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Extrait de la Lettre
n°9 du Programme International Géosphère Biosphère-Programme
Mondial de Recherches sur le Climat (PIGB-PMRC)

1 - Observation dans le Pacifique équatorial de 1993-1997 montrant
le déroulement de l'El Nino 1997.

2 - Anomalies de niveau de la mer extraite des données de TOPEX-POSEIDON
pour le 25 décembre 1996, le 24 avril 1997 et pour le 5 septembre 1997
(en provenance du LEGOS, Toulouse) montrant la naissance et le développement
de El Niño 1997.

3 - Prévision saisonnière expérimentale effectuée par le Centre Européen
de Prévision Météorologique à Moyen Terme.

4 - Schéma illustrant la réponse de l'océan à
un coup de vent dans la région du front de salinité du Pacifique
central.
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El Niño est un puissant régulateur climatique, entre les tropiques
vers les latitudes tempérées. C'est un élément essentiel du climat terrestre
dont la compréhension permettra une meilleure appréhension des ajustements
climatiques. Son observation intensive est indispensable pour guider les
études de mécanismes et notre capacité à le décrire correctement par nos
modèles est mesurée par les tests de prévision.
El Niño 97
L'année 1997 vit s'épanouir des anomalies climatiques spectaculaires dans
toute la ceinture de l'océan Pacifique tropical. Les feux catastrophiques
en Asie du sud-est se développèrent pendant l'été, puis ce fut le tour
de l'Australie. Pendant l'automne et l'hiver qui suivirent, la Californie
et l'Amérique centrale subirent de violentes précipitations, alors que
la sécheresse sévissait dans la région du Nordeste brésilien. Une cause
unique est à l'origine à ces dérèglements, le phénomène El Niño.
Dès le début de lannée 1997, le satellite franco-américain TOPEX-POSEIDON
a détecté le gonflement impressionnant du niveau de la mer dans le Pacifique
équatorial qui se propagea rapidement d'ouest en est pendant le mois d'avril.
Pourtant, les controverses sur l'arrivée d'un El Niño allaient
bon train depuis quelques mois déjà dans le monde scientifique. Depuis
le début des années 90, plusieurs centres utilisent des simulations numériques
pour prévoir l'évolution des anomalies à quelques mois d'échéance. El
Niño 1997 passa complètement inaperçu dans certains systèmes de prévision
qui avaient anticipé avec succès le développement des El Niño de
1982-83, 1986-87, 1991-92 plus d'un an à lavance. En revanche, les
systèmes d'observation avaient détecté, dès novembre 1996, la présence
d'une anomalie exceptionnelle. El Niño fut au rendez-vous : le
signal de réchauffement s'étendit sur tout l'équateur, en moins d'un mois,
en avril 97; il gagna en amplitude pendant tout l'été pour être pleinement
développé pendant l'automne et l'hiver avec des conséquences climatiques
dramatiques dont la presse fit écho. Il régressa à la fin de l'hiver 1997-98
et des anomalies froides de moindre amplitude lui succédèrent à partir
de juin 98. Le cycle Niño 97 / Niña 98 bénéficia d'une couverture exceptionnelle
grâce aux observations spatiales, aux réseaux dobservations in-situ
et à l'effort d'interprétation et de simulation numérique. De nombreuses
équipes travaillent pour reconstituer toutes les phases de lanomalie
et pour comprendre pourquoi un événement aussi intense a produit une divergence
aussi importante dans les systèmes d'analyse.
Les moyens dobservations
Le réseau dobservation dans locéan pacifique
L'océan Pacifique a été progressivement instrumenté pour mieux cerner
le développement des anomalies tropicales. Les premiers réseaux de mesures
furent le réseau des navires marchands et celui des marégraphes. Ces réseaux
furent complétés, lors du programme international TOGA (Tropical Ocean
and Global Atmosphere), voir " Le
programme TOGA ", par un réseau de nouvelle conception qui suit
les processus le long de l'équateur. Ce réseau TAO (Tropical Atmosphere
Ocean) est constitué de mouillages instrumentés qui mesurent, en continu,
les conditions atmosphériques (vent, température de l'air, humidité) et
la température dans les premiers niveaux de l'océan jusqu'à 400 mètres
de profondeur.
Le déploiement du dispositif, soixante neuf mouillages qui couvrent
l'océan tropical entre 8°S à 8°N, a pris plusieurs
années et est réellement opérationnel depuis 1992.
Certains sites privilégiés sont également équipés
de mesures de courant et de salinité. Les données sont transmises
en temps réel par satellite et accessibles à tout chercheur.
C'est grâce à ce système que fut détectée,
dès novembre 1996, l'accumulation d'eau chaude, vers 150 mètres
de profondeur, dans la région ouest du Pacifique tropical.
Les données satellites
Depuis 1982, au jeu de mesures in situ, sajoutent les données des
satellites indispensables pour obtenir une image globale de l'évolution
climatique. Les années 90 correspondent en particulier au lancement des
satellites dédiés à l'océanographie. Dès 1992, les satellites ERS1 puis
ERS2 permettent de déterminer le vent soufflant à la surface des océans.
