|
Extrait de la Lettre
n°11 du Programme International Géosphère Biosphère-Programme
Mondial de Recherches sur le Climat (PIGB-PMRC)
1 -
Simulation de l'évolution de la concentration du CO2 atmosphérique
et de la température de surface moyenne du globe de 1860 à
2050 par le modèle couplé Climat-Carbone de l'IPSL.

2 - Simulation à laide du modèle couplé Climat-Carbone
de lIPSL de linfluence du changement climatique (dû
aux rejets anthropiques du CO2) sur les puits de carbone liés à
la biosphère continentale (gC/m2/yr).
3
- Changement de température et précipitation entre 1850
et 2050, simulé à laide du modèle couplé
Climat - Carbone de lIPSL.

4 - Simulation
à l'aide du modèle couplé Climat-Carbone de l'IPSL
|
Depuis plus d'un siècle, la concentration en CO2
atmosphérique mesurée a augmenté de 25 %, passant
de 280 ppm en 1860 à 360 ppm de nos jours. Cette augmentation serait
environ deux fois plus forte si tout le CO2 émis par
les activités humaines restait dans l'atmosphère ; environ
la moitié de ce CO2 émis est captée par
la biosphère et par l'océan. Comment réagissent ces
puits à un changement climatique?
Le
cycle du carbone
Le cycle du carbone peut être très grossièrement
schématisé comme suit : le carbone atmosphérique
fixé par la biosphère ou par l'océan est relâché
dans l'atmosphère quelques heures ou plusieurs millénaires
plus tard selon les processus mis en jeu. Ainsi, en situation de quasi-équilibre,
il y a environ autant de carbone fixé que relâché.
Sur des constantes de temps de quelques siècles, et sans changement
climatique notable, on observe effectivement une concentration de CO2
à peu près constante, donc des puits océaniques et
biosphériques (biosphère continentale) globalement nuls.
Les processus qui régissent la fixation et le relâchement
du carbone dépendant du climat, une variation de celui-ci entraînera
une modification de la concentration de quasi-équilibre de CO2
. Sur des constantes de temps de plusieurs milliers d'années, les
paléodonnées issues des carottes de glace nous montrent
que la dépendance de la concentration de CO2 avec la température
moyenne du globe est d'environ 20 ppm/°C.
Aujourd'hui, l'accroissement du CO2 atmosphérique favorise
la fixation du carbone par les plantes et l'océan (effet de fertilisation
biosphérique et augmentation de l'échange diffusif air-mer).
Ce carbone fixé étant relâché dans l'atmosphère
avec un certain délai (nous nous intéressons ici aux périodes
allant de l'année à quelques siècles), l'accroissement
rapide de CO2 entretient une augmentation du flux net de carbone
stocké par la biosphère et l'océan. Les puits de
carbone tant biosphérique quocéanique ont ainsi tendance
à croître, ce qui explique que seule environ la moitié
du CO2, relâché actuellement par l'homme dans
l'atmosphère, y reste.
Des études récentes ont montré que le changement
climatique résultant de l'accroissement du CO2 pourrait
réduire de façon significative lefficacité
de ces puits de CO2, et donc pourrait introduire un effet amplificateur
(cest à dire une rétroaction positive) entre climat
et cycle du carbone.
Modélisation
couplée Climat-Carbone
Le couplage Climat-Carbone à l'échelle globale a déjà
été abordé à l'aide de modèles en boiîe
ou de modèles quasi-bidimensionnels simplifiés, notamment
pour étudier les transitions entre périodes glaciaires et
interglaciaires. A l'IPSL, nous avons abordé cette question en
couplant des modèles tridimensionnels du climat et du cycle du
carbone, et en nous intéressant aux changements futurs liés
aux activités humaines.
Le modèle climatique est le modèle couplé atmosphère-océan
IPSL-CM2. Il a été développé et mis au point
par des équipes du LSCE, du LMD et du LODYC. Il est composé
du modèle de circulation générale atmosphérique
LMD-5.3 et du modèle de circulation générale océanique
OPA7, ces deux modèles étant interfacés via le coupleur
OASIS développé au CERFACS.
