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Article de Bernard Barraqué
directeur de Recherche au CNRS,
Centre international de recherche sur l'environnement et le développement (CIRED)
publié en mai 2003 dans Données
urbaines 4
(coord. Denise Pumain et Marie-Flore Mattei)
Editions Anthropos (collection Villes)
Diffusion par les Editions Economica
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Les chiffres
arrivent enfin, et ils sont impressionnants : les français
sont dotés de plus de 800.000 km de réseaux deau
potable, qui acheminent leau à partir de plus de 32.000
points de prélèvement (les 9/10èmes étant
des captages deaux souterraines) et à travers plus
de 12.000 usines de traitement de sophistication très variable
; ils cumulent également 200.000 km de réseaux dégouts,
et en fait bien davantage puisque la moitié des réseaux
sont en système séparatif (avec en principe deux réseaux,
un pour la pluie, un pour les eaux usées), qui aboutissent
pour la plupart à lune des 16.000 stations dépuration
avant rejet en rivière ... Et noublions pas les 4 ou
5 millions de fosses septiques qui subsistent, et qui subsisteront
pour la plupart, dans un grand pays européen où la
densité de population est faible et où lon compte
beaucoup de résidences secondaires, et de hameaux isolés.
En définitive, la population urbaine
française est entièrement raccordée à
leau potable, et la population rurale létait
à 98,5% en 1995. Quant à lassainissement collectif,
il raccorde 81% de la population, et 90% des eaux usées correspondantes
aboutissent à une station dépuration avant rejet
en rivière. On peut donc considérer que la France
est équipée en services deau et dassainissement,
en tenant compte de la spécificité de la survivance
de lassainissement autonome. Cest dailleurs une
spécificité relative, car nous partageons cette situation
de régions à faible densité avec dautres
pays : Suède et Finlande, Grèce, Portugal et Espagne
... sans parler des pays entrants dans lUnion européenne.
Les enquêtes font cependant apparaître des problèmes
de qualité : une proportion non négligeable de réseaux
deau potable ne satisfait pas tous les critères de
potabilité plus de 95% du temps (Villey, 2001), et, en particulier
en région parisienne, lassainissement na pas
été réalisé conformément au système
séparatif prévu, ou reste inachevé. Doù
dailleurs des coûts élevés dapplication
de la directive européenne de 1991 sur les eaux résiduaires
urbaines. (12 ou 13 milliards deuros, dont les deux tiers
pour les réseaux, et le tiers seulement pour de meilleures
stations dépuration).
La multiplication récente des enquêtes sur le patrimoine
technique des services publics, sur les coûts de remplacement,
sur les prix de leau ou sur les contrats et les comptes des
services délégués ou en régie, est un
signe que nos services publics arrivent à maturité.
Lépoque de léquipement initial, où
lon se concentrait sur linvestissement à réaliser
sans réfléchir au futur de leur gestion et de leur
entretien, se termine, pour la France comme pour les pays dEurope
du nord, lAngleterre ayant été le première
à rencontrer le problème de la vétusté
des infrastructures. Pour lEurope du sud, léquipement
initial est encore en cours, ce qui justifie laide européenne
dont ils bénéficient à ce sujet (cf infra).
Mais pour les Européens du nord, la grande question est désormais
celle de la gestion durable de cet énorme patrimoine technique
accumulé pendant plus dun siècle, dans le cadre
de lapproche générale de leau prônée
par la Directive cadre de lUnion européenne (CE 2000/60)
: reconquête de la qualité de leau dans le milieu,
participation du public et couverture des coûts par les prix,
cest à dire réduction des subventions au minimum
possible socialement. Il importe donc de savoir à quel rythme
il faudra renouveler les équipements, tout en améliorant
leurs performances sur le plan de lenvironnement, et donc
quel coûts et quels prix en résulteront. Or, on sait
encore assez mal létat du patrimoine technique au niveau
national, et cest la raison pour laquelle la Direction de
leau a confié à lIFEN le soin de conduire
une enquête tous les trois ans sur un grand échantillon
de communes (5000) et de services, soit avec une périodicité
compatible avec celle de la Directive (actualisation du programme
tous les 6 ans).
La signature du traité de Maastricht a conduit à multiplier
les financements de recherches comparatives sur la gestion de la
ressource en eau et des services publics correspondants : le ministère
de lenvironnement et les agences de leau ont ainsi financé
une synthèse sur les 15 pays membres en français (Barraqué,
1995) alors que la DG Recherches finançait une réflexion
plus approfondie sur 5 dentre eux conduite par un partenariat
européen (Correia, 1998). Ce partenariat Eurowater a élargi
la discussion actuelle sur la gestion publique ou privée,
relancée par la mondialisation, et montré que cette
question se posait de manière liée à deux autres
débats : centralisation ou décentralisation dune
part, sectorisation (unbundling) ou gestion transversale
des services à lallemande, dautre part. Grâce
à un second financement européen, le partenariat a
poursuivi ses réflexions comparatives, en particulier sur
la gestion durable de leau (contrat Water 21). Au delà
du débat gestion publique ou privée, on peut se demander
si même les pays européens les plus riches et les plus
anciennement équipés pourront continuer à offrir
à leurs citoyens les services publics deau de bonne
qualité installés depuis plus de 100 ans : sil
faut renoncer aux subventions qui ont accompagné leur développement,
le public va-t-il accepter de payer leau bien plus cher que
dans le passé ? Va-t-il alors renoncer à certains
usages, réduisant les volumes distribués et donc les
recettes, et plongeant les opérateurs dans une crise grave ?