Et surtout, depuis 1992, nous bénéficions du satellite TOPEX-POSEIDON
dont le radar altimétrique mesure les variations du niveau de la mer avec
une précision centimétrique. Ces réseaux d'observation permettent de suivre
étape par étape le déroulement des anomalies El Niño, conjointement
dans l'océan et dans l'atmosphère.
Le développement spatio-temporel d'une anomalie est complexe et
l'événement de 1997 a bénéficié d'une
couverture spatiale exceptionnelle par la radiométrie, la diffusiométrie
et l'altimétrie (figure 1). Ces instruments apportent des informations
complémentaires sur le développement des anomalies. Les
radiomètres suivent la température de surface, qui est le
paramètre clé du couplage air-mer alors que le diffusiomètre
suit le champ de vent à la surface de l'océan et l'altimètre
mesure les variations du niveau de la mer qui correspondent à l'ajustement
dynamique de l'océan sous l'effet du vent et des flux.
Les observations 1995-98
L'altimètre de TOPEX-POSEIDON montre une surélévation
du niveau de la mer dans le Pacifique ouest depuis l'été
1995 (figure 1). Les mouillages TAO permettent de vérifier qu'à
l'automne 1996, cette surélévation du niveau de la mer correspond
à un enfoncement de la thermocline océanique dans la partie
ouest de l'océan Pacifique. Cette masse d'eau chaude commence à
se déplacer lentement vers le Pacifique central pendant l'hiver
1996-97 et le printemps. On note pendant cette période de forts
coups de vent d'ouest dans le Pacifique ouest. Au début du printemps
1997, le niveau de la mer est très élevé dans la
partie ouest du Pacifique de part et d'autre de l'équateur. A cette
époque, il n'y a pas encore d'anomalie significative en température
de surface. Vers la fin du printemps, le phénomène accélère
brutalement. L'augmentation du niveau de la mer se propage très
rapidement vers l'est, le long de l'équateur, pour atteindre un
maximum d'amplitude sur la côte de l'Equateur (figure 2).
Les anomalies de température de surface apparaissent à partir
d'avril. Elles amplifient rapidement avec un maximum à l'est sans
propagation apparente. Ce n'est qu'avec l'apparition d'anomalies de température
de surface océanique que s'organisent distinctement les anomalies
atmosphériques. A l'ouest des anomalies équatoriales chaudes
de l'océan, apparaissent des anomalies de vents d'ouest qui caractérisent
la diminution des alizés (figure 1). Il y a alors développement
d'une instabilité couplée entre océan et atmosphère
et l'anomalie s'amplifie pour atteindre sa pleine maturité pendant
l'automne 97 et l'hiver 97-98, période où elle affecte de
manière importante le climat de l'hémisphère d'hiver,
en particulier sur le continent nord-américain.
Prévision
Pourquoi, malgré la clarté et lampleur du signal,
lépisode 1997 n'a-t-il pas été détecté
par tous les systèmes de prévision ? Un système de
prévision est composé de deux éléments : un
modèle dynamique qui calcule l'évolution temporelle des
différentes variables à partir de conditions initiales,
et un système d'analyse qui contraint l'état initial du
modèle par des observations. De nombreux modèles conceptuels
travaillent sur un mode de perturbation, comme le modèle proposé
par Zebiak et Cane (1987); c'est-à-dire que seules les anomalies
par rapport au cycle saisonnier moyen sont calculées. Les caractéristiques
saisonnières moyennes de la circulation atmosphérique et
de la température de surface de l'océan sont imposées.
La pertinence d'un modèle donné se vérifie a posteriori,
par comparaison aux observations et bon nombre de ces modèles ont
été ajustés sur les observations des années
80. Le système d'analyse, quant à lui, permet d'ajuster
les conditions initiales en utilisant les observations.
Parmi les précurseurs potentiels dEl Niño, l'un des plus
utilisés est le vent. Cette idée est basée sur le fait que les déformations
de la thermocline tropicale sont expliquées au premier ordre par le champ
de vent. Cane, Zebiak et Dolan (1986) forcent leur système océanique par
les anomalies du vent observé avant de démarrer une prévision avec le
système couplé. La technique fut améliorée par Chen et al. (1995) qui
filtrèrent le système couplé dans sa phase de préconditionnement et qui
obtinrent de remarquables scores de prévision pour les El Niño
des années 1979-1992. Or, les systèmes de prévision, basés sur des modèles
de perturbation ou dont la seule initialisation repose sur la connaissance
du champ de vent, ont eu beaucoup de difficulté à reproduire les conditions
chaudes prévalant dans le Pacifique de 1992 à 1995 et ils n'ont pas détecté
le démarrage d'El Niño en 1997. De plus, ils n'ont pu en suivre
le développement lorsque celui-ci est parvenu à maturité. Les recherches
actuelles indiquent que les champs de vent utilisés dans la phase de préconditionnement
(anomalies de vent calculées à partir des observations des bateaux marchands)
souffraient de biais systématiques importants en 96 (dont la raison n'a
pas encore été élucidée) et que l'océan était tellement froid que les
anomalies ne pouvaient se déclencher (Chen et al., communication personnelle).
