Dossier : Climat  
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Archives polliniques en Afrique occidentale et centrale


Extrait de la Lettre n°10 du Programme International Géosphère Biosphère-Programme Mondial de Recherches sur le Climat (PIGB-PMRC)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


1 - Synthèse des changements de végétation observés en Afrique équatoriale et tropicale occidentale au Quaternaire récent à partir des données polliniques.

 

 




2 - Diagramme synthétique du site de Chemchane en Mauritanie d'après Lézine, 1993.

 





3 - Diagramme simplifié; du site de Diogo dans la région des Niayes d'après Lézine, 1988, montrant l'évolution de la végétation forestière mise en place il y a environ 9000 dans les interdunes du littoral atlantique, au Sénégal.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


4 - Diagramme simplifié du site du Bois de Bilanko au Congo (d'après Elenga, 1990) montrant la pénétration d’éments d'altitude (Podocarpus) dans les zones de moyenne altitude du massif forestier équatorial.




5 - Diagramme pollinique simplifié du site de Ngamakala (d'après Elenga et al., 1994) montrant le développement d'un environnement marécageux au cours de la dernière période glaciaire.




6 - Diagramme synthétique du site du lac Bosumtwi au Ghana montrant la déterrioration de la végétation forestière au cours du dernier maximum glaciaire et son remplacement par une végétation herbacée associée à quelques arbres "montagnards " (Olea).

 

 


Comment ont évolué depuis le dernier maximum glaciaire pluviosité et température dans les zones tropicales et équatoriales? L’Arabie a-t-elle enregistré la phase humide du début de l’Holocène? Qu’en est-il des zones “ refuge ” au cours du dernier maximum glaciaire? Les archives polliniques peuvent apporter quelques réponses à ces questions, informations précieuses qui intègrent la réflexion sur l’évolution de la biodiversité aux différentes phases climatiques.

La communauté française concernée par les recherches sur l'environnement et le climat passé de l'Afrique tropicale regroupe des scientifiques de nombreux pays spécialisés dans l'étude des grains de pollen fossiles. Ils travaillent aujourd'hui au sein de la Banque Africaine de Données Polliniques.
En France, ce sont les chercheurs du CNRS (au CEREGE à Aix en Provence, à l'Université Paris VI (ESA 7073)) et de l'IRD (à l'ISEM à Montpellier) qui ont fourni les données à ce jour les plus documentées sur l'histoire des écosystèmes d'Afrique occidentale et centrale.

Les données qui sont présentées ici viennent de séquences lacustres ou tourbeuses prélevées dans le domaine
- de la Forêt Dense (au Congo, au Cameroun et au Ghana),
- du Sahel (au Nigeria, au Tchad et au Sénégal)
- et du Sahara (en Mauritanie, au Niger, au Mali et au Soudan).

Elles permettent, malgré leur caractère souvent discontinu, d'aborder un certain nombre de questions relatives à la dynamique des populations végétales, la diversité et l'histoire du climat.

Les grands changements au cours de l’Holocène dans la répartition des écosystèmes d’Afrique nord tropicale en relation avec la pluviosité
La comparaison des données palynologiques fossiles avec la sédimentation pollinique au sol, dans les conditions actuelles du climat, a mis en évidence des changements d'ampleur sub-continentale dans la répartition des associations végétales au cours de l'Holocène. La figure 1 présente une vue synthétique de l’ensemble des informations obtenues : elle montre la migration vers le Nord des formations végétales, avec extension maximale au début de l’Holocène, suivi d’une régression vers le sud au cours des derniers milliers d’années.

L’extension de la savane vers le nord au cours de la phase humide du début de l’Holocène
Tous les sites palynologiques de la bordure méridionale du Sahara depuis la Mauritanie (Chemchane, 20°56'N, 12°13'W) jusqu'au Soudan (Bir Atrun (18°10'N, 26°39'E), Oyo (19°16'N, 26°11'E), Selima (21°22.2'N, 29°18.6'E)) en passant par le Mali (Taoudenni (22°30'N, 4°W) et le Niger (Bilma (18°41'N, 12°55'E), Seguedine (20°20'N, 12°50'E) montrent l'extension, au cours de l'épisode humide de l'Holocène ancien daté entre 8.5 et 6.3 ka 14C BP, de formations de savane à caractère soudanien (figure 2). Celles-ci étaient caractérisées par une couverture de graminées continue et la présence d'arbres tels que Celtis integrifolia, Lannea, Rhus, Alchornea, Securinega virosa qui sont aujourd'hui présents 400 à 500 km plus au Sud. Il a pu ainsi être conclu que l'isohyète 400mm se trouvait alors très au Nord de sa position actuelle : jusqu'à 19°N au Soudan et 21°N en Mauritanie.

