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Extrait de la Lettre
n°9 du Programme International Géosphère Biosphère-Programme
Mondial de Recherches sur le Climat (PIGB-PMRC)

Révision selon Ortlieb (1999) de la chronologie des événements historiques
El Niño au cours des quatre derniers siècles et demi établie par
Quinn & Neal (1992).
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Retracer la séquence temporelle de lENSO sur les derniers
siècles, période qui inclut à la fois la période
pré-industrielle, et des épisodes climatiques plus froids
(Petit Age Glaciaire) ou plus chauds (Episode chaud Médiéval)
que le XXe siècle, est une préoccupation majeure à
lheure actuelle. Létude des archives historiques de
la côte pacifique de lAmérique du Sud apporte de précieuses
informations.
El Niño : un phénomène de variabilité
irrégulier
Le phénomène El Niño constitue la première cause de variabilité
climatique interannuelle à léchelle globale (voir "El
Niño - Présent et passés". Les enjeux économiques, notamment
pour certains pays tropicaux particulièrement exposés, conduisent à mettre
laccent sur une analyse de plus en plus fine des précurseurs et
de lévolution des manifestations El Niño, de manière à pouvoir
prédire non seulement la période dapparition de lévénement
suivant mais également lintensité du phénomène, et les désastres
qui laccompagnent souvent (voir "El
Niño 97 et sa prévision").
La périodicité des événements El Niño nest pas fixe, même
si statistiquement une "quasi-cyclicité" de lordre de
3,7 ans a pu être calculée. Le cycle de développement de lanomalie,
également, varie dun événement à lautre. Cette variabilité
dans les périodes dapparition, la durée, lintensité et la
récurrence du phénomène compliquent sérieusement les études de prédictibilité.
Or, les séries temporelles sur lesquelles travaillent la grande majorité
des chercheurs sont limitées aux toutes dernières décennies, les seules
pour lesquelles on dispose de données instrumentales suffisamment précises
sur les conditions océaniques et atmosphériques. Les séries de données
pluviométriques ou de température de lair peuvent, quant à elles,
atteindre un siècle ou un siècle et demi, rarement plus. Ces fenêtres
temporelles sont très courtes.
Etendre la séquence temporelle à plusieurs siècles.
à laide denregistrements paléoclimatiques continus,
à résolution annuelle, de marqueurs de conditions ENSO est
donc devenu une nécessité. Cela explique lintérêt
porté ces dernières années pour les séquences
coralliennes et les carottes de glaces des zones tropicales. Au niveau
international, ces recherches sont regroupées dans le projet ARTS
(Annual Records of Tropical Systems) du programme PAGES et commencent
à être prises en compte dans CLIVAR. Une autre source dinformation
importante et mal connue est létude des documents historiques.
Les chronologies historiques de W. Quinn
Les premières recherches sur la variabilité du phénomène El Niño
et la définition de son intensité sont à porter au crédit de W. Quinn
(1993) qui dès la fin des années 70 proposa une séquence historique des
événements El Niño. Cette chronologie couvrant les quatre derniers
siècles et demi fut établie par la compilation de données historiques
provenant du Pérou, région où fut définie (en 1891, par L. Carranza) lanomalie
océano-climatique " El Niño ". Quinn et ses collaborateurs
analysèrent et interprétèrent un grand nombre de documents laissés par
les conquistadores du Pérou, diverses chroniques historiques, des
archives municipales et provinciales, des récits de marins, et des témoignages
rapportés dans des ouvrages et journaux variés. Les indices utilisés doccurrence
dévénements El Niño étaient des descriptions de pluies violentes,
dinondations et de crues de rivières dans le désert côtier du Pérou,
des délais anormalement courts de navigation dans le Pacifique oriental,
des effets secondaires danomalies thermiques (océaniques ou atmosphériques).
