| par
Philippe Bougeault
Texte
extrait de :
INSU, 30 ans de recherches en sciences de l'Univers,
1967 - 1997

Flux de chaleur mesurˇs
par l'avion Merlin IV |
Les équations de base
du mouvement de latmosphère sont connues depuis longtemps,
ainsi que les diverses sources dénergie qui la mettent en
mouvement. Cependant, les processus déchange dénergie
avec les milieux connexes (espace, océan, surfaces continentales,
cryosphère), et les mécanismes de redistribution et de changement
de forme de lénergie au sein de latmosphère
elle-même sont extrêmement variés, et donnent lieu
à une diversité quasi infinie de phénomènes.
Leau y joue souvent un rôle fondamental. Par ailleurs, certains
de ces phénomènes sont violents, et peuvent avoir des conséquences
socio-économiques graves.
Cest la nécessité de représenter de manière
plus réaliste lensemble de ces phénomènes dans
les modèles numériques de climat et de prévision
du temps qui a conduit une partie importante de la communauté française
des sciences atmosphériques à se structurer fortement autour
de grands projets de recherche où la mesure in situ et la modélisation
numérique développent une synergie toujours plus forte.
Ces projets sont toujours internationaux : la documentation in situ détaillée
dun phénomène atmosphérique requiert des moyens
qui dépassent ceux dun seul pays. Au plan national toutefois,
IInsu a joué un rôle clé dans cette structuration,
en fournissant les structures adéquates de concertation et dévaluation
de projets, comme les programmes Patom et Pnedc.
LInsu a trouvé au sein de la communauté nationale
des partenaires prêts à apporter leurs moyens à cette
politique commune, comme Météo-France, Edf, IIfremer,
le Shom, IOrstom, le Cnes ou lInra. Il a enfin consenti un
gros effort de développement dune nouvelle génération
de systèmes de mesure, qui mettent la technologie la plus avancée
au service des projets coopératifs de notre communauté,
et placent la France au tout premier rang international pour les radars
doppler, les lidars, et les profileurs de vent.
Nous donnerons ici quelques exemples de ces grandes campagnes expérimentales,
sans aucunement prétendre à lexhaustivité.
Pour fixer les idées, rappelons que les programmes cités
sont lourds : ils réunissent le plus souvent plusieurs dizaines
de chercheurs français, immergés dans des communautés
internationales de plusieurs centaines de personnes. Les calendriers,
de la planification aux conclusions scientifiques, sétalent
sur une dizaine dannées. Ils culminent au moment de la phase
de terrain, au cours de laquelle les mesures sont récoltées
grâce à des investissements humains et techniques considérables.
Ils sont enfin soumis à laléa climatique, car latmosphère
est un laboratoire naturel qui ne repasse jamais deux fois par le même
état : il faut accepter ses caprices, et développer des
stratégies pour exploiter au maximum des mesures qui sont, par
définition, non reproductibles....
Une bonne partie de lénergie que latmosphère
reçoit du soleil est dabord absorbée par les surfaces
continentales, puis cédée à latmosphère
sous forme de chaleur sensible et latente. Les modalités de ce
transfert et la répartition entre les deux flux dépendent
des propriétés du sol et de la végétation,
et varient à la fois dans lespace et dans le temps. Cest
pourquoi lInsu a encouragé la participation de chercheurs
français dans plusieurs programmes visant à documenter la
variabilité de ces flux sous divers climats. Le programme pilote
Hapex-Mobilhy du Pnedc et du Patom a été, en 1986, lun
des tout premiers au plan mondial, à poser le problème de
lévaluation expérimentale des flux dénergie
intégrés sur de vastes surfaces. Une stratégie alliant
télédétection, modélisation numérique,
mesures ponctuelles in situ sur des sites représentatifs, et mesures
aéroportées de validation a été alors développée.
Cette stratégie a été reprise dans la plupart des
projets internationaux qui ont suivi, comme Fife, Efeda, Boreas. Dans
la période récente, la France sest particulièrement
impliquée dans Hapex-Sahel, qui a permis détudier
notamment les rétroactions rapides et fortes qui existent entre
le climat et la végétation en Afrique de lOuest. Tous
ces programmes ont eu pour résultat de réduire considérablement
lincertitude sur le forçage exercé par les surfaces
continentales sur latmosphère. Un exemple concret est donné
par lintroduction du schéma ISBA de représentation
des échanges dans le modèle Argege-Climat, et bientôt
dans les modèles opérationnels de prévision du temps
à Météo-France. Cest grâce à de
tels développements que les études de lévolution
du climat et la prévision opérationnelle peuvent bénéficier
des observations par satellite des surfaces terrestres, par exemple celle
du radiomètre français Polder. Ces programmes ont enfin
permis de développer des liens entre les communautés atmosphériques
et hydrologiques, dont nous voyons aujourdhui les bénéfices
au travers de programmes comme le PNRN et le PNRH.
Un problème voisin se posait pour les surfaces océaniques
: réduire lincertitude importante sur la valeur des transferts
dénergie entre les surfaces océaniques et latmosphère.
Il sagit dun pré-requis pour améliorer la simulation
de lévolution du climat. Il revient ici au programme Patom
davoir su développer, à la fin des années 80,
une politique volontariste de grandes expériences à la mer
pour mesurer ces flux avec des techniques aussi fiables que ce qui se
pratiquait alors sur les continents. Une collaboration fructueuse a pu
être développée avec les milieux océanographiques.
Plusieurs chercheurs de la communauté atmosphérique se sont
reconvertis vers cette nouvelle spécialité. Cette action
a culminé avec la réalisation de plusieurs campagnes à
la mer, comme Sofia, Semaphore, Catch, et bientôt Fetch. Le volet
flux de lexpérience internationale Toga-coare
a également permis de collecter des mesures de flux en zone tropicale.