En réalité nous connaissons mal les usages de leau
du robinet. Par exemple, la consommation deau potable diminue
ou stagne depuis quelques années presque partout en Europe,
et certains font le lien avec laugmentation forte des prix.
Pourtant les analyses économiques sur lélasticité
de la consommation par rapport au prix ou par rapport à dautres
causes nont pas apporté de résultats très
significatifs ; donc, il y a beaucoup à faire, pour lensemble
des chercheurs en sciences de lhomme et de la société.
Les 3 E du développement
durable
Le projet Water 21 part de la définition du développement
durable des Nations Unies : il sagit dun développement
viable économiquement, respectueux de lenvironnement,
et socialement acceptable. La prise en compte des trois E du développement
durable économie, environnement, éthique
définit trois axes de réflexion :
1. Que faut-il investir pour renouveler le patrimoine technique
dinfrastructures accumulé depuis des décennies
? Est-il bien entretenu, correctement renouvelé à
long terme (à performance environnementale constante) ?
2. Combien coûte lamélioration des services ?
Compte tenu des diverses directives européennes et dune
politique nationale plus exigeante, une pression sexerce sur
le service public pour quil améliore ses performances
environnementales et sanitaires, ce qui va impliquer des coûts
supplémentaires avec un total très difficile
à estimer.
3. Le troisième axe est le plus important, celui de léthique,
de lacceptabilité sociale et politique des services
publics. Lépoque est révolue où les services
publics de leau étaient fournis à une population
ignorante et insouciante, par une communauté très
fermée délus locaux, de distributeurs deau
publics ou privés et de corps dingénieurs conseillers
des collectivités locales. Le public, ses associations de
consommateurs, décologie, denvironnement, vont
être de plus en plus exigeants ; certains ont commencé
à arrêter de consommer de leau et à quitter
le réseau public pour certains usages (Barbier, 2000). Seule
une gestion participative de la demande peut rétablir une
confiance globale des citadins et permettre de contrôler cette
évolution des pratiques et son impact sur les équilibres
financiers des services.
En Europe, certaines évolutions sont inquiétantes
: par exemple, dans certains quartiers nouveaux aux Pays-Bas les
habitants exigent un double réseau deau, un potable
et un non potable : au nom de raisons morales, ils veulent
en effet éviter de gaspiller leau potable, sans se
rendre compte que le cumul des deux réseaux va coûter
beaucoup plus cher ils refuseront dailleurs probablement
dassumer le coût à long terme de leur choix.
Nous sommes dans une problématique dapprentissage collectif,
à double sens : les ingénieurs de leau nont
pas seulement à employer des psychologues et des sociologues
pour enseigner au public comment il doit se comporter, mais cest
aussi au public à apprendre aux ingénieurs ce quil
veut. Par ailleurs, cest plutôt en France et en Angleterre,
où se sont développées diverses formes de privatisation
et de délégation, quont eu lieu ces dernières
années les plus grandes contestations contre laugmentation
du prix de leau ; mais nest-ce pas dune manière
assez injuste, quand on compare les prix avec ceux des pays de tradition
gestionnaire publique comme lAllemagne ou les Pays-Bas ?
Tout se passe comme si chaque fois quun service public était
délégué ou privatisé, ses usagers devenaient
plus réticents à accepter des hausses de prix. Inversement,
beaucoup considèrent cette évolution comme inéluctable,
alors quen Europe, et même en France, il existe des
régies municipales modernisées ou des sociétés
déconomie mixte qui gèrent leurs affaires de
façon concurrentielle avec les sociétés privées.
Pour tester les trois E, nous avons mis au point une méthode
daudit simplifié, pour commencer à faire des
comparaisons sans pour autant chercher à juger les modèles
de gestion nationaux (cf infra). Lobjectif nest pas
de défendre tel ou tel a priori de gestion, mais de trouver
des indicateurs permettant de réfléchir globalement
à la durabilité. Il sagit darriver à
saisir les trois E en même temps, thème qui devrait
devenir une des missions de ladministration dans son rapport
avec les services publics, ainsi que des associations professionnelles.
Mais laxe éthique reste le moins étudié
: or à quoi servirait une gestion durable sur lenvironnement
et qui sautofinancerait, si les prix du service senvolaient
et devenaient inacceptables ?