Dans la première séquence historique publiée en 1987
lessentiel des sources dinformation provenaient de la côte
péruvienne, et plus rarement des régions limitrophes. Par
la suite, au début des années 90, Quinn compléta
cette séquence en incluant dautres régions (sud-est
de la Bolivie, le Chili central, le nord-est brésilien). Parallèlement
il élabora une séquence qualifiée de "globale"
qui prenait en compte, en plus, des données documentaires sur les
crues du Nil et les anomalies pluviométriques en Inde et en Australie
(voir colonnes 4 et 5 du tableau). Lintensité de chaque événement
était estimé ainsi que le degré confiance accordé
à la reconstitution.
Ces chronologies ont, depuis, joué un rôle très important
: la plupart des travaux portant sur la relation ENSO/forçage solaire,
les calibrations de divers types denregistrements paléoclimatiques
(dendroclimatologie, séquences glaciaires et coralliennes, "
varves " marines), la variation dans le temps des intensités
supposées des événements, ou lanalyse des interactions
avec des variations climatiques décennales à séculaires,
se sont très largement reposées, sinon exclusivement reposés
sur les chronologies proposées par Quinn et al.
Manifestations historiques dEl Niño
au Pérou et au Chili
Une analyse détaillée des sources citées par Quinn et al. a été entreprise
dès 1992 dans le cadre dune collaboration entre chercheurs de lORSTOM
(renommé IRD), du CNRS, de lInstitut Français dEtudes Andines
(Lima) et de lInstitut de géophysique du Pérou. Une révision critique
de certaines des archives citées par Quinn montra certaines incohérences
et souleva plusieurs problèmes de réinterprétation, et il apparu nécessaire
de réexaminer systématiquement lensemble de ces sources. Cette analyse,
parfois complétée par des textes complémentaires récemment découverts,
a conduit à remettre en question la reconstruction de nombre dévénements,
ou, dans quelques cas, à mettre en évidence loccurrence dévénements
non identifiés auparavant (voir figure). Elle est basée sur une recherche
documentaire tant au Pérou, quau Chili, en Equateur et en Bolivie.
Les "proxies" pertinents?
Lun des principaux problèmes soulevés lors de létude critique
des sources citées par Quinn tient à la définition des indicateurs de
conditions El Niño et leur distribution géographique. Par exemple,
des témoignages daverses exceptionnelles dans la région côtière
désertique du Sud Pérou, ou des crues de la rivière Rimac qui traverse
Lima, ou encore la mention de tempêtes électriques sur la côte du Pérou
central, furent souvent utilisés par Quinn comme des indicateurs de situations
El Niño, même en labsence de toute autre information sur la climatologie
du reste du pays durant la même année. Or, lanalyse de données climatologiques
des quatre dernières décennies et un certain nombre dexemples historiques
bien documentés montrent que des pluies sur la côte méridionale du pays,
et dans le bassin versant du Rimac, peuvent ne pas avoir de rapport avec
des situations El Niño, voire être des manifestations de situations
"La Niña". Ainsi, semble-t-il justifié de ne pas conclure à
loccurrence dévénements El Niño dans les nombreux cas
pour lesquels on ne dispose pas dinformations précises sur les conditions
météorologiques passées au nord-Pérou. Et lorsqu'il existe des évidences
de sécheresse durant les mois dété sur la côte nord du pays, il
est même possible de nier les reconstructions doccurrence du phénomène.
Intensité des événements passés
Les catastrophes et grandes destructions provoquées par des pluies exceptionnelles
sur la côte péruvienne, naturellement décrites par les chroniqueurs, permettent
d'identifier sans risques d'erreur les événements El Niño les plus
forts. Pour les manifestations d'événements d'intensité moyenne, les sources
sont souvent plus difficiles à trouver et à interpréter, notamment lors
des périodes les plus anciennes (XVI-XVIIIe siècles). En fait, même dans
les cas de destruction de villes ou de ponts due à de fortes pluies, il
nest pas toujours justifié de se reposer sur des arguments de proportionnalité,
pour évaluer les rapports dintensité des événements. Le ré-examen
des sources fournies par Quinn et al. a cependant conduit à questionner
les évaluations de " forte " intensité dans les cas où les seules
manifestations documentées étaient, par exemple, un orage électrique,
une averse isolée, la faible durée dun voyage Panama-Lima, ou une
épidémie de variole. Dans d'autres cas, en se basant parfois sur de nouvelles
sources provenant du sud de l'Equateur, il a été possible de modifier
l'intensité des événements El Niño passés (voir
tableau).