Dix ans après la réflexion impulsée par lInsu
et ses partenaires, nous disposons dun savoir-faire incontestable,
et de jeux de mesures de référence pour la calibration des
échanges océan-atmosphère dans les modèles
de climat. Cette coopération active entre les communautés
atmosphérique et océanographique a permis à la France
dêtre parmi les premiers pays à posséder des
modèles couplés océan-atmosphère dépourvus
de biais climatique.
Létude des nuages et des transferts dénergie
associés a naturellement mobilisé des ressources importantes.
Notre communauté a notamment un savoir-faire ancien et reconnu
dans le domaine de létude des systèmes convectifs
tropicaux. Dès 1981, lexpérience Copt en Côte
dlvoire a permis de documenter la dynamique des lignes de grains
africaines, et de montrer que la simulation numérique permet den
retrouver les principales caractéristiques. Depuis 1992, nous avons
participé au très grand projet international Toga-Coare,
qui a permis daborder la dynamique des systèmes convectifs
du Pacifique Ouest, une zone-clé du couplage océan-atmosphère
à léchelle globale. Lobjectif est de comprendre
les modes dorganisation des systèmes convectifs, dont la
variété est grande, ainsi que les interactions dynamiques
entre ces systèmes de petite échelle et les ondes tropicales
déchelle planétaire. Cette expérience a vu
la première mise en oeuvre du radar Doppler aéroporté
Astraia, développé conjointement par les équipes
françaises et américaines.
Les systèmes nuageux des moyennes latitudes ont aussi fait lobjet
de plusieurs programmes. De 1977 à 1987, plusieurs expériences
en France ont permis détudier la dynamique des fronts atmosphériques
et les systèmes nuageux associés. Ces programmes reposaient
notamment sur nos radars Doppler qui permettent dacquérir
une vision tridimensionnelle détaillée du mouvement au sein
des fronts, ce qui a permis de tester plusieurs hypothèses sur
leur fonctionnement énergétique.
Mais lexpérience la plus ambitieuse jamais conduite par notre
communauté est sans conteste Fastex, qui sest déroulée
en plein Atlantique au début de 1997. Fastex illustre le succès
de la stratégie de lInsu et de Météo-France
à rassembler autour dune idée fédérative
une vaste communauté internationale, puisque pratiquement tous
les pays riverains de lAtlantique y ont participé : les nombreux
avions de recherche et bateaux rassemblés dans cette expérience,
ont permis dacquérir un ensemble de mesures exceptionnelles,
dont la portée devrait se révéler prochainement par
des avancées dans la compréhension de la dynamique des tempêtes
atlantiques.
Fastex a été loccasion de mettre en uvre pour
la première fois des concepts tout nouveaux concernant le ciblage
des observations : les mesures par bateaux et par avions sont réalisées
à lendroit et à linstant où elles sont
les plus utiles, en fonction des prévisions en temps réel
de modèles de simulation de latmosphère dotés
dun calcul de sensibilité. Elle a été aussi
loccasion de recueillir, notamment grâce à Astraia,
des données dune finesse sans précédent sur
la structure des dépressions secondaires approchant les côtes
européennes, qui permettront la validation des modèles de
prévision numérique.
Les propriétés microphysiques et radiatives des nuages semi-permanents
non précipitants sont particulièrement importantes pour
létude du climat. lInsu a soutenu plusieurs programmes
qui ont permis des progrès substantiels, notamment sur les nuages
de type strato-cumulus et cirrus (Nephos, Ice, Eucrex, Ace, etc..). Notre
communauté est notamment à lorigine daméliorations
décisives dans les méthodes de comptage des gouttelettes,
de paramétrage de lévolution des spectres, et dobservation
des nuages par radar et lidar (projet Rali).
Nous terminerons ce panorama rapide par le thème de la dissipation
de lénergie cinétique des mouvements de grande échelle.
Les mécanismes dissipatifs représentent la partie la moins
bien connue de la dynamique atmosphérique, mais ils conditionnent
aussi léquilibre énergétique global de latmosphère.
Ils interviennent pour une bonne part dans la couche limite planétaire,
mais également sous forme de zones sporadiques de turbulence dans
les nuages convectifs, les fronts et à linterface entre la
troposphère et la stratosphère, où ils gouvernent
notamment les échanges chimiques entre ces deux milieux. Depuis
dix ans, la contribution de la communauté nationale à ce
thème a été principalement centrée sur létude
de linfluence du relief. Lors de lexpérience Pyrex,
les mécanismes de freinage de latmosphère par des
chaînes de montagnes de moyenne échelle ont été
étudiés en détail. On a pu à cette occasion
remplacer les schémas empiriques de freinage des modèles
climatiques par des paramétrages plus physiques, calibrés
sur des mesures de grande qualité. Dans le futur, ce thème
sera amplifié dans le cadre du projet international Map (Mesoscale
Alpine Programme) autour des Alpes.
Les grandes campagnes détude de processus météorologiques
sur le terrain répondent ainsi au besoin sans cesse renouvelé
daméliorer la représentation paramétrique de
ces phénomènes dans les modèles numériques.
Elles permettent aussi, par la moisson détudes de cas quelles
apportent, dévaluer le potentiel de prévisibilité
des systèmes météorologiques opérationnels
actuels, daméliorer la formulation des modèles de
simulation de latmosphère à toutes échelles
et les méthodes dassimilation de données. Elles ont
enfin permis à notre communauté de trouver la motivation
et les moyens de développer plusieurs systèmes de mesures
originaux et performants, et de conduire une réflexion approfondie
sur la gestion, la distribution et la valorisation de grandes bases de
données.
|