Basés sur loffre en réseaux et sur les raccordements,
les indicateurs de développement durable utilisés
par lOCDE ou lUnion ne sont pas satisfaisants : ils
sont trop simples pour rendre compte de la complexité de
la réalité. Par exemple, lindicateur, établi
par la France seule, présentant le taux délimination
de la pollution, est insuffisant parce quil considère
implicitement les habitants non raccordés comme des pollueurs
à 100%, alors que 20% des Français sont et devraient
rester desservis par un assainissement autonome, comme indiqué
plus haut. Il faudrait commencer par les décompter. De surcroît
cet indicateur place la France en mauvaise position dans les comparaisons
européennes sil est confondu avec un taux de raccordement.
Outre un raffinement des indicateurs de performance environnementale,
il faut disposer dindicateurs sur la formation et la couverture
des coûts. Il faut comprendre que le patrimoine accumulé
en France représente, en valeur à neuf, plus de 200
milliards deuros, plus environ 25 pour les 5 millions de fosses
septiques ! Actuellement, on investit 1,5 et 2,4 milliards deuros
respectivement pour les réseaux publics deau et dassainissement,
plus 0,6 milliards en assainissement autonome. Est-ce suffisant
pour une gestion durable ?
LAngleterre a été la première, il y a
un siècle, à séquiper en réseaux
deau et dassainissement, devenus donc les plus vétustes.
Elle est confrontée, peut-être plus tôt que les
autres pays européens, à la problématique du
renouvellement à long terme. Cest pourquoi lestimation
de la valeur à neuf du patrimoine est faite officiellement
par lOFWAT, et elle atteint 189 Milliards de £. Mais
les négociations des prix avec les sociétés
privatisées reposent tous les 5 ans une question cruciale
: combien faut-il investir par an ? Un tuyau dégout
dure-t-il vraiment 100 ans en moyenne ?
Il semble raisonnable de scinder le patrimoine en trois grandes
parties : une partie correspond globalement aux tuyaux, dune
durée supérieure à 50 ans, donc vouée
à un renouvellement à très long terme avec
des modes de financement très particuliers ; le génie
civil des ouvrages a une durée de 30 ans et les parties électromécaniques
de 10 ou 12 ans. Si nous connaissions plus précisément
ces données, nous serions capables de chiffrer ce quun
pays européen doit investir par an pour renouveler à
long terme son patrimoine.
Mais, surtout, il manque un indicateur qui mesurerait le degré
de confiance globale que les usagers dun service public ont
vis-à-vis de lensemble de la communauté qui
leur assure ce service, de lÉtat à la société
privée, quand il y en a une, en passant par les élus
locaux et les techniciens. Cette confiance globale est fondamentale.
Or, bien que nous ayons du mal à la mesurer, il est évident
quelle a été relativement écornée
ces dix dernières années. En raison des affaires,
bien sûr, mais surtout de laugmentation très
rapide des prix alors que la multiplication des critères
de potabilité rend la fabrication de leau potable toujours
plus difficile.
Histoire et actualité
des problèmes de gestion des services
Les Européens ont-ils les moyens de soffrir durablement
leurs services publics deau ? La Directive cadre adoptée
fin 2000 a fait lobjet au préalable dune négociation
assez dure sur la question du recouvrement des coûts. Un retour
sur le financement passé des investissements conduit à
mettre en doute la possibilité dun recouvrement complet
des coûts des services publics deau et dassainissement
: dans la plupart des pays, ils se sont construits sur 150 ou 200
ans, mais grâce à des subventions systématiques
à léquipement initial ; aujourdhui, quand
on parle de recouvrement complet des coûts, on oublie souvent
ces subventions accumulées, ce qui revient à ne pas
compter vraiment lamortissement du capital. Les pays européens
les plus équipés pensent quils pratiquent le
recouvrement des coûts. Mais ne sont-ils pas tout bonnement
en train de manger leur capital ? Et si nous avons du mal à
entretenir à long terme le patrimoine existant, que dire
des projets actuels de transferts deau à grande distance
? Ne sont-ils pas le fruit dune époque révolue
dargent pas cher ? Contrairement à lélectricité
ou aux télécoms, leau pèse un kilo par
litre, et donc ne peut se transporter loin : impossible dorganiser
des marchés, et lidée du "common carriage"
évoquée en Angleterre a fait long feu pour leau
La situation de monopole naturel local influe directement sur la
question du financement.
Si en Europe du Nord, il sagit de gérer à long
terme un patrimoine déjà constitué, en Europe
du Sud, il faut aussi finir de le constituer : au moment de ladoption
de la Directive Eaux résiduaires urbaines (CE 271/91), à
peine la moitié des Portugais étaient raccordés
à des réseaux dégouts et un quart à
des stations dépuration, situation comparable à
celle de la France au sortir de la deuxième guerre mondiale.
