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Extrait de la Lettre
n°10 du Programme International Géosphère Biosphère-Programme
Mondial de Recherches sur le Climat (PIGB-PMRC)
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Lobservation du signal atmosphérique dans la carotte de
Vostok lors du stade glaciaire 6 (190-140 ka BP) a conduit à remettre
en question notre compréhension du cycle de lisotope de loxygène
atmosphérique. Cette remise en cause illustre limportance
de la connaissance du passé pour pouvoir aborder le futur de lévolution
climatique : pour cela une bonne connaissance le cycle du carbone et de
loxygène est nécessaire. Cette approche illustre également
la nécessité dune reconstitution paléoclimatique
conjointe à partir des différentes archives continentales,
glaciaires et océaniques.
Le
signal isotopique de O2 atmosphérique
Lisotope 18O de leau de mer
est depuis plusieurs décennies loutil de base pour la reconstitution
des paléoclimats : il permet daccéder à lhistoire
du volume des calottes des glaces qui recouvrent épisodiquement
les hautes latitudes de lhémisphère Nord et de définir
ainsi la succession de climat glaciaires (grand volume de glaces continentales,
bas niveau marin) et interglaciaire (faible volume de glaces continentales,
haut niveau marin). Ces oscillations du volume des calottes glaciaires
servent de cadre à létude des oscillations climatiques
du Quaternaire; elles se répercutent sur la teneur isotopique de
leau de mer, définissant ainsi les stades isotopiques successifs.
En 1985, se réalisa au CFR (Gif-sur-Yvette) le projet de mesurer
lisotope de loxygène atmosphérique 18O(O2)
contenu dans les bulles dair emprisonnées dans les glaces
(Bender et al. 1985). Loxygène de lair est couplé
à celui de leau par lintermédiaire de lactivité
photosynthétique des plantes qui connecte les deux réservoirs
CO2 et H2O
dune part, et O2 de lautre.
Les différentes étapes mises en jeu lors de cette connexion
impliquent des fractionnements isotopiques successifs. Lécart
isotopique mesuré entre le réservoir initial de H2O
(eau de mer) et final de O2 (atmosphère)
est de lordre de 23. Cet écart est connu sous le nom
deffet Dole. Une estimation quantitative a été entreprise
par Bender et al (1993) qui a ainsi pu reconstitué lordre
de grandeur observé, à quelque près.
Dans un tel schéma, la successions des glaciations qui changent
périodiquement la valeur moyenne de la composition isotopique de
leau de mer denviron 1,2 doivent se répercuter
sur lévolution de lisotope de O2
atmosphérique, les temps de couplage entre les deux isotopes mettant
en jeu des délais de lordre du millénaire, bien inférieur
aux oscillations climatiques qui, elles, répondent aux cycles de
la précession (~20 000 ans ). Cest dans ce contexte quont
été publiés les premiers enregistrements de 18O(O2),
dans les bulles dair emprisonnées en Antarctique (carotte
de Vostok) et au Groenland (forage de Summit). La remarquable concordance
de lamplitude du signal entre ces deux enregistrements, attendue
puisque O2 est bien mélangé
dans latmosphère à léchelle de temps
considérée, a élevé le signal de 18O(O2)
au rang de proxy paléoclimatique.
Le
signal de 18O(O2)
sur le dernier cycle climatique (125 ka - actuel)
Lamplitude de ce signal est de lordre de celui de lisotope
de leau de mer entre glaciaire et interglaciaire (~1); son
évolution temporelle est également similaire à celle
de lisotope marin, à la précision de la chronologie
établie : tout concourt à étayer lhypothèse
de leffet Dole selon laquelle lorigine de lévolution
de lisotope de O2 aux échelles
de temps considérées ici (millénaires) se trouve
dans celle de leau de mer (Bender et al., 1993). Cette confirmation
est lourde dimplication. Outre le fait quelle étaye
linterprétation admise du cycle de lisotope de loxygène
à travers la biosphère, elle conduit à utiliser dans
ce contexte le proxy 18O(O2)
comme marqueur paléoclimatique de la déglaciation. Lexemple
suivant illustre cette utilisation.
Corrélation
CO2, réchauffement climatique
Une question importante au coeur de lévolution climatique
actuelle est de savoir quel a été limpact de laugmentation
du CO2 sur le réchauffement climatique
(environ 5°C) qui a lieu entre une époque glaciaire et interglaciaire
(le CO2 augmente denviron 30% entre
les deux types de climat). Lestimation de cette contribution ne
peut être faite quà laide des modèles
climatiques : actuellement de lordre de 0,5 - 1°C pour leffet
direct, de 1 à 2°C en incluant les rétroactions. Par
contre une indication fondamentale que peut fournir lobservation
est le timing relatif du réchauffement comparé à
celui de la variation de CO2 : par exemple,
si cette dernière suit le réchauffement, il est évident
quelle nen est pas la cause. De même, si on sintéresse
à la cause des variations du CO2,,
savoir si celles-ci ont précédé ou suivi le réchauffement
climatique est une indication précieuse : ainsi, si elles précèdent
le réchauffement elles ne peuvent en être la conséquence.