Les modèles du cycle du carbone du LSCE sont CASA/SLAVE pour la
partie biosphérique (terme qui se réfère à
la biosphère continentale) et HAMOCC3 pour la partie biogéochimie
marine. Lencart
présente lintercomparaison de 9 modèles, dont celui
de lIPSL, qui estiment la localisation des puits marins de CO2 anthropique
en fonction de la latitude. Ces deux modèles sont forcés
à partir de valeurs moyennes mensuelles de variables climatiques
:
- le flux solaire,
- la température et
la précipitation pour la biosphère,
- les flux de surface,
- les champs tridimensionnels
de température, salinité, vitesse et diffusion verticale
pour le modèle de biogéochimie océanique.
La concentration de l'atmosphère
en CO2 est uniforme sur le globe et évolue une fois
par an en fonction du bilan entre les sources anthropiques éventuelles
et les puits biosphériques et océaniques.
La concentration en CO2 pour l'année t+1 est calculée
par :
CO2t+1 = CO2t + (ANTt
- BIOt - OCNt)/2.12
où ANTt est le flux annuel de CO2 d'origine
anthropique (lié à la combustion d'énergie fossile
et à la déforestation), BIOt et OCNt
sont respectivement les flux nets annuels échanges entre l'atmosphère
et la biosphère et entre l'atmosphère et l'océan,
avec CO2t=0 = 286 ppm.
Souhaitant nous concentrer sur l'étude du couplage entre le climat
et le cycle du carbone, le CO2 est le seul gaz à effet
de serre considéré, et, pour la même raison, les effets
climatiques des aérosols ne sont pas pris en compte. En ce qui
concerne les sources de CO2 anthropique, nous prenons en compte les émissions
liées à la combustion d'énergie fossile ainsi que
celles liées à une modification de l'utilisation des sols.
Par contre plusieurs phénomènes potentiellement importants
n'ont pas été considérés vu leur très
fortes incertitudes : modification de la répartition géographique
des différents types de végétations (due à
l'homme ou à la migration des espèces), effet de fertilisation
biosphérique additionnel dû à d'autres composants
que le CO2 ...
Evolution
récente
Une simulation de contrôle, sans émission anthropique de
CO2, nous a permis de vérifier la stabilité du modèle,
l'absence de dérive aussi bien du climat que du CO2 pendant les
200 années de simulation. En parallèle, une simulation de
l'évolution du climat et du CO2 atmosphérique
de 1860 à 2100 nous a permis de confronter nos résultats
aux observations pour la période historique (1860-2000) et de simuler
l'évolution future du climat et du cycle du carbone au XXIème
siècle (Figure 1). Pour cette simulation, les émissions
de CO2 utilisées sont fournies par le groupe GIEC, (observations
pour la période historique et scénario SRES-A2 pour le XXIème
siècle).
La simulation reproduit très correctement l'évolution observée
de la température moyenne du globe et de la concentration de l'atmosphère
en CO2. Le réchauffement simulé par le modèle
est toutefois plus élevé que celui observé, très
probablement du fait de la non prise en compte des aérosols. La
variabilité interannuelle du CO2 atmosphérique
est bien reproduite et elle provient principalement des puits biosphériques.
Ces puits sont principalement situés dans les régions tropicales,
et sont très corrélés à l'oscillation australe
ENSO. Nous avons pu vérifier de façon indépendante
que les variations climatiques sur les continents associées à
l'oscillation de type ENSO reproduisaient bien les observations actuelles,
et que le modèle biosphérique reproduisait correctement
la dépendance du puits de carbone à ces perturbations climatiques
(voir Sources et puits
de carbone : leur variabilité interannuelle). A l'échelle
de temps de la décennie, la variabilité de la biosphère
domine encore légèrement, mais celle de l'océan n'est
plus négligeable.
Parmi les diagnostics réalisés, nous en présentons
ici quelques uns, très globaux, qui nous semblent illustrer la
capacité de notre modèle à reproduire l'évolution
du climat sur les 150 dernières années, aussi bien en termes
de tendance que de variabilité inter-annuelle, et ainsi donner
quelque crédibilité à l'étude des évolutions
possibles dans le futur.