Or quavons nous fait en un demi-siècle ? Une vague
massive de subventions dÉtat a dabord permis
de construire les réseaux dégouts puis, à
partir des années 1970, ces aides ont progressivement disparu,
en partie compensées par la montée en puissance des
Agences de leau. Celles-ci ont permis de compléter
les réseaux et de mettre environ 15000 stations dépuration
au bout, en remplaçant les subventions par une mutualisation
du financement. Tant que la France, comme les pays continentaux
dEurope, maintiendra le principe de la responsabilité
des collectivités locales sur les services, les Agences de
leau resteront un outil indispensable à la (re-)constitution
du patrimoine sans lequel nous ne pouvons pas respecter nos engagements
européens. Sans des dispositifs de financement mutualisés
les autres pays européens ont les leurs soit
les investissements seraient impossibles soit nos prix de leau
seraient beaucoup plus élevés ; sujet sensible, dans
une période où les augmentations de prix sont mal
acceptées.
Historiquement, les Européens ont dabord développé
des associations dhabitants pour sauto-distribuer leau
au Danemark, le quart des habitants reste desservi par un
réseau deau géré par une association
de quartier. Ces petits services puisent des eaux souterraines,
ce qui facilite les choses, mais ils ont souvent du mal à
garantir une qualité constante ; donc, comme partout, se
développent les formules de gestion plus concentrées
et centralisées, par exemple, au niveau municipal.
Certaines grandes villes dEurope ont eu besoin daller
chercher de leau plus loin : à Paris, Madrid, Lisbonne
ou Rome, et encore à Athènes aujourdhui, on
a réalisé des aqueducs de plus en plus lointains,
mais à coup de subventions dEtat. Au XIXème
siècle, la pratique était plutôt la concession
aux entreprises privées, dirigées par des ingénieurs
capables de réaliser les équipements nécessaires.
Mais elles manquaient de lappui de groupes bancaires puissants.
À la fin du XIXè siècle, elles construisaient
les tuyaux et les machines, les installaient dans les villes, avec
le souci de revendre rapidement ces installations à des investisseurs
locaux pour récupérer leur capital et répéter
une opération similaire ailleurs.
Dans la plupart des pays, cette formule a entraîné
une mauvaise gestion à terme du patrimoine puisque ceux qui
avaient repris le réseau étaient rarement compétents
pour lentretenir. Quand les villes ont commencé à
contrôler lépargne populaire, avec la montée
en puissance du "municipalisme", elles ont repris en main
les réseaux publics et ont réussi à étendre
les réseaux aux quartiers défavorisés tout
en baissant le prix de leau. Les économies déchelle
étaient alors très perceptibles, y compris dans les
transports publics, qui nétaient nullement déficitaires
: avant la concurrence de lautomobile, les réseaux
de transports publics étaient rentables. Il existe une logique
expansionniste des réseaux, au moins avec une certaine densité
de population, et jusquà un certain point : en France,
aujourdhui, en ce qui concerne les réseaux dégouts,
nous savons que nous avons atteint la limite dans les communes rurales.
La gestion directe municipale sest ainsi développée
à la fin du XIXème siècle, les investissements
bénéficiant des système daides de lÉtat,
ou demprunts à très faible taux dintérêt,
notamment par les systèmes de caisse dépargne.
Ceci a permis de raccorder progressivement tout le monde. Par ailleurs,
les progrès du génie chimique, en rendant possible
la potabilisation deau brute puisée aux portes des
villes dans les rivières ou les nappes alluviales, a rendu
moins attractive la solution du génie civil, celle de laqueduc
toujours plus loin. En inaugurant lusine de filtration dIvry
en 1902, le Conseil de Paris ruine en fait les espoirs des ingénieurs
qui projetaient un aqueduc depuis le lac Léman ! Et par ailleurs,
le traitement de leau, puis le développement de lassainissement
collectif, renforce lidée dune adéquation
entre le territoire local du réseau et le municipalisme de
lépoque.
Mais la gestion publique locale des services allait depuis le début
vers une crise, qui deviendrait visible dans 50 ans, : en effet
la comptabilité publique interdisait aux collectivités
locales de réaliser des amortissements et des provisions
pour le renouvellement. Autrement dit, le service public était
très peu cher, mais le capital nétait pas payé
par les usagers. Les réseaux étant subventionnés
et la partie qui restait à autofinancer étant relativement
faible, il en a résulté un prix de leau très
modeste, très attractif pour ceux qui étaient de fait
encore tentés de continuer à sapprovisionner
à leur propre source. Pendant deux ou trois générations,
les gens se sont habitués à se contenter du réseau
public pour pratiquement tous leurs usages ; cette solution a permis
les économies déchelle et des prix bas. Mais
au détriment des ressources naturelles et sans penser au
renouvellement à long terme. Cest une des raisons essentielles
du retour de formules de gestion privées, car la comptabilité
privée prévoit les amortissements et les provisions
de renouvellement. Mais il y a en fait une vaste gamme de possibilités
dans le monde de léconomie mixte européen.
Variété
des formules de gestion actuelles
Partons dune comparaison entre la France et lAllemagne.
