelle décennale ; la figure 1 lillustre pour la
décennie 1980-90.
Ainsi, le cycle du carbone est fortement perturbé par les activités humaines
; laugmentation du CO2 atmosphérique représentant
la partie émergée de liceberg carbone. Cette perturbation
du CO2 se propage à la fois au climat terrestre
à travers leffet de serre du CO2, à la biomasse
en tant quélément constitutif de toutes les molécules organiques,
et à la géochimie marine par acidification des eaux de surface. Une stabilisation
du CO2 atmosphérique nécessitera en premier lieu
une diminution des rejets anthropiques ; par contre, lévolution
de la capacité de stockage des systèmes naturels reste encore très mal
connue. En particulier, le stockage du CO2 par la
biosphère terrestre est beaucoup plus précaire que par les océans. En
effet les temps de stockage dans la végétation ou les sols sont courts,
quelques années à quelques décennies, tandis que les constantes de temps
océaniques peuvent dépasser plusieurs siècles.
Doù la nécessité dappréhender les mécanismes de base régulant
les rejets massifs de CO2, et surtout de connaître
létat transitoire dans lequel est le cycle du carbone. Dans ce but,
deux approches complémentaires ont été développées ces deux dernières
décennies :
- une approche expérimentale cherchant à déterminer les flux de CO2
échangés entre la surface du globe et latmosphère ;
- une approche prédictive du cycle du carbone dans les réservoirs océaniques
et continentaux (végétation et sols).
Cette dernière approche vise à reconstruire lévolution du cycle
au cours des deux derniers siècles, puis à prévoir lévolution future
du CO2 pour un scénario donné de rejets anthropiques.
Le réservoir atmosphérique, intégrateur des flux de CO2
Les masses dair, au cours de leur déplacement, intègrent les flux
hétérogènes de CO2. Une source de CO2
se traduit par une augmentation de la concentration atmosphérique en CO2,
inversement un puits de CO2 par une diminution.
Latmosphère, réservoir intégrateur, est donc lobservatoire
privilégié des flux échangés en surface. Toutefois, cette correspondance,
entre flux de CO2 et variations de la concentration
atmosphérique, est fortement découplée suite aux mélanges rapides des
masses dair. Schématiquement, les variations rapides (qq. heures
à qq. jours) sont représentatives dune échelle locale ou régionale
(qq. km à 1000 km), tandis que les variations saisonnières ou interannuelles
ne fournissent quune information à grande échelle (> 1000 km),
voire hémisphérique. Ainsi une seule station atmosphérique, fonctionnant
sur plusieurs décennies comme Mauna-Loa à Hawaï, permet détablir
combien les réservoirs naturels (océan et biomasse) absorbent, mais malheureusement
pas didentifier où.
Pour aller plus loin, il est nécessaire de développer un réseau mondial
de surveillance du CO2. Dans les années 1980, le
réseau sest appuyé sur un ensemble de stations marines, peu affectées
par les fortes pollutions continentales, permettant de suivre lévolution
du CO2 du Nord au Sud. Dans ce cadre lInsu
gère deux Observatoires : la station de Mace Head en Irlande et la station
de lîle dAmsterdam dans locéan Indien Sud. Il est apparu
alors que lhémisphère Nord était enrichi en CO2
relativement à lhémisphère Sud, en cohérence avec les émissions
essentiellement boréales. Toutefois le gradient observé, de lordre
de 3 ppmv, est sensiblement plus faible que celui estimé par les modèles
de transport atmosphérique, qui prennent en compte les lieux des sources
anthropiques et le mélange des masses dair. Cette différence est
capitale : elle implique quune part substantielle des rejets de
CO2 est réabsorbée dans lhémisphère Nord.
Afin de séparer le rôle de la biomasse continentale de celui de locéan,
des traceurs biogéniques, tels loxygène ou le rapport isotopique
13C/12C du CO2, ont été récemment utilisés. Ces
études indiquent que dans les années 1990-94 près du tiers des 6 GtC émis
par an aurait été réabsorbé par la végétation terrestre et les sols, et
ce notamment aux moyennes latitudes Nord.
Pourtant de nombreuses incertitudes subsistent quant à la permanence de
ce puits boréal. Est-il localisé dans les forêts sibériennes ou canadiennes
? Est-il dailleurs toujours boréal ? Quelles sont les erreurs associées
aux traceurs biogéniques, au transport atmosphérique ? La variabilité
interannuelle ne masque-t-elle pas les tendances à long-terme ? Pour relever
ces défis deux axes principaux sont actuellement développés : l la densification
du réseau mondiale (CO2 et isotopes, oxygène) dans
le sens Est-Ouest, notamment au dessus des continents, et lextension
des mesures en altitude pour saffranchir du bruit
près du sol ; l le développement de modèles atmosphériques prenant en
compte la dynamique de la couche limite atmosphérique dans les transferts
de CO2 de la surface vers la troposphère libre et
lévaluation de ces modèles par des traceurs indépendants (SF6,
Radon).