Or ces deux paramètres (CO2/volume
des glaces) ne sont pas enregistrés dans les mêmes archives
(glace/océan) et il est actuellement très difficile détablir
avec certitude un repère temporel commun. Par contre les chronologies
des gaz enfermés dans la même bulle dair sont identiques.
Il est donc tentant dutiliser les variations de 18O(O2)
comme proxy de celles de leau de mer, elles-mêmes proxy du
volume de calottes glaciaires. De plus, cette approche présente
lavantage dêtre extrapolable aux 4 cycles climatiques
maintenant disponibles, pour lesquels aucune chronologie absolue nexiste.
Cest cette approche quutilise Broecker (1999) pour létude
de lorigine des variations du CO2;
elle est basée sur lhypothèse que les variations de
lisotope de leau de mer sont la principale source de celles
de lisotope de O2 atmosphérique.
Lenseignement
du stade glaciaire 6
Le parallélisme entre signal marin et atmosphérique est
mis en défaut au cours du stade glaciaire 6. Au cours du stade
6, le signal atmosphérique 18O(O2)
présente une oscillation damplitude comparable à celles
des interglaciaires. Le positionnement des différents interglaciaires,
en particulier celui les trois interstades 7, situe sans ambiguïté
cette phase aux alentours de 160-180 ka BP. Par contre les calottes glaciaires
demeurent constamment importantes : le niveau des mers reste bas, à
10% près, durant lensemble du stade 6. Ainsi loscillation
de 18O(O2)
durant le stade isotopique 6 ne peut trouver son origine dans celle du
signal marin, qui lui reste quasiment constant, remettant ainsi en question
linterprétation classique admise.
La
question
A cette époque, vers 180-160 ka le cycle dinsolation présente
une amplitude importante : quelle partie de la planète répond
à cette forte variation? Par quel mécanisme cela influe-t-il
sur le signal isotopique? Alors que le climat reste glaciaire aux hautes
latitudes, jusquoù sétend cette influence glaciaire?
Cest dune autre série darchives, les continentales,
quarrive une information importante.
Lévolution
du climat durant le stade 6 aux basses latitudes
Lapport
des archives continentales et océaniques
La reconstitution climatique continentale concernant lactivité
de la mousson dété sur les tropiques de lAfrique
du Nord peut être envisagée à partir des enregistrements
sédimentaires marins obtenus en Méditerranée.
Ceux-ci suggèrent fortement que la mousson a présenté
une activité cyclique importante au cours du stade 6 présentant
un paroxysme aux alentours de 170-175 ka BP en relation avec le maximum
dinsolation d'été de l'Hémisphère Nord.
De la même manière que lors des autres maximums dinsolation
une phase humide importante sest développée sur les
basses latitudes dAfrique du Nord comparable à celle qui
a lieu périodiquement en relation avec les maximums dinsolation
d'été de l'Hémisphère Nord, la plus récente
étant celle du début de lHolocène, conduisant
à loccupation humaine au Sahara. Lexistence de cette
phase humide est étayée par la présence )dun
dépôt sédimentaire anoxique (sapropèle) en
Méditerranée orientale. Le sédiment enregistre également
dautres indicateurs climatiques (plancton, pollen, isotopes, ..)
qui confirment que le caractère glaciaire de cette époque
sétendait jusquaux moyennes latitudes (M. Rossignol-Strick,
1985).
Une configuration climatique peu courante
Bien que ces observations ne concernent quune partie des basses
latitudes (zone Afrique), le proxy climatique étudié ici
(lactivité de la mousson pendant l'été de l'Hémisphère
Nord) indique sans ambiguïté que les basses latitudes ont
répondu de façon habituelle au maximum dinsolation
dété qui a eu lieu vers 175 ka BP, même durant
la phase glaciaire prononcée du stade 6. Cette réponse est
illustrée ici par lintense activité hydrosphérique
entraînant une mousson accrue : lactivité de lhydrosphère
aux basses latitudes a répondu normalement aux cycles dinsolation
basses latitudes lors du stade 6, bien que le contexte soit resté
glaciaire. Cette situation est peu courante : la plupart du temps lactivité
de la mousson, qui correspond aux fortes insolations a lieu durant les
interglaciaires.
Modélisation de cette situation
Une simulation de la mousson dété dans l'hémisphère
Nord a été faite en gardant le contexte climatique du stade
isotopique 6 (permanence de calottes polaires), mais en simulant les deux
conditions extrêmes du cycle dinsolation. Cette simulation
a montré que lactivité de la mousson a répondu
à linsolation malgré la présence des calottes
polaires (expérience de modélisation soutenue par le programme
DTT, INSU-CNRS; contact : valery.masson@lsce.cea.
saclay.fr).
