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Extrait de la Lettre
n°10 du Programme International Géosphère Biosphère-Programme
Mondial de Recherches sur le Climat (PIGB-PMRC)
1 - Carte de lAntarctique montrant les différents sites de
forage profonds.
2 - Le site de Vostok, en Antarctique, où le forage de la calotte
de glace a atteint 3623 m de profondeur, permettant la reconstitution
climatique sur 400 000 ans.

3 - Les forages successifs au site de Vostok depuis 1980. Le schéma
indique les déviations successives qui ont du être réalisées
suite au blocage du carottier.

4 - Stockage des carottes de glace sur le site de Vostok.
5 - Ravitaillement de la station de Vostok par convoi de tracteurs pesant
jusquà 100 tonnes reliant la côte (Mirny) à
Vostok sur une distance de 1400 km, par des températures entre
-40°C et - 60°C.
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Lenregistrement climatique sur les dernier 400 000 ans présent
dans la carotte de Vostok est actuellement unique, entre autre par la
mémoire de latmosphère quil retrace. Il est
le résultat de près de quatre décennies defforts
intenses et continus et de coopérations internationales.
Les calottes glaciaire, archives du passé
Les calottes polaires du Groenland et de lAntarctique constituent
la majeure partie de la cryosphère et représentent plus
de 90 % du volume deau douce de la planète. Les cristaux
de neige qui saccumulent, évoluent au sein du glacier, se
transforment progressivement en glace, ce qui peut prendre plus de 2000
ans. La glace est un matériau granulaire aux propriétés
mécaniques complexes de fluide visqueux anisotrope. Les calottes
glaciaires pèsent sur leur socle quelles enfoncent, elles
sécoulent lentement et se renouvellent. Les calottes sont
les points froids de la Terre et interagissent avec le climat global.
Elles peuvent devenir instables, vêler de grandes quantités
dicebergs, perturbant la circulation océanique et le climat,
ou disparaître en moins de 10 000 ans comme ce fut le cas en ce
qui concerne les calottes nord-américaines et eurasiennes à
la fin de la dernière période glaciaire. Lanalyse
des couches de neige nous informe des conditions de formations des précipitations.
Létude des gaz emprisonnés dans les bulles donne la
composition de latmosphère ancienne. La géochimie
des poussières minérales permet de remonter aux régions
désertiques qui les a émises ou aux volcans qui ont explosé.
Les calottes glaciaires sont donc de formidables conservatoires darchives.
Les carottages dans la glace révèlent des enregistrements
continus de lenvironnement passé au cours des derniers cycles
climatiques, enregistrements dont représentativité géographique
nest pas limitée à laspect local ou régional.
Les grands forages dans la glace représentent des prouesses techniques
et toujours des expéditions lourdes et coûteuses. Le forage
de Vostok en Antarctique (figure 1) a eu une histoire particulière
tant pour la motivation initiale du projet que les premières
scientifiques mondiales quil a permis de faire. Il a été
le détonateur aux réalisations des forages au Groenland
qui ont apporté leur lot de découvertes, initiant à
leur tour dautres projets qui viennent de se mettre en place.
Laventure Vostok
Les Soviétiques installés depuis lannée géophysique
internationale en 1957, avaient établi à la station de Vostok,
(figure 2) leurs ateliers de développement et dessais de
carottier pour la glace. Au début des années 70, les Américains
venaient de réaliser le forage de Byrd (qui atteint 2138 m de profondeur);
en ce temps de guerre froide la compétition faisait rage non seulement
pour la course à la Lune. Faire mieux fut alors la
justification dun projet ambitieux de forage profond. Linstitut
des Mines de Leningrad, soutenu par les Expéditions Antarctiques
Soviétiques, envoya chaque année un groupe de 3 à
5 mécaniciens, électriciens, et autres apprentis foreurs
en hivernage de 15 mois. de 1970 a 1999. Les premiers essais ne furent
pas tous couronnés de succès. Un forage de 500 m en 1970,
un autre de 900 m en 1975 étaient destinés aux tests des
divers systèmes de carottage, ainsi quaux mesures géophysiques
(température, déformation du trou). Les préoccupations
glaciologiques (texture de la glace et isotopes stables) nétaient
alors que des préoccupations accessoires. Après 10 années
deffort, les techniques saffinant progressivement et les hommes
devenant de plus en plus expérimentés, le forage numéro
3 atteignit 2082 m de profondeur en 1982. A la réunion du SCAR
, les Soviétiques firent part à la communauté internationale
de leur performance technique. Claude Lorius proposa une pré-analyse
des échantillons qui seraient étudiés conjointement
par le Laboratoire de Glaciologie de Grenoble et Le LSCE de Saclay.