L’avancée du désert vers le Sud depuis quelques milliers d’années
Après 6 ka 14C BP, la disparition des taxons de savane soudanienne compensée par le développement des taxons de formations herbeuses-boisées du Sahel témoigne d'une certaine détérioration climatique: la pluviosité moyenne annuelle n'atteignait plus que 300mm à Oyo. Enfin, l'intensification de l'aridité entraîne, postérieurement à 4.5 ka 14C BP, la mise en place des conditions actuelles: le Soudan ne reçoit plus aujourd'hui que 5mm de pluie par an.

L’évolution du Sahel
Plus au Sud, au Sahel actuel, les données polliniques (du Sénégal: Lac de Guiers (16°07'N, 15°55'W), Bogué (16°35'N, 14°17'W), la région des “Niaye” (15-16°N, 17°30’-16°30’W), du Nigeria : Bal, Kajemarum, Kaigama et Kuluwu (13°N, 11-12°E) et du Tchad : Tjéri(13°44'N, 16°30'E), permettent de proposer la chronologie suivante des grandes phases climatiques (figure 3) :
- l'apparition de taxons originaires d'écosystèmes de forêt guinéenne, sensible au Nigeria et au Tchad, très accentuée au Sénégal à 9 ka 14C BP. montre que, parallèlement à l'extension de savanes à proximité du tropique, des galeries forestières colonisaient les interdunes, les bords des lacs et des rivières dans tout le Sahel jusqu'à 16°N. L'enregistrement palynologique des sites du Sénégal, suggère que le littoral atlantique entre 15°N et 16°N était soumis à des conditions proches de celles que l'on observe en Casamance aujourd'hui où la quantité de pluie tombée par an est de 1200 mm et la saison sèche de 5 mois.
- autour de 7,5 ka 14C BP, les diagrammes palynologiques du Sahel enregistrent un changement majeur dans la composition floristique de la végétation: les taxons de forêt guinéenne diminuent, voire disparaissent au profit des taxons de forêt marécageuse plus ouverte, de type soudanien. Ceci est à mettre en relation avec un paysage hydrologique très différent de la période antérieure qui substitue aux grandes extensions lacustres de la période 9-8 ka 14C BP une situation en mosaïque où se côtoient de grandes extensions lacustres et des systèmes palustres. L'importance croissante des taxons soudaniens après 7, 5 ka 14C BP pourrait correspondre à la mise en place d'une saison sèche marquée et d'une pluviosité concentrée sur 6 mois.

L'Holocène moyen et récent sont caractérisés par une phase mineure de pluviosité responsable de rétablissement des espèces guinéennes le long du littoral atlantique et de l'élévation du niveau des nappes phréatiques entre 4.5 et 2 ka 14C BP. Après cette date, seules des fluctuations mineures du niveau des lacs sont enregistrées, tandis que la végétation prend son caractère actuel, semi-aride.

Le massif forestier équatorial
L'histoire holocène du massif forestier équatorial a été étudiée avec succès dans le cadre du programme ECOFIT. Les données issues des études menées au Congo (Bois de Bilanko (3°31'S, 15°21'E), Ngamakala (4°4'30S, 15°23'E), lac Sinnda (3°50'S, 12°48'E), Lac Kitina), et au Cameroun (lac Ossa (3°45N, 9°58'E), lac Barombi M'Bo (4°40'N, 9°24'E)) ne montrent que peu de variations à l'exception d'un épisode très net de dégradation des formations de basse et moyenne altitude en forêts dense et semi-décidue autour de 3 ka (figures 4 et 5). Cet épisode a été mis en relation avec un court épisode de sécheresse et la réponse de la végétation a certainement été amplifiée par l'action anthropique.