Origine
des variations du signal 18O (O2)
Durant le stade 6, lhydrosphère aux basses latitudes a répondu
au cycle dinsolation alors que le contexte restait glaciaire (faible
variation de lisotope marin). Le cycle important que montre le signal
18O (O2)
à cette même époque exclut lisotope marin comme
origine et suggère à sa place le cycle hydrosphérique
aux basses latitudes et ses conséquences sur la biosphère
(Mélières et al., 1997).
Cette origine est-elle exceptionnelle, survenant seulement dans le cadre
du stade 6? En fait cette origine existe également au cours de
lensemble des stades climatiques, puisque le cycle hydrosphérique
aux basses latitudes répond régulièrement à
linsolation, présentant un maximum dactivité
lors de chaque maximum dinsolation et lors de chaque variation du
signal 18O(O2);
elle peut donc constamment être évoquée pour le cycle
de lisotope de O2. La contribution
de ce cycle hydrosphérique et de ses conséquences sur la
biosphère est dailleurs signalée par Bender et al
(1993) dans lestimation du fractionnement isotopique. Tout indique
ici quelle domine en fait largement la contribution du signal marin.
La généralisation de la mise en défaut du rôle
leader du signal marin lors du stade 6 aux autres cycles climatiques reste
cependant à établir définitivement.
Les
conséquences : lintérêt du stade 6
Lorsquun indicateur climatique (CO2, 18O,
pollen, faune...) évolue au cours des cycles climatiques, il est
difficile de cerner les différentes composantes à lorigine
de cette évolution, puisque le changement glaciaire/interglaciaire
se répercute sur lensemble de la planète affectant
quasiment tous les paramètres. Le stade isotopique glaciaire 6
offre lopportunité exceptionnelle de séparer linfluence
dun cycle dinsolation de celle de lexistence ou non
des calottes glaciaires. Durant ce stade, leffet des calottes glaciaires
est constant (puisque leur volume reste élevé). Seul reste
lévolution de limpact du cycle dinsolation. Celui-ci
a pour conséquence aux basses latitudes une activité cyclique
de la mousson dété HN dont la phase très active
entraîne une phase humide sur le Sahara.
Perspective
: une reconstitution climatique détaillée au stade 6?
Quelle a été aux différentes latitudes la réponse
du climat au cycle dinsolation au cours du stade 6 ? jusquoù
sest étendue linfluence des calottes glaciaires de
lhémisphère nord? la phase humide sur le Sahara indiqué
par les dépôts anoxiques en Méditerranée lors
de ce stade peut elle être étayée plus directement
au travers darchives continentales? Quen est-il de lactivité
de la mousson dAsie? Dune manière générale
comment les tropiques des différents continents ont réagi
au cycle dinsolation?
Toutes ces données sont nécessaires pour pouvoir interpréter
soit la réponse du paramètre étudié au cycle
dinsolation lors du stade 6 (telle la réponse du 18O(O2)),
soit labsence de réponse (telle celle du CO2)
soit tout autre réponse intermédiaire (telle celle du méthane).
Les archives continentales contiennent ces différentes indications.
De plus, sur les continents, la chronologie à ces échelles
de temps peut être abordée de façon absolue à
laide des datations U/Th, en particulier dans les concrétions
des cavernes.
Enfin le signal atmosphérique, à lorigine de ces questions
provient dun enregistrement unique, celui de la carotte de glace
de Vostok. Lobtention dune deuxième carotte dans un
site comparable (accumulation lente et régulière, peu de
déformation liée à lécoulement..) reste
un objectif prioritaire. Nous sommes loin des milliers de carottes océaniques
qui ont été disponibles pour lancer les bases des paléoclimats
(et pourtant lobtention de nouvelles carottes océaniques
reste dactualité maintenant que les zones clé sont
mieux cernées). Ce projet de forage sappelle EPICA et les
difficultés actuelles liées à ce forage doivent être
regardées dans loptique des décennies deffort
continus qui ont aboutit à la carotte de Vostok en 1999.
Contexte
La réflexion ci-dessus a conduit à la tenue dun atelier
en Mai 99 à Grenoble (LGGE), soutenu par le programme DTT-IT (Dynamique
et Transfert Terrestre - Intérieur de la Terre) de lINSU-CNRS.
Cette réflexion continue nécessite de nombreux approfondissements.
En parallèle est mené au LSCE la modélisation du
cycle de lisotope de loxygène atmosphérique
(contact : Hoffman@lsce.cea.
saclay.fr).
Contact :
Mélières M.-A.
Lab. de Glaciologie et géophysique de l'Environnement
Université J. Fourier de Grenoble
melieres@lgge.obs.ujf-grenoble.fr
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