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Extrait de la Lettre
n°6 du Programme International Géosphère Biosphère-Programme
Mondial de Recherches sur le Climat (PIGB-PMRC)

1 - Carte thèse Elsa

2 - Variabilité GRIP/ ENAM/IMAGES
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Les méthodes d'analyse et d'interprétation des données
extraites des sédiments marins dans le domaine des recherches paléoclimatiques
ont profondément évolué au cours des dernières
années. Il s'est avéré possible de générer
des séries donnant l'évolution quasi continue des principaux
paramètres climatiques et hydrologiques, à l'échelle
des principaux bassins océaniques.
Les analyses sont effectuées avec une résolution temporelle
proche du siècle, et ce sur les dernières centaines de milliers
d'années. Les relations entre forçages et réponses
climatiques sont complexes, car elles sont liées à la dynamique
non linéaire des interactions entre calottes de glace, atmosphère,
circulation des océans et surface des continents. Les études
paléoclimatologiques à la résolution du siècle
permettent de suivre ces interactions dans le grand nombre de contextes
différents que nous offre l'histoire climatique des derniers cycles
glaciaires/interglaciaires.
Ces études demandent le développement et l'utilisation simultanée
de nombreux outils, avec un rôle particulier pour les méthodes
d'analyse en continu des propriétés du sédiment.
L'ampleur de la tâche justifie l'établissement de collaborations
étroites, à l'origine de projets multidisciplinaires, multi-équipes
et multinationaux. C'est le programme IMAGES (International marine Global
Change Study, branche marine du programme IGBP-Past Global Changes, affilié
au SCOR) qui offre le cadre international à ces études.
L. Labeyrie (CFR-Gif/Yvette) en est le Directeur exécutif.
L'action
française dans le Programme IMAGES est soutenue par le PNEDC
(Programme National d'Etudes sur la Dynamique du Climat) et DYTEC-Variente
(CNRS et INSU). Elle associe principalement six laboratoires et une
cinquantaine de chercheurs :
- Centre des Faibles Radioactivités(CNRS-CEA Gif/Yvette),
- URA 197 (CNRS Université Bordeaux 1),
- CEREGE (CNRS Univ. Aix-Marseille 3),
- Dept Géologie Université de Lille,
- Muséum National d'Histoire Naturelle de Paris,
- IFREMER-Brest. |
Le problème scientifique prioritaire pour
les équipes françaises
Une découverte majeure a bouleversé les concepts paléoclimatiques
des dernières années: de grandes instabilités des
calottes glaciaires ayant couvert la Laurentide et la Fenno-Scandie se
sont produites au cours de la dernière période glaciaire
(90 000 à 10 000 ans B.P.). Les éléments détritiques
entraînés par les débâcles massives d'icebergs
associées à ces instabilités couvrent les sédiments
de l'Atlantique nord (au nord de 40°N) en une succession de couches
de quelques mm à quelques cm d'épaisseur (les événements
de Heinrich), avec une rythmicité comprise entre 5 000 et 10 000
ans. Ces événements correspondaient chacun à la fonte
de plusieurs millions de km3 de glace. Ils ont été accompagnés
de changements importants dans la circulation thermohaline et la ventilation
profonde de l'Océan Atlantique. Ces études montrent qu'à
condition de travailler dans des zones où les sédiments
s'accumulaient à vitesse suffisante (10 cm/ka ou plus), il était
possible d'étudier les caractéristiques d'un événement
climatique donné, même s'il ne durait que quelques centaines
d'années. S'ouvrait alors tout un domaine d'étude, celui
des interactions entre les calottes de glace, l'atmosphère, l'océan
et les continents, et leurs conséquences sur la variabilité
climatique à l'échelle séculaire au cours des dernières
centaines de milliers d'années.