Evolution
future
Evolution des puits de CO2
L'évolution future du CO2 est simulée en utilisant
le scénario SRES-A2. Les résultats que nous montrons ici
vont jusqu'à l'année 2100 (Figure 1). L'augmentation simulée
du CO2 atmosphérique est proche, quoique légèrement
plus faible, de celle calculée pour le GIEC avec le modèle
simplifié de Bern (en 2100, nous avons 770 ppmv par rapport à
820 pour Bern). Cet écart est dû au puits biosphérique,
plus important dans notre simulation (en 2050, 4GtC/an par rapport à
3 ), les puits océaniques étant très proches (en
2050, 5.5 GtC/an par rapport à 5.4). On constate également
une saturation claire du puits biosphérique : à partir de
2040-2050 et jusqu'en 2100 il sature à peine plus de 4GtC/an. La
variation géographique de ces puits biosphériques est illustrée
Figure 2. On remarque (Figure 2a) une augmentation générale
des puits dans les régions couvertes de végétation,
à l'exception notable de l'Amazonie où le puits baisse significativement.
Nous y reviendrons plus loin.
Evolution
du climat
Comme nous considérons ici le CO2 comme seul gaz à
effet de serre, le forçage radiatif est environ 40 % plus faible
que si tous les gaz étaient pris en compte. Nous obtenons bien
que l'augmentation de la température moyenne du globe de notre
simulation est sensiblement plus faible que la moyenne des simulations
réalisées avec le scénario IS92A. Nous retrouvons
les résultats considérés maintenant comme classiques
(Figure 3):
- augmentation de la température
de surface plus fortes aux hautes latitudes qu'aux basses, plus fortes
sur les continents et la glace de mer que sur les océans... ;
- les précipitations
augmentent dans les régions équatoriales et aux moyennes
et hautes latitudes tandis qu'elles augmentent peu, ou même diminuent
, dans les régions subtropicales.
Comme autre changement climatique
significatif signalons la décroissance du volume de la glace de
mer en Arctique de 35% en 2050, une telle décroissance ne se retrouvant
pas en Antarctique.
Impact
du changement climatique sur le cycle du carbone
Les simulations ci-dessus ont été réalisées
en couplant le modèle climatique aux modèles de carbone.
Les modèles de carbone dépendent du climat, le climat dépendant
lui-même du CO2 atmosphérique et donc des modèles
de carbone. Pour estimer l'effet de ce couplage, nous avons réalisé
une simulation avec émissions anthropiques de CO2 dans
laquelle les modèles de carbone sont forcés par un "climat
constant", cest-à-dire un climat non perturbé
par les émissions anthropique de CO2 (dans la pratique
on prend le climat de la simulation de contrôle évoquée
précédemment). Les résultats de ces simulations sont
portés sur la figure 4. On peut remarquer (Figure 4a) que, dans
le cas climat constant, le taux de CO2 atmosphérique
est plus faible que dans le cas couplé, cest-à-dire
que les puits naturels sont plus élevés. A l'horizon 2050,
le puits océanique est peu modifié (Figure 4c) alors que
le puits biosphérique est nettement plus important (Figure 4b).
Lorsque l'on ne tient pas compte du changement climatique du à
l'accroissement de CO2 , le puits biosphérique augmente dans toutes
les régions couvertes de végétation, sans exception
(Figure 2b) : c'est l'effet de fertilisation du CO2 . La prise
en compte du changement climatique réduit le puits biosphérique
principalement dans les régions équatoriales et tropicales
d'Afrique et d'Amérique, alors qu'il a plutôt tendance à
augmenter dans les hautes latitudes (Figure 2c). Dans les basses latitudes,
la croissance des plantes est principalement limitée par la disponibilité
en eau. La réduction du puits biosphérique dans ces régions
provient principalement d'une contrainte hydrique plus forte due à
une augmentation de l'évaporation. Aux hautes latitudes la croissance
des plantes est principalement limitée par la température;
son augmentation leur permet au contraire un meilleur développement.
Dans les régions tropicales, l'effet climatique dû à
l'accroissement de CO2 peut réduire très fortement
les puits biosphériques et annuler, voire dépasser, l'effet
de fertilisation des plantes dû à l'augmentation du CO2 atmosphérique.
