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Extrait de la Lettre
n°5 du Programme International Géosphère Biosphère-Programme
Mondial de Recherches sur le Climat (PIGB-PMRC)
Récif corallien

1a - La montée du niveau marin lors de la dernière déglaciation déduite
de l'analyse de carottages réalisés dans les récifs coralliens de Tahiti
(triangles rouges) et de La Barbade (carrés bleus).
1b - La courbe continue représente les
variations du d18O mesuré dans la glace du forage GRIP au Groenland (Johnsen
et al. 1992).
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La fonte des calottes continentales lors de la dernière déglaciation
a entraîné une formidable remontée du niveau marin
global d'environ 120 mètres. La chronologie précise de cette
période tourmentée est d'importance capitale pour comprendre
la dynamique du climat et les interactions complexes du système
couplé océan-atmosphère-cryosphère. Les coraux
donnent accès à cett information de façon particulièrement
précise.
Entre l'époque glaciaire qui régnait il y a 20 000 ans et le climat
chaud qui règne actuellement, de nombreux paramètres climatiques et océanographiques
ont subi des variations de premier ordre : changements du contraste saisonnier
de l'insolation, réchauffement global de l'ordre de 5°C, augmentation
d'environ 40% des teneurs atmosphériques des gaz à effet de serre (CO2
et CH4), diminution drastique de la turbidité de
l'atmosphère, réorganisation de la circulation thermohaline de l'océan
global ..., et une chronologie précise de la montée du niveau marin, conséquence
de la déglaciation, est d'importance capitale pour comprendre toute cette
dynamique.
Les coraux
Les coraux qui construisent les récifs et les atolls donnent accès
à une information particulièrement précise sur l'évolution
du niveau de la mer. Des forages permettent de prélever des coraux
fossiles qui ont vécu pendant les différentes phases de
la dernière déglaciation. Au laboratoire, il est ensuite
possible de les dater et de reconstruire une courbe du niveau marin grâce
à des méthodes radiochronologiques extrêmement précises
faisant appel à la spectrométrie de masse (230Th/234U par
thermo-ionisation et 14C par accélérateur Tandetron). Afin
de s'affranchir des différences liées au contexte tectonique
local, il est nécessaire de dupliquer ce type d'étude pour
des récifs coralliens situés dans des bassins océaniques
éloignés les uns des autres.
L'enregistrement de Tahiti
Après avoir étudié le récif de l'île
de La Barbade dans les Caraïbes une équipe française
vient maintenant de reconstruire une nouvelle courbe de niveau marin pour
l'île de Tahiti en Polynésie (figure 1a). L'enregistrement
de Tahiti constitue maintenant la courbe continue la plus longue et la
plus détaillée en ce qui concerne le Pacifique. Par ailleurs,
cet enregistrement présente l'avantage d'avoir été
obtenu dans une région tectoniquement stable, par opposition à
d'autres études américaines et australiennes réalisées
en Nouvelle-Guinée et situées dans une zone de subduction
active .La débacle
Un des résultats majeurs des recherches françaises est la
datation entre 13 800 et 14 200 ans BP (Before Present)
d'une période de débâcle glaciaire (notée MWP-1a
= melt water pulse 1a sur la figure 1a). Cet événement climatique
de première importance correspond à une hausse rapide du
niveau marin à un taux moyen de l'ordre de 4 à 5 mètres
par siècle pendant 400 ans (équivalent à une fonte
annuelle d'environ 16 000 km3 de glace continentale).
Sur le terrain, le récif de Tahiti se caractérise par la
présence d'un hiatus stratigraphique à environ 85 mètres
au dessous du niveau marin actuel. Les coraux situés juste au dessus
du hiatus sont âgés de 13 800 ans B.P. et sont exactement
contemporains de coraux étudiés au dessus d'un hiatus analogue
mis en évidence au large de La Barbade. Le synchronisme des deux
ruptures stratigraphiques n'est pas accidentel et a pu être relié
à la chronologie des changements du niveau de la mer. Un modèle
numérique de croissance récifal a ainsi permis de démontrer
que le hiatus est causé par la remontée brutale des eaux
pendant l'évènement MWP-1a de 14 000 ans BP.
Les conséquences
Un tel événement climatique a forcément eu un impact
sensible sur le climat global et en particulier sur la convection océanique
qui a du être fortement perturbée par cette injection massive
d'eau douce, essentiellement dans l'Atlantique. Ceci a été
confirmé par l'équipe de modélisation du climat de
l'Université de Princeton (GFDL) qui a en outre montré que
l'océan et l'atmosphère oscillaient après l'injection
massive d'eau de fonte (Manabe and Stouffer, 1995). Ces oscillations
de forte amplitude qui suivent la période de débâcle
intéressent à la fois la circulation thermohaline globale
et le climat qui règne au dessus de l'Atlantique Nord et des continents
environnant ce bassin océanique.
Comparaison avec l'enregistrement par les glaces
Il est intéressant de comparer l'histoire du niveau marin avec
l'enregistrement des paléotempératures isotopiques mesurées
sur la glace du Groenland (forage GRIP). Comme le montre la figure 1B,
le réchauffement au Groenland a eu lieu vers 15 000 ans
BP mais on remarque de nombreuses "oscillations" après
14 000 ans BP. Ces fluctuations climatiques précèdent
l'entrée dans la période actuelle, relativement chaude et
stable, à partir de 10 000 ans BP. Il est possible que l'évènement
de débâcle glaciaire MWP-1A ait été à
l'origine du déclenchement de ces fluctuations climatiques transitoires
comme le suggère la simulation numérique du modèle
du GFDL représentant le système complexe océan-atmosphère.
Ces études sont réalisées dans le cadre du programme
PNRCO (Programme National sur les Récifs COraliens), et soutenues
financièrement par l'INSU et l'ORSTOM.
Contact :
Edouard Bard
CEREGE URA CNRS 132
Université d'Aix -Marseille
BP 80
13545 Aix-en-Provence Cedex 4
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