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Extrait de la Lettre
n°6 du Programme International Géosphère Biosphère-Programme
Mondial de Recherches sur le Climat (PIGB-PMRC)

1 - Localisation des principales observations

2 - Enregistrements palynologiques dans les principaux sites d'Afrique
Centrale atlantique (et Bosumtwi au Ghana). (Synthèse établie par A. Vincens,
LGQ/CEREGE Aix-en-Provence)

3 - Profils 13C
de différents sols ferrallitiques du Congo. (Contact : D. Schwartz, IRD/CEREG
Strasbourg)

4 - Variation des flux sédimentaires détritiques dans les lacs Sinnda
et Kitina. (Contact : J. Bertaux, IRD, Bondy)
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On les croyait relativement stables depuis la fin de la dernière
époque glaciaire, et, en corollaire, on pensait que la plupart
des perturbations les ayant affectés ont eu une origine anthropique. En
fait, les écosystèmes d'Afrique Centrale, forêts denses
et savanes périforestières, ont été affectés par des évolutions incessantes,
dont l'intensité résulte de leur sensibilité aux changements climatiques.
Le programme ECOFIT (Ecosystèmes des Forêts
Intertropicales) s'est appuyé sur une importante densité d'observations
dans le sud du Cameroun et du Congo. Les sites les plus importants (Ossa
et Kandara au Cameroun, Sinnda, Kitina et Songolo au Congo) ont fait l'objet
d'approches pluridisciplinaires complémentaires : palynologie, spectrométrie
IR des sédiments, diatomologie, détermination de macrorestes végétaux
fossiles, biogéochimie isotopique 13C/12C des matières
organiques des sols, écologie végétale. La période de référence est l'Holocène,
qui a succédé au dernier épisode glaciaire il y a environ 10 000 ans.
Nous développons ci-dessous quelques uns des résultats les plus significatifs,
mais également les points restant à approfondir dans la deuxième phase
du programme ECOFIT.
Une histoire Holocène essentiellement forestière
Le premier enseignement de ces études est que la couverture forestière
de l'Afrique Centrale était bien plus étendue à l'Holocène moyen qu'actuellement.
Les huit sites palynologiques analysés ( figures 1 et 2) montrent tous
des spectres purement forestiers avant 2500-3000 B.P. (Before Present),
y compris ceux qui sont situés dans les régions de savane (Bilanko, Ngamakala,
Songolo, Coraf, Sinnda). De fortes nuances régionales sont toutefois perceptibles
:
- à Songolo et Coraf, le spectre est dominé avant 3000 B.P. par des plantes
de forêts hydromorphes qui témoignent de l'existence locale d'une nappe
d'eau proche de la surface.
- à Sinnda, Bilanko et Ngamakala, une forte saisonnalité apparaît via
le caractère semi-décidu de la végétation.
- dans les trois derniers enregistrements (Kitina, Barombi Mbo et Ossa),
la végétation était peu différente de l'actuelle : des forêts sempervirentes
avec une ceinture de forêt hydromorphe plus ou moins développée.
Dautres enregistrements complètent ce tableau. Ainsi, au Congo,
des podzols couverts actuellement de savane, ont livré des macrorestes
végétaux datant du début de l'Holocène, et appartenant à des espèces de
forêts denses. Si l'on s'éloigne des stations (tourbières, lacs et podzols),
où les conditions d'hydromorphie particulières ont permis la conservation
de ce type d'archives, les profils 13C
des sols drainés des versants savanicoles témoignent également de cette
histoire forestière (figure 3) : les valeurs du 13C
des horizons profonds (environ -25 ) sont caractéristiques des sols
forestiers. Il en est de même au Cameroun des enregistrements 13C
dans la mosaïque forêt-savane à la limite nord de la zone forestière (Kandara).
Mais les valeurs légèrement plus élevées des 13C
évoquent des faciès forestiers plus secs (forêts semi-caducifoliées, forêts
mésophiles, voire forêts claires), ce point devant être précisé par les
études en cours. Il est toutefois clair que la forêt occupait à lHolocène
inférieur la majeure partie de lespace actuellement occupé par les
savanes intraforestières et périforestières. Rappelons que ces formations
occupent actuellement 40 % de la surface du Congo.
