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Extrait de la Lettre
n°1 du Programme International Géosphère Biosphère-Programme
Mondial de Recherches sur le Climat (PIGB-PMRC)

Comparaison de l'enregistrement climatique du dernier cycle climatique
en Antarctique (Vostok, 1987) et au Groenland (Summit, GRIP 1993).
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Au cours du dernier million d'années notre climat a oscillé
entre deux états extrêmes: le glaciaire et l'interglaciaire,
ce dernier ne durant jamais plus de 10 à 20.000 ans. La stabilité
du climat actuel n'est pas démontrée. Peut-il évoluer
rapidement, par exemple en moins d'un siècle? Jusqu'à présent
les archives du passé ont toujours présenté le climat
interglaciaire comme étant stable, oscillant faiblement, mais n'ayant
jamais subi de variations brutales et rapides. Les récents résultats
obtenus à l'aide du forage glaciaire GRIP au Groenland, qui remontent
au delà du précédent interglaciaire, remettent en
question ces idées.
L'objectif du projet européen GRIP (voir encadré) est
de reconstituer l'évolution du climat et de l'environnement par
l'étude des couches successives de glace au cours des deux derniers
cycles climatiques à l'aide d'un forage réalisé au
centre du Groenland. L'analyse isotopique de la glace (d18O, dD) donne
accès aux variations de température, celle des impuretés,
à la chimie atmosphérique et celle de l'air piégé
dans la glace, aux gaz à effet de serre. L'enregistrement de ces
paramètres dans les archives glaciaires peut présenter plusieurs
avantages parmi lesquels la continuité des séries sur une
longue période, une excellente conservation des signaux (peu ou
pas de diffusion), et leur très haute résolution (annuelle
lorsque le site est favorable). Les glaces ont ainsi l'originalité
de donner accès à la fois au climat et à la composition
de l'atmosphère. Elles présentent néanmoins deux
inconvénients notables. Elles ne peuvent pas être datées
de façon absolue au delà de quelques dizaines de milliers
d'années. En outre, la succession des couches est susceptible d'être
perturbée près du socle rocheux.
Après les résultats obtenus dans les années quatre-vingt
en Antarctique au site de Vostok (coopération France, ex-URSS et
USA) qui permet désormais de remonter à 220.000 ans, deux
projets ont été mis sur pied en des sites voisins (32 km)
de la région de Summit au sommet de la calotte groenlandaise. Ces
forages, l'un européen, GRIP, l'autre américain, GISP 2,
réalisés à partir de 1989, ont atteint le socle rocheux
à plus de 3.000 m de profondeur, respectivement en 1992 et 1993.
La chronologie de GRIP est basée sur la caractérisation
des couches annuelles jusqu'à 15.000 ans; elle repose ensuite sur
un modèle d'écoulement de la glace dont les paramètres
ont été calés à 11.500 et à 110.000
ans. Ce modèle préliminaire suggère que ce forage
couvre 250.000 ans. L'intérêt de ces forages tient, pour
une large part, au fait que ce sont au Groenland les premiers enregistrements
réalisés allant au-delà de la précédente
période interglaciaire.
Les premiers résultats obtenus concernent les teneurs isotopiques
qui fournissent un indicateur des variations de la température
du site et l'analyse de la composition de l'atmosphère en méthane,
sur une partie du forage. Parmi ces résultats, ce sont les questions
soulevées par la découverte de l'instabilité apparente
du climat du précédent interglaciaire (l'Eémien)
qui retiennent l'attention mais celles-ci ne doivent pas masquer la richesse
des informations relatives à la dernière déglaciation
et à la dernière période glaciaire.
L'enregistrement GRIP confirme, ainsi, la rapidité de la transition
entre le Dryas récent, période de froid intense s'étendant
sur plus de mille ans, et le climat actuel (réchauffement de 7
°C en 50 ans). Les informations nouvelles concernent la chronologie
de cette transition (11.550 ± 70 ans) et la mise en évidence,
au-delà de celles affectant la température, de modifications
encore plus rapides des précipitations et de la circulation atmosphérique.