Ceci explique pourquoi, dans la simulation scénario couplée
Climat-Carbone, le puits biosphérique soit augmente peu, soit diminue
dans certaines régions d'Afrique et d'Amérique équatoriale
(Figure 2, pages couleur) Cela explique également la saturation
du puits biosphérique à partir des années 2040-2050
: l'effet climatique néfaste aux écosystèmes tropicaux
est tellement large qu'il compense globalement l'augmentation du puits
liée à l'augmentation du CO2 atmosphérique.
Biosphère
et océan se renvoient le carbone
En ce qui concerne l'absence de changement notable du puits de carbone
océanique, nous avons pu mettre en évidence que c'est le
résultat de deux perturbations qui se compensent. Le changement
climatique diminue sensiblement le puits océanique, pour un taux
de CO2 atmosphérique donné. Mais nous venons de voir que
le puits biosphérique se réduit assez fortement du fait
du changement climatique, entraînant une augmentation du CO2
atmosphérique. Cette augmentation accroît les flux de CO2
de l'atmosphère vers l'océan, et donc accroît le puits
océanique. Et il se trouve qu'à l'horizon 2050, ces deux
effets se compensent presque totalement. Mais l'océan sommeille
pour probablement mieux se réveiller ensuite... En effet, un autre
jeu de simulations réalisé avec les mêmes modèles,
mais dans lequel les modèles climatiques et de carbone n'étaient
pas directement couplés, révèlent qu'au delà
d'un doublement du CO2 par rapport à l'époque
pré-industrielle, le changement climatique diminue assez fortement
le puits de carbone océanique. Lorsque la concentration atteint
4 fois la valeur pré-industrielle, le changement climatique diminue
le puits océanique de 35% et le puits biosphérique de 55%.
De fait, le puits océanique simulé ici semble effectivement
commencer à saturer vers la fin de la simulation (années
2090-2100).
Une
inconnue à long terme
Pour étudier l'évolution future du climat sous l'effet des
émissions anthropiques des gaz à effet de serre, la démarche
usuelle, telle celle utilisée par le GIEC/IPCC, est la suivante
:
- estimation des émissions
à partir de différents scénario d'émission,
- calcul de l'évolution
des puits naturels et de la concentration de l'atmosphère en
CO2,
- calcul de l'évolution
du climat correspondant.
Dans une telle démarche,
on néglige la dépendance des puits de CO2 , et
donc du CO2 atmosphérique, vis-à-vis du climat.
A l'horizon 2100, le CO2 atmosphérique est environ 20%
plus élevé si l'on tient compte de ce couplage que si l'on
nen tient pas compte. Cet accroissement supplémentaire de
CO2 induit un accroissement du changement climatique également
d'environ 20%. Nous avons pu montrer à partir de simulations complémentaires
dans lesquelles le climat et le cycle du carbone n'étaient pas
directement couplés, que cet effet de couplage devrait continuer
à croître et atteindre 20 à 25% en cas de quadruplement
du CO2 . Cet impact du changement climatique sur le cycle du
carbone n'est pas du tout uniformément réparti sur le globe.
Si les régions des hautes latitudes voient leur puits de carbone
saccroître, celui-ci diminue dans toutes les régions
équatoriales et tropicales.
Dans cette étude, nous avons volontairement négligé
de nombreux phénomènes, dont la migration des espèces
végétales. La seule autre simulation couplée climat-carbone
qui utilise des modèles de circulation générale,
réalisée par le Hadley Center, prend en compte ce
phénomène et aboutit à des résultats beaucoup
plus marqués que les nôtres. Si de nombreuses incertitudes
demeurent, il est toutefois clair que dès à présent,
on ne peut négliger l'impact que le changement climatique aura
sur l'évolution à long terme des puits naturels de carbone.
Encart : The
Ocean Carbon-Cycle Model Intercomparison Project (OCMIP, coordination
IPSL/LSCE) (Patrick Montfray)
Contacts :
Jean-Louis Dufresne
LMD -UMR 8359 ,
(CNRS - Ecole Polytechnique - ENS, et Univ. )
Ecole Polytechnique
91128 Palaiseau cedex
dufresne@lmd.jussieu.fr
Pierre Friedlingstein
LSCE - UMR 1572 (CEA-CNRS)
CE Saclay Bât. 709
91191 Gif sur Yvette
pierre@lsce.saclay.cea.fr
|