Dès la première série déchantillons
arrivés en France en 1983, le profil isotopique révéla
sans ambiguïté une histoire continue du climat sur plus de
140 000 ans alors quà lépoque le forage de Dôme
C détaillait seulement 30 000 ans et les forages américains
de Byrd et Camp Century, quand bien même la glace
basale était aussi vieille que celle de Vostok, ne montraient quune
histoire, très déformée par lécoulement
de la glace au delà de 50 000 ans. On reconnaissait dans la carotte
de Vostok la fin de la dernière glaciation vers -15 000 ans, son
maximum vers -25 000 ans, semblable à celle de Dôme
C, mais, en plus, était enregistré le précédent
interglaciaire vers -120 000 ans et la glaciation antérieure vers
-140 000 ans.
Un cycle climatique complet non perturbé par les problèmes
découlement était offert. Le cadeau était royal!
Les carottes de glace empilées sur les étagères de
Vostok permettaient détudier toute cette période de
façon continue. Il ny avait quà aller les échantillonner
sur place. Les techniques danalyse du LGGE étant au point,
la récolte dinformation scientifique fut particulièrement
fructueuse : histoire de la composition de latmosphère en
gaz carbonique et en méthane, évolution de la chimie de
latmosphère ainsi que de la circulation atmosphérique,
à laide de traceurs telles les poussières.
Ce fut le début dun certain nombre de découvertes
scientifiques, puisquentre temps avaient été mises
au point les techniques pour mesurer la composition des bulles dair
en particulier celle du gaz carbonique, ainsi que les techniques danalyses
chimiques par chromatographie liquide ou celle de 10Be par
accélérateur. Ce fut aussi le départ dune collaboration
internationale Franco-Soviétique efficace à laquelle se
sont joints les Etats Unis depuis 1989. Cette collaboration tripartite,
fructueuse au plan scientifique et riche humainement, continue encore
aujourdhui avec la Russie qui a hérité des stations
Antarctiques de lex-URSS. Le forage de Vostok depuis a été
poursuivi: après plusieurs épisodes successifs de forages
(figure 3), il a atteint 3350 m en 1994, et 3623 m en janvier 1998. La
carotte (figure 4) couvre 4 cycles climatiques et les analyses des échantillons
se poursuivent. Les opérations de forages sont pour linstant
arrêtées à cette profondeur car nous savons maintenant
avec certitude que 120 m plus bas, le carottier débouchera dans
un immense lac (3 fois le Léman) dont lépaisseur est
de 600 m. Il paraissait important den préserver lintégrité
pour en permettre son étude dans le futur.
Techniques
Les techniques de carottages dans la glace permettent de réaliser
des coupes continues du glacier par incréments. Les carottiers
modernes (tel le carottier russe électromécanique utilisé
récemment à Vostok), sont des ensembles tubulaires dune
dizaine de mètres de longueur comprenant une tête de forage,
un tube carottier avec sa motorisation ainsi que les instruments de contrôle.
Lensemble est attaché au bout dun câble électroporteur
de 3 ou 4 km enroulé sur un treuil puissant. La tête de forage
est une couronne munie doutils qui découpe par rotation un
cylindre de glace de 10 cm de diamètre. La carotte pénètre
dans le tube carottier proprement dit où des extracteurs la maintiennent.
Les copeaux produits sont envoyés par pompage ou par vis dArchimède
dans un compartiment séparé. Une carotte de 3 m est forée.