La dernière période glaciaire est marquée par des
événements rapides dits de "Dansgaard-Oeschger",
découverts il y a une dizaine d'années dans le forage de
Dye 3. Ils se traduisent par un réchauffement important (la moitié
de celui correspondant à la transition glaciaire-interglaciaire),
qui s'opère en quelques décennies, et un retour plus lent
vers les conditions glaciaires. L'existence et les caractéristiques
de ces événements sont confirmées par l'enregistrement
GRIP prouvant ainsi qu'ils ne représentent pas des phénomènes
locaux mais bien des évènements communs à toute la
calotte groenlandaise. Une vingtaine d'interstades de ce type, d'une durée
comprise entre 500 et 200 ans, ont été répertoriés
en période glaciaire. La structure de ces interstades est similaire
à celle d'événements rapides, récemment mis
en évidence dans des sédiments marins de l'Atlantique Nord
où ils sont associés à une série de couches
dites de "Heinrich" dont la présence est liée
à la décharge massive d'icebergs provenant des grandes calottes
de l'hémisphère Nord (Laurentide ou Fennoscandienne). Une
augmentation significative (~200 ppbv) des teneurs en méthane est
généralement associée à ces interstades. Celle-ci
témoigne vraisemblablement de variations du cycle hydrologique
continental aux basses latitudes et suggère que ces événements
rapides ont également affecté les continents, au moins ceux
de l'Hémisphère Nord.
Le dernier interglaciaire (Eémien), en moyenne légèrement
plus chaud que le climat actuel, présente une variabilité
de l'enregistrement isotopique tout à fait inattendue. Les périodes
chaudes (jusqu'à 4 °C de plus que le climat actuel) y auraient
été interrompues par des excursions vers des conditions
intermédiaires entre le climat actuel et une époque glaciaire.
Les transitions apparaissent très rapides (quelques dizaines d'années)
et, suivant le cas, les conditions froides (changements de température
associés de l'ordre de 10 °C) persistent entre 70 et 5.000
ans. Les résultats du forage GISP 2 soulèvent des questions
sur la validité de cette interprétation. Alors que l'accord
entre GRIP et GISP 2 est excellent jusqu'à environ - 95.000 ans,
les séries commencent à diverger au-delà indiquant
que la stratigraphie des forages (au moins de l'un d'entre eux) a été
modifiée du fait de distorsions liées à l'écoulement
de la glace près du socle rocheux. La présence de couches
inclinées, généralement associées à
ces phénomènes, n'est pas observée à GRIP
durant l'Eémien. Elles sont par contre visibles à GISP 2
dès que les séries commencent à diverger. GRIP est
situé sur le dôme et GISP 2 ne l'est pas ce qui fournit une
explication raisonnable de cette différence mais l'argument est
fragile car la position du dôme est susceptible de s'être
déplacée au cours du dernier cycle climatique.
Une confirmation de l'existence de ces variations rapides implique de
faire la part entre signal climatique et perturbation éventuelle
liée à l'écoulement. En tout état de cause,
une identification de ces variations rapides dans d'autres enregistrements
est indispensable à une réelle confirmation de leur existence
et de leur extension géographique éventuelle. Dans cet esprit,
de nombreuses études des séquences Eémiennes d'enregistrements
marins ou continentaux sont actuellement en cours.
Le projet
de forage GRIP est coordonné par la Fondation Européenne
de la Science et soutenu par les différents organismes nationaux
et par les Communautées Européennes. Il a pour but de
reconstituer l'évolution du climat et de l'environnement sur
plus d'un cycle climatique. Il réunit une quarantaine de scientifiques
de huit pays européens (Allemagne, Belgique, Danemark, France,
Islande, Italie, Royaume Uni et Suisse).
En France ce programme est coordonné par le LGGE, Laboratoire
de Glaciologie et Géophysique de l'Environnement (CNRS, Grenoble).
Trois laboratoires sont impliqués dans ce projet:
- le LMCE, Laboratoire de Modélisation du Climat et de l'Environnement
(CEA, Saclay), impliqué dans la mesure des isotopes de la glace
et dans la reconstitution des variations climatiques,
- le LGGE, impliqué dans la chimie atmosphérique, les
gaz à effet de serre et la physique de la glace,
- le Centre de Spectrométrie Nucléaire et de Spectrométrie
de Masse (CNRS, Orsay) pour les études liées aux isotopes
cosmogéniques.
La participation française au forage de GRIP a bénéficié
du soutien financier de l'INSU-CNRS, du MESR (Ministère de
l'Enseignement Supérieur et de la Recheche), du CEA, et de
l'IFRTP au travers du PNEDC (Programme National d'Etude de la Dynamique
du Climat) géré par l'INSU. |
Contact :
J. Jouzel
Laboratoire de Glaciologie et Géophysique de l'Environnement
B.P. 96
38402 St Martin d'Hères Cedex.
Laboratoire de Modélisation du Climat et de l'Environnement
CEA/DSM CE Saclay
91191 Gif-sur-Yvette Cedex.
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