La figure 2 présente une reconstruction des flux de CO2
pour la période 1985-1995. Deux scénarios sont représentés, le premier
(a) provenant des estimations de modèles océanique et biosphérique (voir
ci-dessous), le second (b) réestimé après la prise en compte (assimilation)
des données atmosphériques (CO2 et 13C/12C). Bien
que des divergences importantes subsistent entre ces deux approches, on
notera que la plupart des grandes structures sont en cohérence.
A moyen-terme, il sera nécessaire deffectuer un bilan régional de
plus en plus fin du CO2, tant pour diagnostiquer
la dynamique des flux échangés avec locéan ou la biosphère continentale,
que pour contrôler les émissions dans un contexte de stabilisation du
CO2. Dans cette perspective, la télédétection du
CO2 par satellite, calibrée par un réseau au sol
et aéroporté, devrait apporter une information essentielle.
Enfin, au delà de la simple estimation des flux actuels de CO2
en surface, il est nécessaire aussi destimer les lieux de stockage
du carbone en excès, afin de déterminer sil est durable ou simplement
transitoire. Pour cela, il est nécessaire de comprendre lévolution
et le devenir du cycle du carbone dans les océans et la biomasse continentale
(végétation et sols).
Locéan, lieu de stockage du CO2
anthropique
Le système océanique contient près de 60 fois plus de carbone que le réservoir
atmosphérique. Schématiquement la distribution du carbone est contrôlée
par deux pompes : la pompe de solubilité, régie par léquilibre
thermodynamique du CO2 à linterface air-mer
; et la pompe biologique, régie par lactivité de la biomasse marine.
A lépoque pré-industrielle, les sources équatoriales de CO2,
dues au réchauffement des masses deau et à la remontée deau
profonde riche en carbonates, étaient grossièrement compensées par les
puits aux moyennes et hautes latitudes (refroidissement et activité biologique).
Depuis deux siècles, ce pseudo-équilibre a été profondément affecté par
laugmentation brutale du CO2 atmosphérique.
Tout dabord, la pompe de solubilité est perturbée par lexcès
de CO2 atmosphérique qui se dissout dans les eaux
de surface. Toutefois, la capacité de dilution océanique, a priori dans
un rapport de 1 à 60, est fortement limitée par les deux processus suivant
:
Le premier est chimique
Le CO2 dissout réagit avec leau pour donner
de lacide carbonique (H2CO3),
lui-même en équilibre acido-basique avec le carbonate (CO3-
-) et le bicarbonate (HCO3-), or cette dernière
forme représente près de 95% du carbone océanique. Pratiquement, une
augmentation de 10% du CO2 atmosphérique, accompagnée
dune dissolution et dune acidification, conduit seulement
à une augmentation de 1% du bicarbonate. Ainsi, la capacité potentielle
de dilution de locéan global vis-à-vis dune perturbation
atmosphérique est ramenée dans un rapport de 1 à 6.
Le deuxième est dynamique
Les eaux de surface sont en contact rapide, de lordre de lannée,
avec latmosphère. Or elles ne représentent quà peine 2%
de la masse océanique, conduisant à une capacité de dilution négligeable
(1 à 0,1). De fait, seul le mélange avec les eaux de sub-surface, intermédiaire
ou profonde est efficace ; par contre il est lent, quelques dizaines
dannées à quelques siècles. En deux mots, locéan profond
peu stocker du carbone, mais il est difficilement accessible.
Quant à la pompe biologique,
il a souvent été assumé que laugmentation de CO2
atmosphérique ne la perturbait pas ; le carbone nétant pas a priori
un nutritif limitant. Ceci implique un rôle négligeable sur le CO2
atmosphérique, à linstar dune forêt primitive qui fixerait
chaque année autant de carbone quelle en relarguerait suite à la
décomposition de ses feuilles, troncs et racines. Toutefois, des études
récentes indiquent quune double déstabilisation de la biologie marine
serait à loeuvre :
- laugmentation de CO2 dissout agit sur la
photosynthèse et sur lutilisation des nutritifs limitant (N et P)
;
- un changement du climat, et donc de circulation océanique, pourrait
perturber notablement les champs de nutritifs et de carbonates.
Afin de quantifier les processus décrits ci-dessus, la communauté scientifique
développe des modèles globaux, régionaux ou locaux du cycle du carbone
océanique, intégrant à la fois le cycle naturel et la perturbation anthropique.
La représentation de la circulation océanique en est la clé de voûte.
A léchelle globale, il est estimé que 2±0.8 GtC/an seraient absorbées
par les océans en 1990 (Giec). Une intercomparaison, en cours, des modèles
globaux de carbone océanique (Ocmip, coordonné par le Cfr-Lmce) indique
que locéan austral est le principal puits de CO2
anthropique ; toutefois les processus de formation deau intermédiaire
et profonde restent très mal contraints dans cette zone. La validation
de tels modèles met en oeuvre des traceurs indépendants de la circulation
(14CO2, CFCs, 39Ar, 3He), ainsi que les distributions
de traceurs biogéniques (C, N, P, O2).
