|
Extrait de la Lettre
n°10 du Programme International Géosphère Biosphère-Programme
Mondial de Recherches sur le Climat (PIGB-PMRC)
1 - Paléogéographie à lOligocène, à
la fin du Miocène moyen et la géographie actuelle à
la résolution du modèle. Au cours de ces 30 derniers millions
dannées, nous assistons à la convergence de lInde
avec le continent asiatique.

2 - Différence de température de lair à la
surface du globe (°C) en Asie entre la simulation de contrôle
(climat actuel) et la simulation du climat à lOligocène
(30 Ma) en hiver et en été.
3 - Différence de précipitations (mm/jour) entre la simulation
de contrôle (climat actuel) et la simulation du climat à
lOligocène (30 Ma) en été en Asie.
|
|
A la fin du Cénozoïque (les 30 derniers millions dannées),
la Terre a connu une activité tectonique importante, en particulier
sur la marge sud de lEurasie. Cette déformation crustale
de grande échelle résulte de la convergence de deux plaques,
le subcontinent indien et lEurasie. Cette convergence a également
conduit à la surrection de la chaîne de lHimalaya et
du vaste plateau tibétain.
Introduction
La communauté des géologues et géophysiciens nest
pas la seule à sêtre intéressée aux conséquences
de la convergence de ces deux plaques. Les météorologues
et les paléoclimatologues se sont également intéressés
aux conséquences climatiques de cette activité tectonique.
En effet, le sud de lAsie est marqué par le phénomène
des moussons. La mousson a connu dimportantes fluctuations dintensité
qui ont été enregistrées grâce aux indicateurs
paléoclimatiques (données paléobotaniques et sédimentologiques).
Une des meilleures preuves est certainement lévolution de
la population dun foraminifère nommé Globigerina bulloides,
analysé dans une carotte de sédiment prélevée
en Mer dArabie (ODP722) et couvrant les 14 derniers millions dannées.
Ce foraminifère présente la particularité dêtre
abondant en présence de remontées deaux froides résultant
de la friction des vents de mousson sur la surface de la mer. La population
relative de ce foraminifère est donc un bon indicateur de lintensité
des vents de mousson. Le fait que ce foraminifère ne soit pas présent
dans lenregistrement sédimentaire jusquà 8 Ma
suggère labsence de mousson (ou du moins une mousson extrêmement
faible).
La surrection du plateau tibétain et le renforcement de la mousson
en Asie présentent un certain synchronisme. Un couplage entre ces
deux événements a été proposé et a
pu être confirmé quantitativement à laide de
la modélisation climatique effectuée par J.E. Kutzbach à
la fin des années 80. Cette étude sappuie sur des
simulations climatiques produites par un modèle de circulation
générale atmosphérique forcé par trois scénarios
idéalisés de la surrection (pas de relief, demi-élévation
du relief global et le relief actuel). Le principal résultat est
que lintensité de la mousson dépend de la hauteur
du plateau Tibétain. Bien que ces études donnèrent
dimportants résultats, des questions restaient non élucidées
du fait :
(1) dune représentation par trop idéalisée
de la surrection du plateau tibétain,
(2) de labsence de séparation entre les surrections de lHimalaya
et du Tibet (lié à une grille spatiale trop lâche),
(3) de lutilisation dune distribution continent-océan
moderne,
(4) enfin et surtout de la non-prise en compte du retrait et de la disparition
à la fin du Cénozoïque de la Paratéthys, mer
épicontinentale située en Eurasie.
Quelle serait lévolution de la mousson avec une représentation
plus réaliste des événements géologiques dAsie?
Lobjectif de cette étude est donc de quantifier précisément
limpact de ces changements paléogéographiques, en
tenant compte à la fois dun scénario réaliste
pour les élévations des reliefs à léchelle
du globe et en particulier en Asie, des paléo-positions des continents,
et de lévolution des mers épicontinentales (pilotée
par les variations de niveau marin et les déformations lithosphériques).
Nous avons reconstruit la paléogéographie à léchelle
du globe pour deux périodes clé de la fin du Cénozoïque,
lOligocène (30 Ma) et le Miocène moyen (10 Ma), à
partir des données paléomagnétiques (paléo-position
des continents), de la géologie (distribution des terres et des
mers) et du contexte tectonique (relief) (figure 1). Ces reconstructions
paléogéographiques globales forcent le modèle de
circulation générale atmosphérique LMD5 (Laboratoire
de Météorologie Dynamique, CNRS). Lévolution
de la mousson a été déduite par comparaison de ces
simulations climatiques à 10 Ma et à 30 Ma avec une simulation
du climat actuel.