En France, la gestion sectorielle des services publics est légalement
obligatoire, lexistence dune entreprise unique pour
plusieurs services publics est théoriquement interdite, chaque
service ayant un budget séparé et en équilibre.
Le processus de centralisation, voire de nationalisation par secteur,
évident pour lélectricité et le gaz,
na pas touché la gestion sectorielle de leau
; mais cette sectorisation émiettée en petites unités
plus de 16 000 unités de distribution deau
et un peu plus encore pour lassainissement, soit le plus grand
nombre en Europe est pourtant en partie compensée
par une certaine unité de gestion, assurée par le
poids des groupes privés et par la présence auprès
des collectivités locales, notamment moyennes et petites,
des ingénieurs de lÉtat.
En Allemagne, les services publics ont toujours été
locaux, considérés comme un point essentiel de la
démocratie locale à une époque où la
démocratie sexerçait au niveau local mais pas
au niveau national. Au début du XIXème siècle,
lEmpire allemand, très libéral vis-à-vis
des collectivités locales, les a laissées sinvestir
de facto dans léconomie, en particulier via la fourniture
des services publics. Au XXème siècle elles ont autonomisé
partiellement la gestion des services en recourant à des
établissements publics, tout en mobilisant largent
des caisses dépargne quelles contrôlaient
pour étendre les réseaux. Puis une transversalisation
des entreprises municipales, les "Stadtwerke", a eu lieu
alors quelles adoptaient un statut juridique à caractère
industriel et commercial pour des raisons pragmatiques. Aujourdhui,
la plupart de ces entreprises restent dans lorbite municipale
même si elles sont devenues des SARL ou des SA, pour bénéficier
davantages fiscaux et financiers. Notamment, même si
chaque service public est géré séparément
des autres, la mutualisation transversale des besoins de financement
permet de faire baisser les taux dintérêt des
emprunts (alors que nous les faisons baisser par la mutualisation
de bassin, avec les agences de leau).
Les Allemands, comme nous, vont devoir ouvrir leurs services publics
à une concurrence européenne, donc peut-être
sortir de leur tradition du Stadtwerk. Ils se demandent comment
préserver les rapports qualité-prix, les emplois,
les performances environnementales. Ils craignent quune gestion
de leau comme avec des entreprises privées françaises
ou anglaises conduise à une moins bonne prise en compte de
lenvironnement. Ce débat peut nous paraître vain
puisque chez nous, les entreprises privées interviennent
dans les services publics de leau depuis des décennies
: il nous serait difficile de dire si leurs prestations sont moins
bonnes ou meilleures que celles des régies, en particulier
en matière denvironnement. Notons au passage que nos
recherches comparées conduisent à tenir grand compte
des spécificités culturelles et institutionnelles
des divers pays, plutôt quà donner des notes.
Il sagit détablir des relations de confiance,
par un travail à long terme de comparaisons discutées.
En réalité, le débat public-privé ne
se pose jamais indépendamment de deux autres débats,
sur la centralisation ou la décentralisation et sur la gestion
sectorielle ou transversale des services publics.
Décentralisation contre centralisation ou concentration
: aux Pays-Bas, à la fin de la deuxième guerre mondiale,
il y avait 200 ou 300 unités de distribution deau.
Elles sont toutes devenues des sociétés de droit privé
mais dont la quasi totalité du capital appartient aux villes
adhérentes et aux provinces ; il en reste moins de 20. Les
Wateringues, sortes de communautés locales de leau
chargées de la lutte contre les inondations et de la protection
contre la mer, du drainage des champs puis de lassainissement
des villes et enfin de lépuration, étaient 2
500 en 1945 ; il en reste 60 aujourdhui et la moitié
aura sans doute disparu dans quelques années. Donc, dans
un contexte de gestion des services deau formellement privé
mais resté largement public et sectoriel, une concentration
sopère, en réponse à la crise de la gestion
municipale (cf infra). On envisage seulement de fusionner les services
deau potable et les wateringues.
LAngleterre a été nommée patrie
du socialisme municipal, parfois par dérision. On parlait
de socialisme de leau et du gaz ! Il vaut mieux
parler de "municipalisme". Mais, depuis une cinquantaine
dannées, le processus systématique de reprise
en mains par le gouvernement central britannique des prérogatives
des municipalités a touché leau : diverses concentrations
puis la centralisation en 1974 dans les Regional Water Authorities
ont précédé la privatisation de 1989, considérée
par beaucoup dobservateurs britanniques avertis comme un pas
de plus dans la centralisation des service publics de leau,
en particulier par la création ou le développement
de plusieurs régulateurs centraux : pour la qualité
du service, pour la qualité des performances environnementales
et pour la qualité de leau distribuée.