Un assèchement progressif
Les datations au carbone 14 permettent de centrer les changements de végétation
en Afrique Centrale circa 3000-2800 B.P. (âges non calibrés). Nous avons
alors interprété les écarts autour de ces valeurs comme une conséquence
de la méthode de datation. La relative constance des datations nous a
poussé, dans un premier temps, à formuler l'hypothèse de variations de
végétation relativements brutales et synchrones, résultant dun changement
climatique abrupt. L'analyse des flux sédimentaires lacustres nous conduisent
cependant à reconsidérer ce schéma. En effet, les enregistrements des
lacs Kitina et Sinnda, pourtant situés dans des contextes très différents,
montrent une décroissance des flux détritiques relativement synchrone
depuis plus de 4000 B.P., c'est à dire bien avant les changements de végétation
(figure 4). Nous interprétons ce fait de la manière suivante. Dans les
milieux forestiers intertropicaux, le ruissellement et lérosion
sont faibles. L'intensité du transport particulaire, notamment celui du
particulaire grossier, est, dans ces milieux, une fonction quasi-directe
des écoulements, c'est à dire du bilan hydrique. La diminution des flux
détritiques indiquerait ainsi une diminution de la pluviosité en Afrique
Centrale depuis plus de 4000 B.P. Il convient de croiser cette information
avec celle apportée par l'étude des diatomées. Au Cameroun, les enregistrements
diatomologiques du lac Ossa ne mettent en évidence que de faibles variations
du plan d'eau, et ne permettent donc pas de mettre en évidence une baisse
continue de la pluviométrie. Toutefois, ce lac est situé dans une zone
très arrosée (3000 mm/an) et son alimentation par la Sanaga semble très
complexe. L'étude en cours des diatomées du lac Kitina, situé dans une
zone moins pluvieuse (1500 mm/an) et tributaire d'un bassin versant de
taille bien plus réduite (quelques dizaines de km2) permettra peut-être
de résoudre ce problème.
Des perturbations qui sont une fonction de la
sensibilité des milieux
Malgré les incertitudes, l'hypothèse d'une baisse continue des précipitations
depuis 4000 B.P. permet cependant de rendre compte de deux faits d'observation
: le décalage chronologique observé d'un site à l'autre, et l'intensité
des perturbations observées. En effet, les milieux les plus sensibles,
c'est à dire les régions où les conditions climatiques sont limites pour
la forêt, réagissent plus vite et de façon plus intense que les autres.
Sur le plan chronologique, le lac Sinnda, situé dans la zone d'Afrique
Centrale la plus sèche (la vallée du Niari), avec actuellement des précipitations
de l'ordre de 1050 mm/an et une saison sèche de près de 5 mois présente
une lacune de sédimentation liée à un assèchement complet vers 3500/3900
B.P. A l'inverse, les sites des zones forestières n'ont réagi que vers
2800-2500 B.P. La végétation des sites intermédiaires du littoral et du
pays Teke a changé vers 3000 B.P.
Il en est de même en ce qui concerne l'intensité des changements (figure
2) :
- au lac Sinnda, l'assèchement climatique s'est traduit par la formation
de savanes très herbacées ;
- dans les sites du littoral et pays Teke, des forêts ont subsisté à côté
des savanes,
- dans les sites forestiers comme Kitina et le Barombi Mbo, sont apparues
des savanes incluses ;
- au lac Ossa, ne sont enregistrées que des perturbations légères de la
forêt (abondance des essences héliophiles).
Ce principe explique également que la reconquête forestière du début de
lHolocène a été plus lente dans le Niari qu'ailleurs. Une faune
de vertébrés, étudiée par W. Van Neer et R. Lanfranchi dans les années
80, et comprenant des restes d'animaux de milieux ouverts, dont du rhinocéros
noir actuellement disparu du Congo a montré que des végétations de type
savane arborée ou forêt claire y ont subsisté jusque vers 7000 B.P.
Les savanes actuelles résultent de l'action conjointe
de l'homme et du climat
Les savanes actuelles du Congo sont apparues circa 3000 B.P. Elles se
distinguent des formations végétales du Pléistocène supérieur (période
qui précédait l'Holocène et qui inclue les grandes glaciations) par la
faiblesse du couvert arboré. A cette époque tous les indicateurs (palynologie,
anatomie du bois, d13C des sols) soulignent, malgré leur aspect encore
fragmentaire, qu'il s'agissait de savanes arborées et/ou de forêts claires.
L'aspect herbacé des savanes est lié à la pratique des feux courants par
les chasseurs. Cette pratique a pour effet d'éliminer les essences non
pyro-tolérantes, dont la plupart des ligneux. Elle s'est établie précocement
: les enregistrements 13C
de paléosols et la découverte de chaumes brûlés nous donnent une date
minimale de 2000 B.P. En fait, la présence de savanes dans des régions
climatiquement favorables à la forêt, et leur aspect herbacé, s'expliquent
par la conjonction de trois facteurs :
- un facteur paléoclimatique : l'assèchement de l'Holocène supérieur,
qui est le moteur premier de la dégradation de la végétation, c. 3000
B.P. ;
- un facteur édaphique : les savanes sont essentiellement apparues, et
se sont maintenues dans les zones les moins favorables à la forêt, c'est
à dire celles où les déficits hydriques saisonniers sont les plus importants
: vallée du Niari, où faibles précipitations et faible disponibilité de
l'eau dans les sols très argileux conjuguent leurs effets ; pays Bateke
et littoral, où des pluviosités plus fortes sont compensées par le drainage
excessif des sols sableux;
- un facteur anthropique : les brûlis, pratiqués par les populations de
chasseurs et peut-être d'agriculteurs itinérants, qui ont imprimé précocement
une marque définitive au paysage que nous connaissons et ralentissent
la progression forestière.