Les premières études ont rapidement montré que les
oscillations climatiques froid/chaud associées aux événements
de Heinrich correspondaient aux anomalies climatiques les plus importantes
de la période 65 à 12 ka B.P., aussi bien dans les enregistrements
isotopiques des forages de glace du Groenland, que dans les oscillations
de la pluviosité en Chine central et de la salinité en Mer
du Japon. De même, le méthane emprisonné dans la glace
du forage de GRIP au Groenland montre de fortes oscillations en phase
avec les événements de Heinrich. Le signal, en partie dégradé,
se retrouve aussi dans l'hémisphère sud, en particulier
dans les enregistrements isotopiques de la glace de Vostok. Nous avons
donc là un facteur forçant du changement climatique, lié
à la dynamique interne des calottes de glace. Il a agi de façon
répétée au cours de la dernière centaine de
milliers d'années très probablement par une modulation de
l'albédo de l'Atlantique nord (couverture de glace), et de l'intensité
de la circulation thermohaline. Il a eu des effets globaux sur la circulation
océanique, la chimie atmosphérique et les climats. Mais
il faut en préciser les contours. Les signaux isotopiques des forages
de glace du Groenland font apparaître en particulier quelques oscillations
d'amplitude plus petites entre chacun de ces événements,
d'une durée de quelques centaines d'années à 1000
ans pour les plus importantes (cycles dits de Dansgaard-Oeschger). Ces
fluctuations répétées (aussi bien les larges événements
de Heinrich que les cycles Dansgard/Oeschger plus petits) nous donnent
une base expérimentale unique pour étudier les causes et
conséquences des changements climatiques.
La stratégie et les outils
On peut étudier dans les sédiments marins l'évolution
simultanée de nombreux paramètres liés au climat
ou à l'environnement externe :
- l'hydrologie des eaux de surface (température et salinité),
à partir de l'analyse des faunes et flores fossiles planctoniques,
du rapport 18O/16O des foraminifères, et de la structure de biomarqueurs
(alkénones);
- l'hydrologie profonde (température, ventilation, apport de nourriture
depuis la surface) à partir de la distribution des faunes benthiques
et de la composition isotopique 18O/16O et 13C/12C des foraminifères;
- la dynamique des eaux profondes (courants de contour et transports),
à partir de la distribution des tailles des particules, l'orientation
préférentielle des grains magnétiques (anisotropie),
la composition minéralogique, magnétique ou géochimique
des phases détritiques (traçage des sources);
- l'évolution climatique des continents voisins, par l'étude
des pollens et des argiles transportés par les vents et les fleuves;
- et, comme nous l'avons vu, les instabilités des calottes de glace,
par l'étude des minéraux détritiques grossiers transportés
par les icebergs.
D'autres paramètres permettent de suivre l'évolution temporelle
de la variabilité enregistrée dans les sédiments,
car ils sont acquis en continu au long des carottes. La résolution
temporelle peut être supérieure à l'année dans
les zones sans bioturbation, là où les eaux de fond ne contiennent
plus d'oxygène. Plus généralement une résolution
temporelle de cent à quelques centaines d'années peut être
obtenue en océan ouvert. L'interprétation des signaux en
terme paléoclimatique n'est toutefois qu'indirecte : la couleur
des sédiments (qui dépend de la teneur en carbonate, blanc,
produit par le plancton en période chaude, et en éléments
détritiques, sombres, transportés depuis les continents),
les propriétés physiques (vitesse du son et absorbance des
rayonnements gamma, qui dépendent de la porosité et de la
densité des sédiments) et les propriétés magnétiques
(qui dépendent de la nature, de la quantité, et de la taille
des grains magnétiques détritiques et diagénétiques).
Une cinquantaine de carottes de sédiment ont été
prélevées au cours des dernières années dans
des zones à forte vitesse de sédimentation (10 à
20 cm/ka) représentatives des principales régions océaniques
de l'Atlantique nord et de la Mer de Norvège : campagnes PALEOCINAT
(INSU-IFREMER), ENAM (MAST E.U.) et IMAGES 1 (IFRTP et 12 autres pays
associés). Elles permettent de suivre l'évolution de la
grande circulation thermohaline et les changements climatiques associés,
en liaison avec les changements d'insolation et le développement
des calottes de glace.
Les premiers résultats
Deux types d'études ont été réalisés:
- à l'échelle de l'Atlantique nord, la cartographie de la
distribution des propriétés hydrologiques et de leurs changements
au cours d'un événement de Heinrich particulièrement
fort, H4, il y a 35 000 ans.
- dans des zones climatiquement sensibles, le suivi temporel des changements
hydrologiques au cours du dernier cycle interglaciaire-glaciaire (depuis
120 000 ans).
