|
Extrait de la Lettre
n°3 du Programme International Géosphère Biosphère-Programme
Mondial de Recherches sur le Climat (PIGB-PMRC)

1-Structure
méridienne des ondes en fonction de la latitude.

2 - Coefficients des ondes de Kelvin (à droite) et Rossby (à gauche) en
fonction de la longitude et du temps, calculés à partir des données du
réseau de mouillage TOGA-TAO.
|
|
Les ondes océaniques équatoriales
sont supposées jouer un rôle clé dans le déroulement d'un El Niño. Pour
la première fois une étude systématique de l'existence de ces ondes a
été entreprise.
Tous les deux à sept ans, le Pacifique tropical est le lieu de déroulement
du phénomène El Niño/Oscillation Australe (ENSO) (voir figure 1 dans "Le
programme TOGA" ). C'est la manifestation la plus importante
sur Terre de la variabilité climatique à court terme. Ses conséquences
économiques, écologiques et humaines peuvent être dramatiques (pluies
diluviennes sur l'Amérique du Sud, sécheresse dans la région indonésienne...).
Observations
Observer, comprendre et prédire cette variabilité climatique à court terme
ont été les objectifs majeurs du programme TOGA (Tropical Ocean Global
Atmosphere). Au cours de ce programme (1985-1994), a été mis en place
le réseau de bouées TOGA-TAO (Tropical Atmosphere Ocean) couvrant
actuellement l'ensemble du Pacifique équatorial (voir figure 3 dans "Le
programme TOGA"). La couverture synoptique de ce réseau a été
atteinte à partir de mi-1992 et il fournit désormais, en temps réel, un
ensemble de mesures in situ océaniques et atmosphériques à partir desquelles
peuvent être calculées, entre autre, la topographie de surface de la mer
(c'est à dire le niveau de la mer) et la tension de vent en surface.
D'autres sources d'observation de cette topographie sont les mesures altimétriques
des satellites GEOSAT (1986-1989) et TOPEX/POSEIDON (depuis octobre 1992).
Ces deux missions satellitaires ont fourni une couverture spatio/temporelle
dense du niveau de la mer dans le Pacifique tropical au cours des événements
El Niño de 1986-1987, 1992-1993 et La Niña de 1988-1989.
A l'aide de ces deux jeux de données (in situ et altimétriques), il est
désormais possible de confronter théories d'ENSO et observations. En particulier,
le mécanisme de "l'oscillateur retardé" (Schopf et al.,
1988, Battisti, 1988) repose sur l'existence des ondes équatoriales
océaniques, ondes affectant notamment la topographie de surface de la
mer (niveau de la mer).
Ondes équatoriales
La structure thermique de l'océan Pacifique équatorial est telle que la
couche d'eau superficielle, chaude, bien mélangée, de température homogène,
a une épaisseur située entre 150 et 200 mètres dans le Pacifique ouest
et s'amenuise à moins de 50 mètres dans le bassin est, au large des côtes
de l'Amérique centrale. La thermocline est la zone qui limite cette couche
en profondeur, zone où la température décroît fortement. Les coups de
vents dans la zone équatoriale exercent une pression sur la surface de
la mer, agissant ainsi à la fois sur le niveau de la mer et sur la profondeur
de la thermocline, et donnent lieu à la propagation d'ondes.
Au cours des événements El Niño, seules les ondes de Kelvin et de Rossby
peuvent jouer un rôle influent. Les ondes de Kelvin (figure 1) se propagent
d'ouest en est à une vitesse proche de 3,0 m/s. Les ondes de Rossby (figure
1; nous nous limitons ici au premier mode méridien) se propagent d'est
en ouest à une vitesse proche de 1,0 m/s. Dans le cas d'une anomalie de
vent d'ouest (fort coup de vent soufflant de l'ouest vers l'est), anomalie
car dans cette région les vents réguliers sont les alizés qui soufflent
de l'est vers l'ouest, les ondes générées sont:
- une onde de Kelvin de "downwelling" à l'est, c'est à dire
se propageant vers l'est, à partir de l'endroit où a eu lieu le coup de
vent,
- une onde de Rossby d'"upwelling" à l'ouest.