Ces trois conditions sont simultanément indispensables. Qu'une seule manque,
et le paysage demeure forestier :
- en absence du déclencheur paléoclimatique, les actions anthropiques
passées auraient abouti, par le passé comme actuellement, à la constitution
de reclus forestiers et de forêts pionnières.
- en absence de brûlis, toutes les zones de savane auraient déjà été reconquises
par la forêt, comme le montre la rapidité de la progression forestière
dans les zones mises en défens.
- en absence de conditions favorables, l'espace aurait également déjà
été reconquis par la forêt, malgré les brûlis, comme le suggère la plus
grande extension passée des savanes incluses.
Plusieurs conclusions importantes en découlent. Il est clair que les savanes
actuelles du Congo ne sont pas des formations qui ont subsisté depuis
le dernier glaciaire. D'un autre point de vue, il apparaît qu'il est vain
d'opposer, comme cela a été fait dans le passé, les hypothèses paléoclimatiques
et anthropiques pour expliquer la présence de savanes dans le contexte
précis de l'Afrique Centrale. Celles-ci sont réellement la conséquence
d'une conjonction de facteurs, même si le forçage paléoclimatique en est
nécessairement le facteur initiateur.
Une reprise de l'humidité depuis quelques siècles
Divers indicateurs témoignent dune reprise de la forêt durant la
période la plus récente. Nous relions cette reprise forestière à un retour
à des conditions climatiques plus humides. La date de cette réhumidification
demeure toutefois imprécise.
La remise en eau du lac Sinnda a eu lieu vers 1300 B.P., mais un petit
épisode sec est enregistré vers 700 B.P. A Kitina, les mêmes tendances
sont perçues aux mêmes dates par le biais des flux sédimentaires (figure
4) ; les savanes incluses y disparaissent vers 500-600 B.P. Aux mêmes
époques, on note dans tout le sud du Congo une reprise de lérosion
qui pourrait être liée à la recrudescence des pluies : abondance d'enfouissement
de paléosols depuis 1500 ans B.P. dans le Mayombe, reprise d'activité
des cirques d'érosion de la façade maritime vers 500- 600 B.P. Sur le
littoral, une brève oscillation humide est enregistrée sur le site de
la Coraf vers 1500 B.P. En fait, il semble que l'épisode circa 1500 B.P.
ait été une simple oscillation, et que les conditions climatiques actuelles
se soient mises en place vers 500-600 B.P. Ce point reste toutefois à
préciser.
La mesure de la progression actuelle de la forêt
La mesure du 13C
des matières organiques des sols (voir encart) dans des transects forêt-savane
à léchelle hectométrique a montré que les lisières forestières progressent
sur les savanes. Les vitesses de progression actuelle des lisières congolaises
ont été évaluées en croisant ces données avec la mesure du temps moyen
de résidence de ces matières organiques par le 14C, avec des
comparaisons d'archives photographiques et avec des mesures dendrochronologiques
sur des Okoumés. La cohérence entre les estimations de la vitesse et les
observations écologiques (abondance et répartition des espèces pionnières
héliophiles, en particulier) est frappante. Les situations observées vont
de l'existence de rares lisières stables depuis plus d'un siècle, à la
progression des forêts à Okoumés à des vitesses dépassant la centaine
de mètre par siècle. Entre ces extrêmes, des progressions de quelques
dizaines de mètre par siècle sont courantes. Lentes dans l'absolu, ces
vitesses sont remarquables quand on considère que les savanes brûlent
annuellement. En extrapolant, on peut estimer que, toutes choses égales
par ailleurs, la plupart des savanes incluses auront disparu dans un laps
de temps de 3-5 siècles. Au Cameroun, des envahissements plus rapides
ont été observés sur les 30 dernières années par la comparaison de prises
de vue aériennes. Ce processus semble combiner progression des lisières
et envahissement généralisé par la forêt de zones complètes de savanes
à partir de bosquets ou de fourrés.
De telles vitesses sont-elles compatibles avec la rapidité observée (quelques
siècles à quelques millénaires) de la reconquête forestière lors des améliorations
climatiques ? Une simple extrapolation (100 m/siècle, donc 10 km en 10000
ans ... ) conclurait que non. Mais il est évident qu'on ne peut opposer,
en une lecture simpliste de la théorie des refuges, des grands massifs
demeurés forestiers distants les uns des autres de plusieurs centaines
de kilomètres, à des zones intermédiaires devenues purement savanicoles.
