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Extrait de la Lettre
n°9 du Programme International Géosphère Biosphère-Programme
Mondial de Recherches sur le Climat (PIGB-PMRC)

1 - Lindex qui caractérise chacun des événements enregistrés au
cours du temps dans la partie Est de lOcéan Pacifique est représenté
depuis 1950, les particularités de lEl Niño de 1997-1998.
Site internet de la NOAA : http://www.cdc.noaa.gov
2 - En août 1997 les anomalies positives de température de forte
intensité sont observées à la fois dans lOcéan Pacifique, dans les
océans Indien et Atlantique, au Sud du Groendland ainsi quau large
de la Terre de Feu.

3- La fréquence et lintensité dEl Niño semble avoir significativement
augmenté depuis 1977. Cette intensification brutale amène les météorologues
à sinterroger sur une possible interaction entre le phénomène naturel
El Niño et le réchauffement qui a eu lieu ces dernières décennies (les
valeurs positives de lIndex correspondent aux conditions El Niño).

4 - Les profils isotopiques de lOxygène et du Carbone, effectués
à haute résolution au cours de 16 mois de croissance dune petite
colonie de Porites provenant de Mururoa, sont comparées à des conditions
météorologiques bien connues.

5 - La comparaison des mesures de température faites à Tahiti et du profil
isotopique de lOxygène mesuré sur un corail de Moorea au cours des
dernières années a montré que les variations de température dues à El
Niño, même faibles se traduisent par des anomalies de 18O.

6 - Les influences dEl Niño signalées sur ce profil isotopique au
cours du temps sont repérées à laide des anomalies filtrées aux
différentes périodes mises en évidence par lanalyse spectrale à
la fois sur les courbes isotopiques en 18O
et 13C, en respectant
la séquence des événements décrite dans le texte (lanomalie de 13C
précède dun an lanomalie de 18O).