Si au contraire l'anomalie est d'est, les ondes sont respectivement d'"upwelling"
et de "downwelling".
Le terme "downwelling" signifie élévation du niveau de la mer
et approfondissement de la thermocline, le terme "upwelling"
signifiant l'inverse.
Un autre aspect fondamental du mécanisme de "l'oscillateur retardé"
concerne la fin d'un événement El Niño. Il repose sur la réflexion des
ondes de Rossby sur le bord ouest du bassin Pacifique (côte asiatique).
Au cours d'un événement chaud El Niño, des anomalies de vents d'ouest
(coup de vent d'ouest) sont observées depuis le Pacifique ouest jusque
dans le Pacifique central. Ces anomalies de vent engendrent des ondes
de Kelvin de "downwelling" qui, en se propageant vers l'est,
vont amplifier le réchauffement des couches de surface océaniques. Elles
engendrent également des ondes de Rossby d'"upwelling" qui,
en arrivant sur la côte ouest du bassin, se transforment, lors de leur
réflexion, en ondes de Kelvin, toujours d'"upwelling". Ces dernières
se propagent alors vers le Pacifique central où elles agissent contre
le développement de l'instabilité chaude en provoquant notamment une remontée
de la thermocline et des eaux froides, plus profondes, vers la couche
superficielle. Dans la théorie de l'oscillateur retardé, ce mécanisme
est suggéré comme responsable de la fin des événements chauds El Niño.
Bien que l'existence des ondes équatoriales de Kelvin et de Rossby ait
déjà été démontrée, aucune étude n'avait jusqu'à présent permis de quantifier
sur plusieurs années des mécanismes de propagation/réflexion de ces ondes
à travers l'ensemble du bassin Pacifique. Ces deux aspects (propagation
et réflexion) ont été abordés à l'aide de données dans les deux études
suivantes.
Résultat des analyses du niveau de la mer
D'une part, utilisant les données GEOSAT, il a été possible d'étudier
la variabilité des ondes équatoriales au cours des épisodes El Niño de
1986-1987 et La Niña de 1988-1989 et montré que les ondes de Kelvin et
de Rossby expliquaient plus de 70% de la variance du niveau de la mer
dans la bande équatoriale (4°N-4°S). La qualité des données de
GEOSAT dans le Pacifique ouest n'a pas permis d'étudier les réflexions
de ces ondes sur la côte.
D'autre part, après avoir développé une méthode originale de séparation
des ondes à partir du niveau de la mer, il a été possible d'utiliser les
données TOPEX/POSEIDON et TOGA-TAO de novembre 1992 à décembre 1993. Des
ondes de Kelvin et de Rossby, se propageant aux vitesses théoriques, ont
ainsi été mises en évidence (figure 2). De plus, la méthode mise au point
permettant de calculer les amplitudes des ondes jusqu'au bord ouest du
bassin Pacifique, les réflexions des ondes de Rossby en ondes de Kelvin
ont pu être étudiées. Les conclusions sont, d'une part, que les ondes
de Rossby ne semblent pas se réfléchir sur la frontière maritime du Pacifique
ouest et, d'autre part, que le vent dans cette région explique une grande
part de la variance du signal en onde de Kelvin se propageant vers le
Pacifique central. Les résultats ne plaident donc pas en faveur du mécanisme
de l'oscillateur retardé. Toutefois, cette étude doit être confirmée par
l'analyse d'observations sur plusieurs années afin de séparer les influences
du cycle saisonnier et de la variabilité de type ENSO. Ainsi, le maintien
du réseau TOGA-TAO et la surveillance altimétrique des océans sur plusieurs
années sont indispensables pour mieux appréhender les processus couplés
mis en jeu dans la variabilité climatique saisonnière et inter-annuelle.
Contact :
J.-P. Boulanger - C. Menkes
LODYC, CNRS/IRD/UPMC
Université Pierre et Marie Curie
4, Place Jussieu
75252 Paris cedex 05
|