Fiabilité des sources
Quinn et al. ont eu tendance à évaluer la fiabilité de leurs reconstructions
d'événements passés en fonction du nombre de sources utilisées. Cette
approche est critiquable. En matière de recherches historiques, il est
inévitable de se livrer, d'abord, à une évaluation de la fiabilité des
textes et de la crédibilité de leurs auteurs. Les simples reprises dinformations
antérieures, par des compilateurs, doivent être décelées et appréciées
comme telles dans lévaluation du degré de confiance dans la validité
des reconstructions. C'est ainsi que la relecture critique des sources
mêmes citées par Quinn et al. a amené à modifier assez substantiellement
le degré de confiance des reconstitutions de nombre d'événements El
Niño (voir le nombre
de "?" du tableau).
Corrélation Chili central -Nord Pérou
Un autre problème mis en évidence par les récentes recherches sur les
documents historiques concerne la téléconnexion entre les manifestations
El Niño au Chili central et au Nord Pérou. Depuis la première moitié
du XIXe siècle, il existe une bonne corrélation entre les anomalies positives
de précipitations entre la côte nord-péruvienne (en été austral) et le
Chili central (au début de lhiver austral), ainsi qu entre
ces anomalies et les indices négatifs de lOscillation Australe.
Or les données documentaires recueillies jusquà présent tendent
à montrer que les coïncidences entre excès pluviométrique entre le Chili
central et le nord-Pérou étaient rarement vérifiées durant les XVIIe et
XVIIIe siècles. Aucun des événements de forte ou (très forte) intensité
(sauf en 1746-48), nont été enregistrés comme tels dans les deux
régions à la fois (voir les deux premières colonnes du tableau
joint). Cette constatation suggère que le système de téléconnexion
qui actuellement régit les anomalies climatiques le long de la bordure
est-Pacifique de lAmérique du Sud pouvait être alors différent de
lactuel. Si tel était effectivement le cas, les variations de conditions
de circulation atmosphérique impliquées dans la zone intertropicale pourraient
refléter des modifications significatives liées probablement au refroidissement
global du Petit Age Glaciaire.
Privilégier les indicateurs El Niño du Nord Pérou?
En tout état de cause, du point de vue de létablissement dune
séquence chronologique de référence des événements El Niño, la
rareté des coïncidences entre les manifestations du phénomène au Chili
central et au nord-Pérou pour les XVI-XVIIIe siècles, pose un problème
fondamental. Est-il justifié, comme le fit implicitement Quinn, dutiliser
indifféremment des indications provenant du Pérou et/ou du Chili, (voire
même du Nordeste brésilien, dans les versions les plus récentes de sa
chronologie " régionale " El Niño) pour identifier loccurrence
dévénements El Niño? On peut au contraire défendre lidée
que seules les années ayant été marquées par des anomalies positives de
pluviométrie sur la côte nord du Pérou, et/ou des anomalies thermiques
notables des eaux qui baignent le Pérou, peuvent être proprement qualifiées
dannées " El Niño ". Or cette option conduit à
réduire singulièrement le nombre des événements El Niño confirmés
des XVI-XVIIIe siècles (voir tableau)!