Aujourdhui, de grands pays du Tiers Monde comme le Brésil,
lAlgérie ou le Maroc essayent de sortir du modèle
proposé dans les années 1950 à la fois par
le camp soviétique et par la Banque mondiale et les Américains,
qui consistait à en finir avec la gestion locale et à
étatiser les services publics. Le modèle en était
lAngleterre davant la privatisation ! Or, comme en Angleterre,
les politiques centralisées ont conduit à dépenser
beaucoup dargent dans de grandes infrastructures hydrauliques
pour augmenter loffre dune façon en définitive
trop optimiste. Mais ne place-t-on pas trop despoir dans une
privatisation radicale à langlaise ? La Banque mondiale
et le Conseil Mondial de lEau adoptent aujourdhui une
position plus nuancée avec la notion de partenariat public-privé.
Mais étant donné le succès global de lexpérience
européenne qui passe encore par le rôle essentiel des
collectivités locales, pourquoi ne pas proposer dabord
le capacity building des collectivités
locales ? De toutes façons, dans cette phase déquipement
initial où ils se trouvent, les pays émergents manquent
cruellement de largent pas cher quon a eu en Europe
il y a cent ans. Au Brésil, on débat à la fois
de la gestion locale ou centralisée et de la gestion publique
ou privée. Mais, décentralisation municipaliste, ou
privatisation supra-locale, aucun des deux modèles ne semble
en mesure de sortir les services publics du tiers monde de la situation
actuelle à plusieurs vitesses, ce qui pose des problèmes
déquité sociale.
Les pays méditerranéens ont été obligés
de développer des systèmes à deux étages
parce que la rareté de leau et la variabilité
de la ressource a conduit à créer des sociétés
publiques pour ladduction régionale, qui vendent leau
soit brute soit traitée à des distributeurs locaux.
On trouve ce modèle à Rome, dans le sud de lItalie
(Acquedotto Pugliese), à Marseille et à Barcelone.
Et certains pensent quil faut aller résolument vers
la concentration supra-locale (ambiti ottimali). Une seule
entreprise publique assure ainsi ladduction et la distribution
de leau à Athènes ou à Lisbonne, agglomérations
qui représentent le tiers au moins de lactivité
et de la population de la Grèce et du Portugal. Mais, comme
dans les pays émergents, il y a un risque : en effet ces
pays souffrent davantage que les pays nord-européens de la
domination de coalitions qui rêvent de résoudre tous
les problèmes à coups de grands investissements hydrauliques
subventionnés, au lieu de gérer les demandes, et notamment
de maîtriser la demande dirrigation (cas du projet Rhône-Barcelone
: Barraqué, 2000). Cette tradition deau subventionnée
semble tirer tous les services publics vers le bas en ce qui concerne
les prix mais aussi la qualité, les fuites etc. Les aides
de lUE placent celle-ci en pleine contradiction par rapport
à lobjectif de recouvrement des coûts. Inversement,
le progrès des techniques de dessalement de leau de
mer est visible dans ces mêmes pays méditerranéens
(îles grecques, Chypre en particulier), ce qui offre une solution
plus chère en fonctionnement, mais bien plus flexible par
rapport à la fluctuation saisonnière de la demande.
Par rapport à la concentration, par de grands syndicats intercommunaux
aux Pays-Bas ou en Belgique, et à la centralisation en Angleterre,
la France est la championne de la délégation décentralisée
au secteur privé. Au delà de labondance relative
des ressources locales, ce développement sexplique
dabord par la mise au point dune définition juridique
claire de la notion de service public, ce qui a rendu possible la
délégation dans la confiance. Parallèlement,
la tradition jacobine a maintenu un contrôle budgétaire
sévère sur les villes, réduites dans leurs
possibilités demprunter, dinvestir, de développer
elles-mêmes des activités économiques : pour
contourner cette tutelle de lÉtat et agir, elles ont
été souvent (mais pas toujours) conduites à
passer des contrats avec des groupes privés.
Il est difficile dexpliquer à létranger
que notre système de gestion des services publics, où
80% des usagers sont desservis par trois groupes privés,
se fonde en fait sur des décennies de confiance réciproque
entre ces groupes et les collectivités publiques. Bien entendu,
les équilibres de forces ne sont pas toujours préservés,
la surveillance a été insuffisante ; de nécessaires
mesures de régulation se mettent en place aujourdhui
pour améliorer la transparence de ces relations : par exemple,
lobligation de remettre les services en concurrence à
la fin des contrats, et lobligation de publier des rapports
techniques et financiers chaque année.
La régie municipale directe reste de très loin la
première formule de gestion des services publics de leau
en Europe. Dans certains pays comme lItalie on voudrait linterdire
car les régies municipales sont effectivement mal gérées.
Les Anglais ont abandonné les régies, mais cest
en bonne part à cause de la rareté relative de leau
qui conduisait de toutes façons à une gestion supra-locale.
En revanche, en France, il reste quelques grandes régies,
qui fonctionnent très bien, et qui offrent une véritable
alternative (un benchmarking) par rapport à la gestion déléguée.