7 - Laugmentation de température reconstituée à Moorea, denviron
1,2°C nette depuis 1910 se superpose à des fluctuations de période denviron
37 ans.
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LEl Niño de 1982-1983 a été considéré comme le dérèglement climatique
majeur de ce siècle. Ce phénomène qui se traduit par la migration dOuest
en Est de part et dautre de lOcéan Pacifique, dune énorme
vague deau chaude, fait intervenir étroitement le système océan-atmosphère;
il affecte essentiellement les latitudes tropicales et équatoriales mais
peut connaître des conséquences climatiques beaucoup plus globales.
Dans la Lettre PIGB-PMRC-France de Septembre 1995 était fait le bilan
du Programme TOGA qui sétait
déroulé sur 10 ans depuis 1985; les efforts avaient surtout porté sur
les observations et les mesures ainsi que sur la modélisation de lOcéan
Pacifique tropical. Bien que ce programme nait pas permis didentifier
la totalité des mécanismes mis en jeu lors dun El Niño, les réseaux
dobservations et les modèles mathématiques laissaient espérer une
prédiction dun événement six mois à un an près. Sa prédiction ,
ou son absence de prédiction par les modèles fait lobjet de larticle
"El Niño 97 et sa prévision
".
Les particularités de lEl Niño de 1997-1998
Les réseaux dobservations mis en place, en particulier dans la partie
Est de lOcéan Pacifique ont permis la comparaison dun Index
(le MEI "multivariate ENSO Index" ), calculé à partir de multiples
variables enregistrées dans la zone tropicale de lOcéan Pacifique,
des principaux événements qui se sont produits depuis 1955 (figure 1).
Le déroulement chronologique dun El Niño type est décrit sur deux
années; lanormalité du dernier événement se manifeste dune
part par sa précocité puisque lanomalie est déclenchée environ 6
mois plus tôt que les autres, dautre part par la durée et lintensité
de lanomalie. Si lintensité maximale a été atteinte en 1982-1983,
lindex largement positif observé dès 1997, sest prolongé pendant
près de deux ans.
Tout comme en 1982-1983, les médias se sont fait lécho des manifestations
spectaculaires qui ont accompagné cet El Niño si particulier : depuis
les cyclones très violents comme que ceux dAccapulco ou de Bora
Bora, la sécheresse qui a entraîné une terrible famine en Papouasie Nouvelle-Guinée
dès Juin 1997, les feux de brûlis que la mousson dété nest
jamais venue arrêter en Indonésie, lhiver très doux qua connu
le Brésil en 1997, lhiver et le printemps 1998 épouvantablement
pluvieux en Californie, sans oublier la sécheresse qui sévit actuellement
au Sahel. Comme nous pouvons lobserver sur la figure 2 qui souligne
les anomalies de température de surface des océans, de mi-Avril à mi-Mai
1998, la distribution anormale des températures affecte la totalité des
bassins océaniques et ne se limite pas à la zone tropicale.
Evolution au cours du siècle
Si lon en croit lindex MEI reporté sur la figure 3, de 1950
à nos jours, la fréquence et lintensité dEl Niño ont significativement
augmenté depuis 1977. Durant ces dernières années nous avons connu non
seulement lEl Niño de 1982-1983 remarquable pour son intensité,
la multiplicité et la violence de ses conséquences, mais aussi la période
comprise entre 1990 et 1995, cinq années pendant lesquelles ont perduré
des conditions météorologiques typiques dEl Niño et enfin le dernier
événement que nous subissons encore, caractérisé par son intensité et
sa durée. Cette intensification brutale amène les météorologues à sinterroger
sur une possible interaction entre le phénomène naturel El Niño et le
réchauffement qui a eu lieu ces dernières décennies.
Reconstruction du passé
Il faudrait que lenregistrement couvre un laps de temps bien plus
long pour que nous puissions observer si des événements aussi longs et
intenses que lEl Niño de 1997-1998 se sont déjà produits, si une
période aussi perturbée que celle que nous connaissons depuis 1977 a déjà
été enregistrée, si la distribution dEl Niño a évolué entre les
époques pré et post-industrielles. A cette fin la reconstitution à partir
de données historiques relatives aux côtes dAmérique du Sud est
déjà un outil puissant (voir "La
calibration des événements ENSO des derniers siècles"). Mais
existent-ils des marqueurs suffisamment précis dune part, avec une
résolution au moins saisonnière dautre part qui permettraient deffectuer
ces comparaisons en divers sites de lOcéan Pacifique?
Létude de cernes darbres provenant de la côte américaine,
lanalyse isotopique des neiges des glaciers tropicaux andins et
celle des coraux massifs sont autant de traceurs potentiels des El Niño
passés ou paléo-El Niño. Des laboratoires français de lORSTOM, du
CNRS et du CEA ont décidé dunir leurs savoir-faire afin de développer
les reconstitutions des conditions météorologiques et océanographiques
autour de lOcéan Pacifique au cours des derniers siècles. Les premiers
efforts seront portés sur létude géochimique du corail.
Outil détude : les coraux récents
Les coraux utilisés pour les études de paléoclimatologie récente sont
des organismes très simples vivant en colonies, dans la partie superficielle
de la colonne deau, qui sécrètent un squelette daragonite,
forme cristalline particulière de carbonate de calcium. Ils se développent
essentiellement dans les eaux chaudes et sont connus depuis le Trias.
Les coraux massifs Porites utilisés pour la plupart des reconstitutions
paléoclimatiques ont lallure dénormes choux fleurs pouvant
avoir une durée de vie de plusieurs siècles pendant lesquels ils vont
former un squelette de plusieurs mètres de diamètre. Ces coraux vivent
le plus souvent à des profondeurs qui nexcèdent pas 10 mètres. La
radiographie X de laragonite révèle lalternance de bandes
claires (de forte densité) et de bandes sombres (de faible densité) qui
souligne une croissance saisonnière. Bien quil soit difficile dattribuer
la variation de densité à celle de paramètres météorologiques spécifiques,
il a été observé quun couple de bandes sombre et claire représente
la squelettogénèse dune année. Une chronologie rapide peut donc
être acquise par simple comptage. Plusieurs types détudes géochimiques
sont susceptibles dapporter des informations quantitatives concernant
les variations de température de leau, de la salinité, des conditions
densoleillement.
Les traceurs géochimiques contenus dans ces coraux
Comme pour tous les carbonates de Calcium la composition isotopique de
lOxygène de laragonite dépend à la fois de la température