Il est certain qu'entre ces massifs ont subsisté des microrefuges, constitués
par des galeries forestières, ou des boqueteaux liés à des conditions
édaphiques locales. Ce sont ces microrefuges qui ont été le point de départ
de la reconquête forestière, et qui ont permis, par coalescence, la reconstitution
rapide du manteau forestier. On soulignera également que les vitesses
de progression forestière enregistrées actuellement peuvent difficilement
être comparées à celles qui ont prévalues aux époques postglaciaires,
périodes où la reconquête forestière n'était pas entravée par la pratique
des brûlis.
Des changements inscrits durablement dans les
écosystèmes
Les perturbations climatiques peuvent s'inscrire durablement dans les
paysages. Ainsi, nous avons vu que les savanes du Congo ont un âge d'environ
3000 ans. Malgré un climat redevenu favorable à la forêt depuis plusieurs
siècles, elles n'ont pas disparu, en raison de la pratique généralisée
des feux courants. C'est ici un facteur anthropique qui explique la survivance
de ces formations "écologiquement aberrantes", pour reprendre
une expression d'Aubréville. De même, des types particuliers de forêt
constituent des témoins précieux des changements climatiques, à différentes
échelles de temps. Les forêts clairsemées à Marantacées, fréquentes en
Afrique Centrale en lisière de savanes incluses, semblent être liées à
une reconquête lente de lespace ; elles caractériseraient des zones
qui étaient occupées par des savanes il y a plusieurs siècles. Ce faciès
est lié au blocage de la régénération ligneuse par les Marantacées. Les
forêts à Okoumés du Gabon et du Congo constituent, quant à elles, un faciès
de reconquête à l'échelle de 50-100 ans. Il pourrait en être de même des
forêts à Lophira alata du Cameroun, cette essence ayant le même comportement
écologique que l'Okoumé. La présence de forêts clairsemées à Marantacées
ou de forêts à Okoumés dans des régions purement forestières est donc
un indice de la présence plus ou moins récente de savanes incluses, aujourd'hui
disparues, au sein des massifs forestiers. Ce fait a été formellement
démontré pour les forêts à Okoumés du Chaillu congolais en utilisant le
marquage naturel en 13C. Les autres formations seront étudiées
dans la seconde phase d'ECOFIT.
Des chronologies et des paléoclimats mieux connus
?
Les études menées dans le cadre d'ECOFIT ont donc permis d'affiner la
chronologie des paléoenvironnements holocènes d'Afrique Centrale. D'ores
et déjà trois périodes apparaissent : un début de l'Holocène humide et
forestier, un Holocène supérieur plus sec à mosaïque forêt-savane, et,
depuis 5-6 siècles la période actuelle à nouveau plus humide. Cependant,
cette chronologie repose plus sur des marqueurs écologiques que sur des
enregistrements climatiques directs. Or nous avons montré que les écosystèmes
réagissaient plus ou moins vite, et plus ou moins intensément, aux forçages
climatiques, selon le niveau de contraintes qui s'exercent sur eux. Il
est certain qu'une brève oscillation sèche aura plus de chances d'être
répercutée par la végétation qui borde le lac Sinnda (1050 mm/an) que
par celle du lac Ossa (3000 mm), où elle passera peut-être entièrement
inaperçue.
La reconstitution d'une chronologie climatique précise nécessite donc
de s'affranchir autant que possible de ce facteur végétation. Les diatomées,
algues siliceuses vivants dans les lacs, sont l'un de ces moyens. Elles
sont très sensibles aux variations de conditions hydriques, qui est un
facteur intégrateur du climat. Les variations dans les flux sédimentaires
constituent également un autre moyen d'approcher le bilan hydrique. Les
études en cours sur les lacs Ossa, Kitina et Sinnda devraient donc permettre
d'affiner la chronologie paléoclimatique de l'Afrique Centrale.
Il est également nécessaire de préciser les intensités des changements
climatiques entre Holocène inférieur et Holocène supérieur. En effet,
celles-ci sont pour l'heure inconnues, et ne peuvent être déduites directement
des changements de végétation. Elles n'ont pas été forcément très importantes
: un seuil bioclimatique peut être franchi avec une diminution de seulement
quelques centaines de mm de pluie par an, ou par l'allongement de quelques
semaines de la saison sèche. Cependant l'amplitude et l'extension des
perturbations climatiques observées, même dans des sites comme le lac
Barombi Mbo ou le lac Ossa, suggèrent qu'elles ont été plus fortes que
ce que l'on supposait jusqu'à présent.
Contact :
Dominique Schwartz
IRD/CEREG
3, rue de l'Argonne
67083 Strasbourg cedex
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