L'événement Heinrich 4 (Figure 1)
En surface, cet événement s'est traduit par une arrivée
massive d'icebergs au nord de 40°N à l'ouest et 37°N le
long de la marge Ibérique. L'apport de matériel détritique
typique du nord du bouclier Canadien, est mis en évidence en particulier
dans les sédiments de la bordure sud de la zone de fonte (zone
de transport rapide des icebergs vers l'Europe sous l'action des vents
d'ouest, en limite des eaux plus chaudes où ils fondent). Cela
montre que c'est principalement par la Baie d'Hudson que s'est effectuée
la dégradation massive de la calotte Laurentide. Mais la calotte
Fenno-Scandinave a apparemment réagi pratiquement en phase. Les
analyses de faune (fonctions de transfert) font apparaître un refroidissement
des eaux de surface de 2°C à 5°C avec, au moins en bordure
sud, une thermocline inversée (avec des eaux très froides
et peu salées recouvrant en surface les eaux plus chaudes et salées
typiques des latitudes concernées). La baisse de salinité
de surface associée à la fonte des icebergs peut être
estimée à environ 1 à 2 par l'anomalie de d18O
des foraminifères. Cette anomalie se retrouve jusqu'à plus
de 1000 m de profondeur en Mer de Norvège et 2000 m en bordure
nord Atlantique. L'absence apparente de dilution montre que des échanges
verticaux rapides existaient dans cette zone. Toutefois, associé
à ce signal, une baisse nette du d13C des foraminifères
benthiques traduit l'arrêt de la ventilation des eaux intermédiaires
et profondes pendant la débâcle glaciaire. Nous proposons
que la convection profonde était limitée aux hautes latitudes
nord, associée à l'augmentation de densité liée
à l'accumulation de saumures pendant la formation des glaces de
mer. Une circulation thermohaline normale se redéveloppe aussitôt
après l'arrêt des apports d'eau de fonte, avec réchauffement
rapide des eaux de surface.
La variabilité climatique rapide au cours de la dernière
période glaciaire
Les variations de température de l'air (plus de 10°C) mises
en évidence dans les glaces du Groenland (cycles de Dansgaard/Oeschger)
correspondent précisément aux changements de susceptibilité
magnétique observés dans les carottes de sédiment
prélevées dans la zone d'échange entre les eaux de
l'Atlantique et de la Mer de Norvège (figure 2). C'est lapport
du matériel fin d'origine volcanique transporté par les
courants de fond qui varie à la fois dans sa concentration et dans
ses propriétés physiques (tailles des grains notamment),
augmentant lors des interstades chaud, et diminuant lors des stades froids.
Des changements très similaires sont observées dans toutes
les carottes étudiées de la bordure nord de l'Océan
Atlantique, (Iles Faeroe, Islande, sud et sud-est du Groenland). D'autres
paramètres évoluent en parallèle, en particulier
les faunes de foraminifères planctoniques et benthiques et leur
composition isotopique (d18O et d13C). L'ensemble de ces changements associe
de façon claire les interstades chauds avec des périodes
d'accentuation de la circulation thermohaline, et les périodes
froides avec un ralentissement jusqu'à l'arrêt de cette circulation.
Un schéma d'évolution est proposé pour expliquer
les oscillations. La Mer de Norvège était, en période
glaciaire, un système dynamique beaucoup plus actif que celui admis
après les travaux du groupe CLIMAP. Elle a connu une succession
de périodes où l'entrée d'eau salée "chaude"
au sud de la Mer de Norvège s'accompagnait de convection profonde,
de réchauffement de l'atmosphère au dessus du Groenland,
et de débordement d'eau profonde vers l'Atlantique nord (comme
pour la formation d'eau profonde nord Atlantique à l'heure actuelle).
Mais ces eaux de surface relativement chaudes (2 à 5°C?) entourées
de calottes de glace subissaient de fortes évaporations, l'eau
précipitant en neige sur les calottes voisines (en particulier
Islande, Faeroe et Ecosse). Celles ci se seraient donc développées
très rapidement, entraînant la fermeture progressive de l'accès
des eaux chaudes vers le nord, le ralentissement de la boucle thermohaline,
et le refroidissement de l'atmosphère. Or les calottes à
bordure marine ne sont pas stables. Leur écroulement devait correspondre
à l'apogée du refroidissement et au blocage complet de la
circulation profonde. Puis le cycle recommençait.