En général, sur le continent, il paraît excessif
et illusoire de supprimer les modes de gestion municipale
ou intercommunale. Le modèle du contrôle par un régulateur
central (lOFWAT britannique), nest donc pas facilement
applicable, quoiquen disent les économistes néo-classiques:
les régulateurs nationaux des services de leau ne pourraient
réguler que le rapport entre des entreprises privées
et des collectivités locales, pas les entreprises privées
elles-mêmes ; en France, le rapport de lÉtat
avec les collectivités locales est autrement plus compliqué
que de simples vérifications de prix en témoigne
le concept de régulation croisée inventé par
nos collègues de science politique pour définir lhistoire
contemporaine des rapports entre lÉtat et les collectivités
locales.
Recouvrement des coûts
À propos de recouvrement des coûts, contrairement à
une idée répandue, les coûts du service public
de leau et de lassainissement sont à peu près
recouverts dans les pays nord-européens. En France, le budget
de leau et le budget de lassainissement sont en équilibre
au niveau national : en considérant la France comme une immense
commune, un rapport du Conseil économique et social, estime
quau total la part des subventions dans le flux financier
de leau, au niveau national, représente 900 millions
deuros en lan 2000, sur un budget total qui doit être
de lordre de 13,5 milliards deuros. Le niveau de recouvrement
est donc supérieur à 90%, comme en Allemagne. Nous
investissons 1,7 milliards deuros par an en eau potable, 2,4
milliards deuros en assainissement, 600 millions deuros
en fosses septiques : le total semble relativement important, mais
il savère en réalité limité par
rapport à la masse des infrastructures existantes et quil
faut de plus en plus renouveler : donc on recouvre les coûts,
mais on nest peut-être pas durable parce quon
ne fait pas assez dinvestissements.
Aux Pays-Bas et en Allemagne, le recouvrement des coûts est
également la règle, mais des difficultés sannoncent.
Aux Pays-Bas, le prix de leau est éclaté en
diverses factures : leau au volume est facturée par
le distributeur, société privée appartenant
à leur ville, légout est payé par les
impôts locaux à la municipalité donc à
la surface corrigée, et le fonctionnement de la station dépuration
et des grands collecteurs est payé à la Wateringue
Chacun de ces postes va augmenter considérablement et les
Hollandais envisagent de recréer un système de subventions
pour permettre au service public de faire face à lensemble.
Cette fois, cependant, les aides devraient faire lobjet damortissements.
Le cas de lAngleterre mérite lattention, car
la gestion privée contribue à tort à donner
limage des Anglo-Saxons bons gestionnaires au full cost.
En fait, ils ont dabord coulé leur investissement
: lors de la privatisation de 1989, un patrimoine qui valait neuf
190 milliards de livres et dont 60 milliards restaient à
amortir, a été vendu à des sociétés
privées pour 6 milliards de livres, soit un dixième
de sa valeur. Cela semble déraisonnable, mais, en réalité,
dans le service public de leau, le patrimoine est si lourd
quil en perd toute importance. Ce sont les contrats qui comptent,
et le retour sur investissement quils permettent aux sociétés
privées. Et donc la question de linvestissement à
faire et de la répercussion permise sur les prix. Mais par
ailleurs, pour rendre la privatisation attractive, le gouvernement
a annulé la dette des sociétés publiques et,
pour faire face aux directives européennes, a donné
une dot verte de 1,4 milliards de livres. Total : 6,4
milliards de livres, soit 10 milliards deuros, que nous appelons
des subventions. À comparer, en France, à la subvention
annuelle des contribuables aux services deau, qui est de lordre
de 750 à 900 millions deuros. Prétendre ensuite
quon pratique le recouvrement des coûts, cest
sérieusement tricher
Ou bien faut-il réorganiser
le système tous les 20 ans et annuler les dettes à
chaque fois ? Cest peut-être en fait la voie de
la sagesse, et cest dailleurs pourquoi, dans notre audit
sur le développement durable, nous prenons en compte 30,
40, 50 ans dactivités précédentes, seule
manière dassurer une prospective sur les 20 ou 30 ans
qui viennent.
Les pays du sud de lEurope sont plus loin du recouvrement
des coûts. Il est impossible de rationaliser la gestion dun
service public tant quil reste rationné. Dans le Sud
de lItalie et de lEspagne, leau nest pas
toujours fournie toute la journée, les services dassainissement
sont quasiment inexistants dans beaucoup dendroits, mais souvent
les consommations moyennes annuelles par habitant sont nettement
supérieures à celles de lEurope du nord. En
Grèce, les stations dépuration sont construites
dans le cadre de la Directive Eaux résiduaires urbaines,
mais les trois-quarts de ces stations ne seront pas reliées
à légout ou ne fonctionneront pas. La France
a connu un début de dérive de ce genre, au début
des années 1980. Le gouvernement a donc autorisé les
Agences de leau à créer le coefficient de collecte,
qui a permis aux Agences daider les villes à compléter
leur équipement dassainissement. LEurope du Nord
peut parler de recouvrement des coûts parce que, pendant cent
ans, elle a multiplié les subventions pour constituer un
patrimoine. Il sagit aujourdhui de le renouveler, ce
à quoi nous ne sommes pas certains de réussir sans
subventions. Alors imposer le recouvrement des coûts à
lEurope du Sud, comme voudraient le faire certains économistes,
alors que linvestissement nest pas achevé, est
une faute par rapport à la santé publique et à
lhistoire. Il faut néanmoins éviter que les
subventions conduisent à des investissements inutiles.