Discussion
Nous avons ainsi montré que le retrait dune mer épicontinentale
en Eurasie renforce le caractère continental du climat en Asie,
en particulier sur la Sibérie, au cours de ces 30 derniers millions
dannées. Cela se traduit par une baisse des températures
en hiver, atteignant localement plus de 15°C et une hausse de plus
de 8°C en été (figure 2). En moyenne annuelle, la tendance
est au refroidissement comme le suggèrent les études antérieures
et les indicateurs paléoclimatiques. Par exemple, le développement
dun climat continental en Sibérie est cohérent avec
lévolution de la végétation, des forêts
de caducées à lOligocène aux conifères
de la fin de Miocène tandis quau cours de cette même
période, lAsie Centrale (autour de la mer Caspienne) connaît
une hausse des températures, en accord avec lévolution
de la végétation, des forêts subtropicales aux steppes.
Le plateau tibétain devient évidemment plus froid en toute
saison du fait de sa surrection. Ces changements climatiques durant la
période estivale perturbent le phénomène des moussons
sur lInde et lExtrême-Orient. Le retrait de la mer épicontinentale
en Eurasie, la surrection de lHimalaya et du plateau tibétain
sont à lorigine dun déplacement et dun
renforcement de la dépression thermique responsable de ladvection
des masses humides et donc des précipitations. Ce déplacement
simulé de la dépression de la mousson entre 30 Ma et lactuel
induit une réorganisation des vents de mousson. Lévolution
de la circulation atmosphérique provoque une redistribution des
précipitations de mousson. Situées sur lIndochine
à lOligocène, les précipitations se retrouvent
progressivement localisées sur le flanc des reliefs de lHimalaya
au cours du Cénozoïque (figure 3).
Ce scénario se démarque des précédentes études
par le fait que lon propose ici une migration associé un
renforcement de la mousson au lieu dune apparition brutale comme
cela avait été proposé. Il est intéressant
de comparer ces scénarios dévolution avec les données.
La présence dune mousson sur lIndochine et le sud de
la Chine dès lOligocène est en accord avec les données.
Le renforcement des précipitations sur les reliefs pourrait expliquer
en partie lévolution du taux daccumulation des sédiments
terrigènes déposés dans le golfe du Bengale pendant
cette période. Cette étude nous a amené à
comparer lévolution simulée de certaines caractéristiques
du cycle hydrologiques sur lHimalaya et ses environs (saisonnalité,
fréquence des événements pluvieux) avec lérosion
mécanique.
Nous avons également pu utiliser le modèle climatique pour
réaliser des expériences de sensibilité climatique
à un événement géologique particulier. Cette
méthode nous a permis de séparer et quantifier limpact
respectif de la surrection du plateau tibétain et du retrait de
la Paratéthys sur la mousson dAsie. Un résultat nouveau
et important est que le retrait de la mer épicontinentale semble
avoir joué un rôle primordial dans lévolution
de la mousson au cours de la fin du Cénozoïque.
Conclusion
Cette étude a montré limpact des grands changements
paléogéographiques en Asie sur lévolution de
la mousson estivale au sud de ce continent au cours de la fin Cénozoïque.
Le rôle principal avait été attribué jusquà
présent à la surrection du plateau Tibétain. Or,
nous avons établi que la disparition dune vaste mer épicontinentale
en Asie joue un rôle très important sur lévolution
de la mousson. Son influence sur celle-ci est au moins égale à
celle du Tibet (et nettement supérieur au Tibet sur les changements
climatiques sur le reste de lEurasie). Un nouveau scénario
dévolution de la mousson a été proposé,
conjuguant à la fois renforcement et déplacement du système
de mousson en réponse aux changements paléogéographiques.
Un tel scénario impliquant une redistribution des précipitations
de mousson plutôt quun renforcement brutal est cohérent
avec les données dont nous disposons.
Contact :
Frédéric Fluteau
Laboratoire de Paléomagnétisme
Institut de Physique du Globe de Paris
4, place Jussieu
75252 Paris cedex 05
fluteau@ipgp.jussieu.fr
|