Le futur
Le programme IMAGES, qui coordonne ce type d'études au niveau international
ne s'intéresse pas qu'aux changements rapides du climat en Atlantique
nord. Ses objectifs fondamentaux sont de quantifier la variabilité
climatique et chimique de locéan à léchelle
des constantes de temps des processus océaniques et cryosphériques,
de déterminer sa sensibilité aux forçages internes
et externes, et de déterminer son rôle dans le contrôle
du pCO2 atmosphérique. Létude de plusieurs centaines
de carottes sera nécessaire pour décrire correctement la
variabilité spatiale du système océanique, compte
tenu des nombreuses perturbations du contexte sédimentaire dans
les zones de forte accumulation. Un tel objectif ne peut être atteint
que par une coordination internationale du prélèvement des
carottes, de leur analyse, et de lassimilation des données
pour la modélisation. La France, avec le Marion Dufresne (IFRTP-TAAF),
un navire exceptionnel pour la réalisation des carottes de grande
longueur nécessaires au programme, et grâce à l'activité
des équipes soutenues par les programmes nationaux (PNEDC and DYTEC/VARIENTE),
dispose d'une place privilégiée dans le programme. Les équipes
françaises ont été en particulier les principales
animatrices des trois premières campagnes internationales de carottage,
en Atlantique nord (IMAGES I, mai juin 95), autour de l'Afrique du sud
(Nausicaa-IMAGES II octobre 96), et un transect sud-nord au long des bords
ouest du Pacifique (IPHIS IMAGES III, mai-juillet 97). Ces trois campagnes
se sont surtout focalisées sur l'étude de la variabilité
des grands systèmes de courants de bord Ouest et de bord Est liés
au transport de chaleur méridien.
D'autres campagnes sont en préparation pour les prochaines années
en Atlantique, Océan Indien, Océan Austral et Océan
Pacifique. Elles seront réalisées sur le Marion Dufresne
aussi bien que sur le navire foreur ODP (pour échantillonner des
zones à vitesse de sédimentation encore supérieure,
20 à 50 cm/1000 ans). Des conférences internationales sont
organisées tous les 6 mois à un an, pour faire le bilan
des progrès, et des groupes de travail spécialisés
créés pour résoudre des problèmes particuliers:
développement de nouveaux outils, constructions de cartes globales
de la distribution des températures de surface des océans
à des périodes critiques au point de vue climatique (en
particulier le dernier maximum glaciaire), étude de systèmes
climatiques particuliers, comme la mousson indienne et asiatique.
Membres
fondateurs du programme IMAGES
France CNRS/INSU (représentant Y. Lancelot LGQ-CEREGE)
Canada (rep. Prof. L. Mayer, University of New Brunswick représentant
un consortium d'Universités)
Allemagne, University of Bremen, Prof. G. Wefer, représentant
IMAGES en alternance avec Kiel University, GEOMAR Kiel et A.W.I. BremerHaven
New Zealand (NIWA, Prof. L. Carter)
Australie (James Cook University Prof. R.L. Carter représentant
un consortium d'Universités)
Norvège (University of Bergen Prof. E. Jansen représentant
un consortium d'Universités)
Portugal (Instituto Geologico E Mineiro Dr. F. Abrantes)
Afrique du Sud (University of Cape Town, Prof. J. Rogers)
Taiwan (National Taïwan Ocean University Prof. C.Y. Huang, representant
un consortium d'Universités).
Grande-Bretagne (NERC, Prof. N. Shackleton représentant un
consortium d'Universités)
USA (NSF Programme MESH, Prof. N. Pisias représentant un consortium
d'Universités)
Adhésions en cours : Japon, Hollande, Danemark, Suède,
Tunisie, Russie, Chine |
Contact :
Laurent Labeyrie
Directeur exécutif du programme IMAGE
Centre des Faibles Radioactivité, CNRS-CEA
Domaine du CNRS
91 191 Gif-sur-Yvette
Labeyrie@cfr.cnrs-gif.fr
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