Cet échec de prévision ne fut pas général et certains systèmes de prévision
(en particulier, le Centre Européen de Prévision Météorologique à Moyen
Terme) détectèrent le développement d'une anomalie majeure en 1997 dès
l'hiver 1996-97 (figure 3). Le système de prévision saisonnière du Centre
Européen est beaucoup plus complexe que les précédents: les états océaniques
et atmosphériques sont entièrement calculés dans leur évolution spatiale
et temporelle par un modèle couplé global (voir la revue sur ce type de
modélisation faite par Delecluse et al., 1998); l'initialisation des prévisions
repose sur l'idée que les précurseurs favorables à El Niño sont
internes à l'océan (dans la stratification de la thermocline, en particulier).
Les modèles dynamiques n'ayant pas toute la physique nécessaire pour représenter
correctement l'état tridimensionnel de l'océan, celui-ci est initialisé
avec toutes les observations disponibles en temps réel. Sont utilisées,
en particulier, les profils thermiques observées par le réseau TAO et
les bateaux marchands. L'accumulation exceptionnelle d'eau chaude, couplée
aux coups de vent d'ouest particulièrement intenses pendant l'hiver 1996-97,
semble avoir été déterminante pour le développement précoce d'El Niño
en 1997. Cependant, le succès de prévision d'un événement de grande ampleur
ne suffit pas à établir de façon certaine la possibilité de prévision
de ces anomalies. Il faut pour cela pouvoir recommencer les tests plusieurs
dizaines de fois, sur des événements différents, et en absence d'événements.
Les systèmes de prévision bâtis sur les modèles couplés tridimensionnels
sont prometteurs mais demandent encore de nombreux tests pour être qualifiés
comme opérationnels.
Conclusion et perspectives
Cette analyse des succès et échecs des prévisions montre que notre connaissance
des mécanismes qui conditionnent l'occurrence des El Niño n'est
pas suffisante. Que faut-il pour déclencher El Niño? Des conditions
nécessaires comme l'accumulation de chaleur dans le Pacifique Ouest, certes,
mais elles ne sont pas suffisantes. Il faut comprendre pourquoi et comment
cette anomalie démarre sa propagation vers le Pacifique Est.
Une des hypothèses, que nous explorons actuellement, est un couplage océan-atmosphère
particulier, qui se développe en présence de coups de vent d'ouest, qui
sont la signature à la surface de l'océan d'un mode de variabilité intra-saisonnier
de l'atmosphère, encore très mal représenté dans les modèles atmosphériques.
Ces coups de vent déclenchent des jets océaniques vers l'est, et les déformations
de la thermocline associées se propagent vers l'est sous forme d'onde
(figure 4). Si l'impact de ce coup de vent est suffisamment proche de
la région de transition entre le réservoir chaud du Pacifique ouest et
les régions de remontée d'eau froide et si la structure de l'océan s'y
prête, des anomalies chaudes océaniques peuvent se développer. A leur
tour, ces perturbations thermiques déclencheraient une amplification de
la réponse atmosphérique. Ainsi la succession de coups de vent intenses
serait un facteur de déstabilisation: elle pourrait accélérer et intensifier
le développement d'un El Niño suivant la période pendant laquelle
ils se produisent et suivant leurs caractéristiques.
Outre la phase d'initiation des El Niño, leur déroulement soulève
également des problèmes difficiles. L'anomalie côtière qui a donné son
nom à l'événement arrive parfois six mois avant l'anomalie du Pacifique
central, parfois trois mois après. De plus, d'un événement à l'autre,
El Niño revêt des caractéristiques différentes. Il interagit avec
la variabilité de l'atmosphère et de l'océan, et son déroulement dépend
de l'état moyen du système océan-atmosphère sur lequel il se développe.
Certaines décennies sont marquées par des événements répétitifs (par exemple
entre 1982 et 1992) puis le caractère devient erratique (par exemple,
de 1992 à 1996).
La structure du Pacifique équatorial dépend de l'équilibre général du
système océan-atmosphère en réponse au forçage naturel et anthropique
et il est envisageable que la signature des El Niño puisse être
modifiée par interaction avec la variabilité de basse fréquence (10-100
ans et plus) du système océan-atmosphère. Là encore, les théories et modèles
ne sont pas convergents. Certains prédisent qu'un réchauffement global
du système conduit à une amplitude plus forte des anomalies El Niño
(Knutson et al., 1997, Tett, 1995); d'autres en revanche pensent que le
couplage océan-atmosphère intense des tropiques peut conduire à un refroidissement
régional des tropiques qui tendrait à affaiblir significativement le réchauffement
global (Cane et al., 1997). Ces problématiques sont au cur des interrogations
du programme international de recherche CLIVAR (Climatic Variability
and Predictability).
Contact :
Pascale Delecluse
LODYC (Unité Mixte de Recherche CNRS, IRD, UPMC)
Tour 26/4 - Case 100
4 place Jussieu
75252 Paris Cedex 05
delecluse@lodyc.jussieu.fr
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