A chaque passe, tous les 3 m, les dix mètres du système
carottier sont treuillés à la surface, vidés de la
carotte et des copeaux puis renvoyés au fond. Le trou de forage
(diamètre 14 cm environ) est rempli dun fluide à base
de kérosène, qui sert à contrebalancer la pression
de la glace et évite au trou de se refermer. Il ne faut pas moins
de 60 tonnes de fluide pour remplir un trou de 3000 m de profondeur, ce
qui représente de loin la plus grosse charge à transporter
sur le terrain. Les carottes de glace sont étudiées sur
place pour leurs propriétés physiques (cristaux, bulles,
propriétés électriques,...) et échantillonnées
pour les différentes mesures en laboratoire. Puis, suivant une
chaîne de froid, les carottes sont acheminées jusquaux
laboratoires où elles seront conservées en chambre froides
à -23°C.
Les paramètres mesurés
Les isotopes de la glace, D
et O
Le fractionnement isotopique des précipitations est lié
à leur température de formation. Ainsi linformation
contenue dans ceux-ci permet de remonter à lestimation de
la température moyenne annuelle régionale. Cependant des
mesures de paléotempérature au Groenland (forage de Summit)
qui remonte à 100 000 ans dhistoire climatique suggèrent
que lécart glaciaire interglaciaire estimé à
partir du thermomètre lisotopique (-10°C) est largement
sous estimé (-20°C à partir à partir des reconstitutions
de température). Lorigine de cet écart pourrait être
expliqué par la paléocirculation simulée à
laide de la modélisation (voir article "Modélisation
zoom du climat des calottes de glace, le zoom"). Ce modèle
suggère quen Antarctique au site de Vostok la paléotempérature
reconstituée à partir des isotopes de la glace n'est pas
soumise à un tel biais et quune baisse de 10°C est réaliste.
Autres paramètres
La concentration de poussières dans la glace augmente fortement
durant les époques glaciaires. Ceci est attribué à
une augmentation des surfaces continentales émergées (sources)
ainsi quà une circulation atmosphérique plus intense
(transport). De plus, les couches de poussières dorigine
volcanique permettent de remonter aux éruptions et didentifier
celles ci à laide de la composition chimique caractéristiques
des différents volcans. Les composés chimiques de latmosphère
permettent de préciser lévolution des différents
cycles biogéochimiques entre glaciaire et interglaciaire en particulier
celui du souffre et celui des aérosols marins. Les composés
gazeux de latmosphère extraits des bulles dair emprisonnées
dans la glace (voir "Notre atmosphère
depuis 400 000 ans ") permettent de retracer lévolution
de latmosphère. La concentration atmosphérique de
CO2, principal gaz à effet de serre après la
vapeur deau, est maintenant reconstituée sur 400 000 ans.
Cette reconstitution est possible dans les carottes antarctiques et non
dans celles du Groenland : en effet dans ces dernières la concentration
en CO2 dans les bulles dair de la glace est perturbée
par suite de la proximité des autres continents : la teneur de
la glace durant les époques glaciaires (poussière, composé
chimique) interagit avec le CO2 et modifie sa concentration.
Dautres éléments sont également mesurés,
tel que le 10Be, dont la production, dans la haute atmosphère,
est modulée par lactivité solaire.
Les principaux résultats de Vostok
On ne peut pas parler de la carotte de Vostok sans évoquer des
premières scientifiques qui sont toujours dactualité.
Vostok a donné le premier enregistrement couvrant 150 000
ans. Il faut préciser que le glaciologue ne dispose pas de méthodes
de datation absolue. Cependant, profitant du caractère continu
de laccumulation des couches de neige, pour les longues séquences,
la datation est obtenue par le développement de modèles
dévolution des couches de glace au sein du glacier. Ces modèles
qui prennent en compte laccumulation de la neige, lenfouissement
et lamincissement des couches, le mouvement du glacier, permettent
détablir une datation avec une précision de lordre
de 10 pour cent.
Au cours des 400 000 dernières années, la température,
déduite des teneurs en isotopes stables (voir figure 2 dans "Notre
atmosphère depuis 400 000 ans"), montre une allure
très similaire aux variations du volume des glaces tirées
de létude des sédiments marins. Aux moments des périodes
très froides en Antarctique (-65°C au lieu de -55°C actuellement
à Vostok), il y avait plus de glace sur les continents (principalement
en Europe et en Amérique du Nord). La représentativité
du signal température de Vostok nest donc pas restreinte
au climat local mais à une aire géographique étendue
sans doute à léchelle de locéan austral.