Données coralliennes des Iles Galapagos et données
documentaires
Lobtention dans larchipel des Galapagos par une équipe nord-américaine
dune carotte corallienne couvrant les quatre derniers siècles, permit
denvisager la reconstitution des événements ENSO à partir des anomalies
isotopiques. En effet, ces îles, proches des côtes équatorienne et nord-péruvienne,
sont situées dans une zone où se font sentir les plus fortes variations
thermiques liées à El Niño : les coraux qui y vivent sont susceptibles
davoir denregistré des variations positives de température,
pouvant dépasser 2°C durant plusieurs mois daffilée, lors des événements
de forte intensité. Des études préliminaires de calibration faisant intervenir
divers indicateurs géochimiques (Ba, Cd, Mn, Sr, isotopes stables de loxygène
et de carbone) dans les couches de croissance laissaient espérer que les
récifs des Galapagos constitueraient un excellent enregistreur des anomalies
ENSO. des derniers siècles.
En 1994, Dunbar et al. publièrent les résultats dune étude sur les
variations de d18O des bandes annuelles dun récif de Pavona clavus
qui couvrait la période 1587-1953. Les excursions négatives de la composition
en 18O, reflétant des anomalies positives de température, étaient en principe
assimilables à des indices doccurrence du phénomène El Niño.
Sur la base dune chronologie effectuée par comptage des bandes,
les auteurs fournirent une liste des années marquées par les excursions
les plus importantes. Ces années, et la valeur de la déviation d18O par
rapport à la moyenne des mesures annuelles effectuées, sont indiquées
colonne 3 du tableau joint. La comparaison de cette séquence chronologique
déduite de lenregistrement corallien avec celles documentées par
les textes historiques soit au Chili central, soit au Pérou, met en évidence
une très mauvaise corrélation : il nexiste aucune coïncidence entre
les épisodes ENSO les plus intenses des XVI-XIXe siècles.
Lune des explications possibles de cette non-corrélation tient à
déventuelles erreurs dans le comptage des bandes (provoquant des
décalages de plusieurs années). Une autre explication est indiquée dans
larticle précédent " El Niño présents et passés ":
la composition isotopique des coraux, utilisée seule, ne peut fournir
un enregistrement fiable des paléotempératures moyennes annuelles. Un
troisième élément à prendre compte est le pas déchantillonnage qui
doit être au moins saisonnier, voire mensuel, pour que puisse être reconstituée
une anomalie représentative dun événement ENSO. Léquipe de
Dunbar doit dailleurs publier prochainement une nouvelle série danalyses
sur les coraux des Galapagos effectuée avec un pas de temps nettement
inférieur.
Prospective
Des travaux en cours à lIRD portent à la fois sur la recherche de
documents dans des archives régionales du nord-Pérou, la caractérisation
de la variabilité climatique au XXe siècle dans les régions côtières péruviennes,
la quantification et localisation des anomalies de précipitations par
rapport à lintensité des phénomènes El Niño (calibration
actuelle et problèmes dextrapolation vers le passé). En parallèle
est développée également la recherche dautres indicateurs de manifestations
ENSO dans les régions les plus sensibles (laisses de crues historiques,
analyse denregistrements glaciaires et lacustres, etc.). Ces travaux
sont réalisés dans le cadre de programmes en coopération et de conventions
passées avec des climatologues et historiens du Pérou, du Chili, de Bolivie,
dArgentine, du Brésil et dEquateur.
Une synthèse des études évoquées ici, prenant
en compte la quasi-totalité des sources documentaires citées
par Quinn, et mettant laccent sur les données historiques
du Pérou et régions limitrophes, fait lobjet dun
chapitre dans le volume à paraître (El Niño and
the Southern Oscillation, Multiscale variability, global and regional
impacts, H. Diaz & V. Markgraf, eds., Cambridge Univ. Press).
Contact :
Luc Ortlieb
Programme PVC (Paléoclimatologie et Variabilité Cimatique),
UR1
Institut de Recherche pour le Développement (IRD, ex-ORSTOM)
32 Av. H. Varagnat
F-93143 Bondy
lortlieb@bondy.orstom.fr
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