Une comparaison intéressante : le Sahara et le site de Rub' al-Khali en Arabie

L'intensification des flux de mousson à l'Holocène ancien a provoqué tant en Afrique désertique qu'en Arabie l'extension massive de lacs et de marécages. Cependant, les analyses palynologiques effectuées dans les sédiments des lacs du Rub' al-Khali (19°25N, 46°41'E) et du Ramlat as-Sab'atayn (15°52'N, 46°52'E) enregistrent, pour les écosystèmes désertiques d'Arabie, une réponse en tous points différente de celle des écosystèmes africains ( figure 6).
Les associations palynologiques de ces sédiments lacustres holocènes sont caractérisées par la dominance des taxons herbacés : Tribulus, Dipterygium, Cyperaceae et Gramineae, tandis que la strate arbustive n'est représentée que par quelques grains d'Acacia et Commiphora. Un tel assemblage est identique à celui enregistré aujourd'hui dans les zones sableuses en cours de stabilisation de ces régions désertiques.
Ceci démontre que les écosystèmes d'Arabie n'ont pas répondu à l'augmentation des pluies de la mousson au cours de l'Holocène. L'intensité des flux d'alizé dont témoigne la présence, dans les sédiments, à côté des taxons d'origine locale, de grains de pollen transportés sur de très longues distances depuis le Liban (tels que le Cèdre, le Chêne ou le Hêtre) a maintenu sur le désert arabe une évaporation intense. La végétation tropicale, localisée en bordure du littoral n'a pu se développer vers le Nord le long des wadîs de l'Hadramawt.

Les changements dans la composition floristique des écosystèmes forestiers équatoriaux en période glaciaire et la question des "refuges"
Au cours de la période immédiatement antérieure à l'Holocène recouvrant le Dernier Maximum Glaciaire et la déglaciation s'observent de profonds bouleversements dans le domaine forestier équatorial. Les données palynologiques sont encore trop rares dans ces régions pour permettre une reconstitution paléogéographique précise.

La régression du massif forestier?
On remarque néanmoins qu’au cours de la dernière période glaciaire la limite nord du massif forestier s'était déplacée vers le sud comme en témoigne le diagramme du lac Bosumtwi au Ghana (6°30'N, 1°25'W) : avant 9 ka, la représentation pollinique des arbres est en effet très fortement réduite au détriment de formations herbeuses à Graminées et d'arbres d'affinité "froide" (Olea) (figure 6).

Le développement des taxons montagnards
Les autres diagrammes qui recoupent tout, ou partie, de la dernière déglaciation (Barombi M'Bo, Bois de Bilanko (figure 4), Ngamakala( figure 5) ne montrent cependant pas de changement si radical dans la physionomie de la végétation et les arbres y sont toujours bien représentés. Dans ces lieux, la composition floristique du massif forestier enregistre un changement majeur avec le développement considérable de taxons montagnards (Olea et Podocarpus) qui se mélangent aux espèces de forêt dense de basse et moyenne altitude. Cette modification ne s’étend pas au sud de 4°S : à Ngamakala (figure 5), au Congo, la forêt dense se développe sans grand changement depuis 25 ka.

La baisse des températures au dernier glaciaire
La répartition de Podocarpus est actuellement restreinte aux hauts reliefs du Cameroun, Nigeria et Sao Tomé au-dessus de 1200 m d'altitude. Son extension au cours de la dernière période glaciaire, avec celle d'autres taxons montagnards (Olea, Ilex mitis etc), vers les plus basses altitudes en forêt équatoriale a été interprétée comme la réponse à un abaissement des températures moyennes annuelles de 4 à 6°C par rapport aux actuelles. Cette estimation, basée sur l’hypothèse généralement admise d'un gradient de température de 0.6°C pour 100 m de dénivelé, est conforme à celle proposée ailleurs en régions tropicales. Elle illustre la sensibilité des forêts tropicales et équatoriales de basses et moyennes altitudes au changement de température qui affecte le globe terrestre au cours de la dernière glaciation.

Les zones “refuges”?
Les enregistrements palynologiques en domaine forestier équatorial révèlent donc plus une modification d'ordre floristique qu'une modification d'ordre géographique. Les données dont nous disposons aujourd'hui ne sont pas suffisantes pour argumenter la disparition de la forêt en dehors de zones refuges. En effet, seul le diagramme du lac Bosumtwi, dans le domaine forestier occidental, apporte la preuve de la position plus méridionale qu'aujourd'hui de la limite nord du massif forestier, ce qui s'accorde avec les observations botaniques antérieures. Comme en région équatoriale d'Amérique, ne faudrait-il pas rechercher ailleurs que dans la théorie des refuges, l'explication des variations du taux d'endémisme observé en forêt? Le fait majeur qui caractérise l’Afrique équatoriale pendant la dernière période glaciaire est la baisse des températures qui a accru la diversité floristique des forêts équatoriales en associant aux plantes qui la composent aujourd'hui des taxons plus adaptés au froid.


Contact :
Anne-Marie Lézine
Paléontologie et stratigraphie
Jussieu, boîte 106
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