(figure 4) et de la composition isotopique de leau. Cette dépendance
de deux paramètres peut être un avantage: en effet El Niño peut entraîner
une augmentation de la température de leau de surface et/ou une
modification des précipitations susceptibles daffecter la salinité
tout comme le rapport isotopique de leau de mer. Ainsi deux des
premières grandes reconstitutions dEl Niño durant les siècles derniers,
à la latitude de lEquateur sont basées chacune sur un paramètre
différent. Aux Galapagos R. Dunbar a essentiellement enregistré les
augmentations notables de la température alors que J. Cole a surtout mis
en évidence les augmentations des précipitations sur Tarawa une île située
au plein centre du Pacifique équatorial.
Sr/Ca et U/Ca
Si ces études fournissent des informations en continu au cours du temps
et permettent en principe une reconstitution discrète des événements ENSO,
elles ne permettent pas de quantifier les variations de température ou
les abondances des précipitations.
Le développement dautres thermomètres géochimiques Sr/Ca et U/Ca
apporte de nouveaux espoirs. En effet des atomes de Strontium ou dUranium
peuvent se trouver dans la structure des carbonates de Calcium et plus
précisément de laragonite des coraux, par simple substitution dun
atome de Calcium. Il se trouve que la quantité de Sr ou U dans leau
de mer est suffisamment constante dans le temps et dans lespace
pour que seule la température influe sur le rapport Sr/Ca ou U/Ca contenu
dans le squelette. De nombreuses études ont montré quil est possible
de calibrer Sr/Ca par rapport à la température; en première approximation
cette dépendance est semblable pour un même genre.
Une analyse isotopique couplée à la mesure du rapport élément trace/Calcium
permet de quantifier à la fois la température et la composition isotopique
en oxygène de leau. Les limites de ces méthodes géochimiques sont
imposées par déventuels contrôles biologiques pouvant se produire
lors de lédification du squelette et font actuellement lobjet
de multiples expériences et mises au point. Par ailleurs cest précisément
à linteraction du métabolisme que nous devons un autre indicateur
géochimique, le rapport 13C/12C.
13C/12C
Même si nos connaissances ne nous permettent pas pour linstant dattribuer
la variabilité saisonnière de 13C
de laragonite le long du calice dun même individu à un mécanisme
précis, de premiers indices ont démontré que cette variabilité pouvait
être due à la productivité de la symbiose corail-zooxanthelle. En effet
le corail est un animal vivant en étroites relations avec des microalgues;
cette symbiose serait à lorigine entre autre déchanges datomes
de Carbone dorigine métabolique et du réservoir interne propre au
corail lui-même alimenté par leau de mer. Il apparaît que les fluctuations
de 13C
sont en étroite relation avec lactivité photosynthétique des algues
et donc avec lirradiation solaire (figure 4).
Reconstitution de linfluence dENSO,
au cours du temps à Moorea (Polynésie française)
La reconstitution de linfluence dEl Niño au cours des dernières
140 années à Moorea est basée sur les deux indicateurs que sont le rapport
18O/16O, traceur de la température de leau
de mer et le rapport 13C/12C, traceur de lactivité
photosynthétique et donc indirectement de la nébulosité. En effet les
relevés météorologiques récents ont montré quEl Niño se traduit
à Tahiti (très proche de Moorea) par une faible augmentation de température
(de lordre de 1 à 2°C) et une diminution de la nébulosité (denviron
12%) pendant la saison des pluies qui coïncide avec la période de plus
forte irradiation.
Cette étude a montré que loutil géochimique pouvait être utilisé
dans des zones autres que celles où les anomalies sont majeures. En effet
la grande précision des mesures que nous sommes maintenant capables dobtenir
nous permet de mettre en évidence des variations de température inférieures
au °C et de faibles variations de nébulosité. De telles reconstitutions
au cours des siècles passés ne sont possibles quaprès une solide
"calibration" des fluctuations des traceurs géochimiques avec
les paramètres météorologiques mesurés depuis les dernières années. Nous
avons pu ainsi souligner les effets des El Niño connus depuis 1955 sur
les paramètres météorologiques mesurés et les comparer aux enregistrements
isotopiques (figure 5).
Signature isotopique dun El Niño
Lorsque les eaux chaudes migrent de la partie Ouest à la partie Est de
lOcéan Pacifique, la Zone de Convergence du Pacifique Sud remonte
vers le Nord ce qui se traduit par une anomalie positive en 13C;
laugmentation de la température de surface de locéan, signalée
par une anomalie négative de 18O,
ne se produira quune année après. Lassociation de ces deux
signaux se produisant sur deux ans est pour nous la signature de linfluence
dEl Niño à cette latitude et nous permet la reconstitution portée
en figure 6 durant les derniers 140 ans. Leffort de reconstitution
ne peut pas être dissocié dun traitement mathématique rigoureux
des résultats, qui révèle les périodicités statistiquement significatives.
Les températures reconstitué le réchauffement enregistré depuis le début
du siècle se traduit à Moorea par une augmentation de température supérieure
à la moyenne (1,2 au lieu de 0.6°C) (figure 7), les températures dhiver
augmentant plus rapidement que celles de lété.
Prospective
Dans la perspective de mieux cerner les migrations de la Zone de Convergence
du Pacifique Sud associées à chaque événement El Niño une campagne de
lIRD sest déroulée en Juin-Juillet 1998 au large des Fidji
et une autre est prévue en automne prochain plus au Nord. Des carottes
recouvrant plusieurs siècles seront prélevées dans des têtes de Porites..
Lanalyse isotopique effectuée au LSCE couplée à la mesure des rapports
Sr/Ca et U/Ca faites à lIRD à Bondy seront les traceurs des modifications
météorologiques causées par El Niño au cours des dernières centaines dannées.
Ces résultats seront comparés aux études effectuées en collaboration entre
lIRD, le LSCE et le LGGE, sur la même échelle de temps sur des glaciers
tropicaux de Bolivie et dEquateur. Ils seront également comparés
à la chronologie des événements El Niño établie à partir darchives
historiques (voir "La calibration
des événements ENSO des derniers siècles").
Contact :
Anne Juillet-Leclerc
LSCE (CNRS-CEA)
Domaine du CNRS
Anne.Juillet@lsce.cnrs-gif.fr
91191 Gif sur Yvette
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