En particulier, il sera fondamental de valider les modèles en des sites
de réference où des campagnes intensives océanographiques ont été effectuées
dans le cadre du programme Jgofs-France : Eumeli (Atlantique tropical),
Dyphamed/Dynaproc (Méditerranée occidentale), Epope (Pacifique) et Antares/Kerfix
(Océan austral). Il sera ainsi nécessaire, dans les régions froides, de
tenir compte du rôle limitant de la silice, comme lont montré les
études effectuées à lUbo à Brest. Enfin, il est aussi crucial de
suivre lévolution temporelle du système. Cest pourquoi, lInsu
participe activement au développement dun réseau dobservation
océanique en des stations fixes (Dyphamed/Méditerranée, Kerfix /Austral)
ou à bord de bouées ou Yoyo instrumentés.
A moyen terme, le développement doutils dassimilation (Grgs/Mouette
à Toulouse) des nouvelles données satellitaires en altimétrie et en chlorophylle
(Lpcm) dans les modèles globaux, ainsi que la prise en compte de leffet
des tourbillons (Lodyc, Grgs/Mouette), doivent permettre un bond en avant
dans la quantification régionale du cycle du carbone océanique.
La
biosphère continentale, milieu hétérogène et perturbé
Au contraire de locéan, la végétation continentale et les sols ne
contiennent que 3 fois plus de carbone que latmosphère. Cest
un milieu extrêmement perturbé par lhomme, en raison de lutilisation
des sols (déforestation, reforestation, contrôle des feux, etc.), et de
laugmentation du CO2 atmosphérique et des
retombées azotées, conduisant à une double fertilisation de la biosphère
terrestre. De plus, la biomasse continentale est directement influencée
par les variations climatiques (température, précipitations). Enfin, ses
constantes de temps rapides (qq. années à qq. décennies), sa diversité
et son hétérogénéité en font le réservoir de carbone actuellement le plus
méconnu, mais non le moindre. En effet, les études atmosphériques (cf
ci-dessus) indiquent que, malgré une déforestation autour de la GtC/an,
la biomasse pourrait être soit à léquilibre, soit même un puits
de carbone comparable à locéan.
Le début des années 1990 a vu ainsi lémergence de modèles globaux
du carbone intégrant peu ou prou les mécanismes évoqués ci-dessus. Cest
le cas du modèle français Stomate (Lmce-Cesbio-Université Orsay), en cours
de développement et axé sur le couplage avec le climat. Il indique que
la forte variabilité interannuelle du CO2, au cours
des années 1980/90, est liée à la variabilité du climat, et notamment
à son impact sur la biosphère tropicale (El Niño). Pour couvrir léchelle
décennale, il est désormais nécessaire dintégrer les processus de
répartition des assimilats (C, N) dans la végétation, et de leur reminéralisation
dans le sol. A léchelle du siècle, il sera nécessaire de prendre
en compte la dynamique des biomes, et la compétition des espèces. Enfin
la validation des modèles biosphériques savère délicate, et nécessite
lutilisation des données satellitaires et de données au sol. La
notion dobservatoire biosphérique est en cours. Elle reste pourtant
difficile à établir, en particulier il sagit dêtre représentatif
dune région entière et de détecter un signal à long terme, et non
un signal transitoire.
Quel CO2
pour le XXI ème siècle ?
Lévolution du CO2 aux prochains siècles sera
déterminée essentiellement par la politique énergétique mondiale. Les
estimations effectuées par le Giec indiquent que si léconomie mondiale
évolue sans contrôle, un doublement (560 ppmv) du CO2
pourrait être atteint vers 2060, un triplement (840 ppmv) vers 2130. Toutefois,
à cet horizon, les incertitudes associées à la réponse des milieux naturels
sont non négligeables (100 ppmv pour les océans, 200 ppmv pour la biomasse
continentale). A contrario, si un accord international est établi pour
stabiliser la concentration de CO2, il sera nécessaire
détablir précisément le rôle de locéan et de la biomasse pour
en déduire le taux de rejets acceptable. Ceci sera dautant plus
critique que le contrôle des émissions seffectuera pays par pays.
Concrètement, une stabilisation du CO2 à la valeur
de 450 ppmv nécessitera une stabilisation importante des rejets dès 2000-2010
de la part des pays occidentaux, et vers 2030-2040 pour les pays en émergence
(Asie, Amérique du Sud). Finalement, il est important de souligner que
limpact de lhomme sur le cycle du carbone ne se mesurera pas
seulement en terme de CO2 et de climat, mais aussi
en terme de perturbation des écosystèmes continentaux et marins. Enfin,
il faut mentionner que le cycle du carbone dont-il a été question ici,
nest en fait quune partie du cycle réel du carbone de lensemble
de la Terre. Une fraction de cet élément est en effet stocké dans les
roches de la croûte et du manteau sous forme de carbonates. Il est recyclé
dans latmosphère par les éruptions volcaniques qui sont aussi une
source de CO2.
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