Autre observation, le signal climatique de Vostok contient des périodes
de 20 000 et 40 000 ans caractéristiques des variations de lorbite
terrestre. Ceci accrédite la théorie de Milankovitch associant
les modifications des climats aux changements de la course de la Terre
autour du soleil.
Les analyses des bulles dair (voir article La
richesse du stade glaciaire 6... ) ont mis en évidence
la relation étroite entre les concentrations en gaz carbonique
et en méthane et la température. Les climats interglaciaires
sont caractérisés par des teneurs en CO2 de 280
ppmv (partie par million en volume) alors quen période glaciaire,
latmosphère nen contenaient que 180 ppmv. Le méthane,
issu des fermentations en zones inondées (marais, rizières),
lui oscille entre 650 et 350 ppbv (partie par milliard) entre les périodes
chaudes et froides respectivement. On cherche encore les causes de ces
variations, mais une analyse statistique suggère que ces gaz ont
servi damplificateur aux faibles variations de lénergie
solaire, entraînant les grandes variations de la température.
Les projets en cours et à venir
Le potentiel de la glace des calottes polaires en tant que conservatoire
darchives du climat est considérable et la communauté
scientifique en est bien consciente. Aujourdhui, les séries
climatiques longues extraites par grands forages se compte seulement sur
les doigts dune main. Celle remontant à 400 000 ans est pour
linstant unique. Les difficultés daccès aux
régions centrales des calottes polaires, celles pour trouver un
site idéal (lié au relief, à lécoulement
de la calotte...), les problèmes techniques posés pour disposer
dun matériel fiable pour forer les 3 ou 4 km de glace, pour
transporter régulièrement les 100 tonnes de matériel
nécessaires (figure 5), expliquent en grande partie le caractère
unique de cette réussite.
Les quelques séries glaciaires disponibles aujourdhui sont
bien insuffisantes pour permettre la documentation de la variabilité
spatiale et temporelle des phénomènes climatiques, ou les
corrélations avec les autres séries continentales et marines,
permettant den discerner les interactions et les mécanismes
de leur évolution.Des projets sont en cours. Au Groenland, les
Danois et quelques Européens ont entrepris un nouveau forage (projet
North GRIP) visant à confirmer les résultats de GRIP et
GISP et à documenter si possible la période chaude de lEémien
(le dernier interglaciaire). En Antarctique, les Européens sont
retournés au Dôme C, 20 ans après lexploit des
Français. Le projet EPICA a débuté en 1997-98, pour
un forage de 3200 m, qui devrait couvrir un demi million dannées.
Les carottes étudiées avec des techniques modernes de plus
en plus nombreuses et performantes permettront la comparaison avec Vostok,
produiront en principe des enregistrements de proxy du climat
(isotopes stables, aérosol, gaz à effet de serre,...) avec
une meilleure résolution. Les Japonais forent au Dôme Fuji,
à 3000 km de là, et les 2500 m de glace sont principalement
destinés aux études des propriétés physiques
et du matériau glace naturelle. A la question de savoir si lAntarctique
de lOuest est stable ou non , les Américains ont conduit
à Siple Dôme un forage profond. Le socle rocheux de cette
calotte est situé sous le niveau de la mer et est à une
température proche de 0°C, ce qui pourrait rendre les glaciers
émissaires très nerveux et sensibles aux variations du niveau
de la mer.
Pour Vostok, le forage dans la glace est terminé. Cette opération
a été un succès : sa carotte a initié
les grands projets internationaux. Au site même, tout nest
cependant pas terminé car la découverte du lac sous glaciaire
attire bien des curiosités. Les biologistes qui étudient
les conditions lapparition de la vie sur terre, et sur les planètes
gelées comme Mars ou Europa, voient dans le lac de Vostok, un analogue
à leurs recherches. Est ce que la vie a pu se développer
dans le lac de Vostok? Une question qui aura sans doute une réponse
dans les dix années à venir quand les techniques propres
de prélèvements le permettront.
Contact :
Jean-Robert Petit
Lab. de Glaciologie et géophysique de lEnvironnement
Université J. Fourier de Grenoble
petit@lgge.obs.ujf-grenoble.fr
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