Les directives européennes
et leurs coûts
La directive Eaux résiduaires urbaines (DERU)
est à lévidence la plus coûteuse, mais
nous sommes incapables dévaluer le véritable
coût de la directive Nitrates agricoles. Pour
des raisons qui relèvent de la théorie économique,
il est probable que la pollution par les nitrates et les pesticides
sera payée par les services publics, dune manière
ou dune autre. En vertu du théorème de Ronald
Coase (1960), quand deux activités sont en compétition
pour utiliser la même ressource naturelle, quel que soit le
régime juridique initial du partage de la ressource, si lon
peut établir une transparence dinformation et une négociation
de type commercial entre ces deux activités, le point final
du partage sera proportionnel à la plus-value apportée
par la ressource naturelle dans les deux activités. Dès
lors que leau potable vaut 50 à 100 fois plus que leau
agricole, les choses sont claires : quelles que soient les conditions
juridiques, nous irons tôt ou tard vers des formules où
les services publics rachèteront la pollution agricole. Ils
auront intérêt à la racheter sous forme de ré-extensification
de lagriculture plutôt que sous forme dunités
de traitement de dépollution, qui coûteront plus cher.
Dans une période où il faudra beaucoup investir, la
prudence simpose et lun des grands enjeux futurs de
la politique des services publics de leau va être de
la sortir de lhydraulique pour lui donner une dimension plus
spatiale, plus territoriale. On devrait en définitive ajouter
le coût de la Directive Nitrates à celui de la DERU.
Lélimination des tuyaux de plomb incombe surtout des
particuliers mais la partie publique nest pas négligeable
: au moins 4 milliards deuros en 15 ans en France. On peut
se demander si lamélioration négligeable de
la santé publique qui en résultera justifiait une
telle dépense, alors quon aurait pu simplement interdire
le renouvellement des canalisations en plomb, en jouant sur leur
vétusté naturelle.
En France les trois directives ensemble coûteraient 2,3 milliards
deuros/an : sil fallait les ajouter aux 4 milliards
deuros investis chaque année dans les réseaux
publics ce serait impossible, car lindustrie de leau
vit sur un rythme régulier et lent. Mais heureusement, il
y a un certain recouvrement entre investissements pour lenvironnement
et pour le renouvellement technique. Des études sont en cours
pour suivre le détail des investissements et des recouvrements
de coûts.
La plupart des pays ont calculé le coût de la directive
Eaux résiduaires urbaines et ont publié
des chiffres, mais parfois revus et corrigés
pour rester réalistes par rapport au rythme actuel dinvestissements
: la France a avancé 12 milliards deuros, mais sans
compter les investissements de maîtrise de la pollution de
temps de pluie ; le Royaume-Uni est passé de 10,1 à
12,5 milliards deuros (prise en compte de lÉcosse,
épuration plus chère que prévu). En Espagne,
avec seulement 40 millions dhabitants, limpact par habitant
est beaucoup plus lourd, dautant que le chiffre de 10,9 milliards
deuros semble sous-estimé. Le Portugal a dû réévaluer
une première estimation de 1,0 à 2,9 milliards deuros
: douloureux. LItalie na pas officiellement répondu
à la demande de la Commission, mais le chiffre de 27 milliards
deuros a été établi par un rapport de
Federgasacqua : un tel investissement ne semble pas possible dans
les délais. LAllemagne enfin atteint 64,6 milliards
deuros ! Le meilleur élève de la classe annonce
un coût dinvestissement tel (à lui seul, ce chiffre
représente la moitié de la dépense prévue
par les 14 pays qui ont répondu) quon pourrait se demander
ce qui sest fait auparavant ; en fait ce chiffre inclut sans
doute les coûts de renouvellement de tous les réseaux,
en plus de lamélioration environnementale ; presque
la moitié, 30 milliards, concernent les Länder de lEst
mais, même en nen tenant pas compte, linvestissement
par Allemand de lOuest représente 2,5 fois par habitant
ce qui est prévu en France. Une évaluation plus précise
serait nécessaire au moment où les observateurs tendent
à en tirer argument contre le modèle allemand de gestion
de leau. Par exemple, de nombreuses comparaisons insistent
sur le prix plus élevé par m3 en Allemagne. Mais attention,
les Allemands consomment moins deau que les Français,
alors quils ont à entretenir autant ou plus dinfrastructures
par habitant. Si on compare la facture annuelle, les résultats
sont beaucoup plus proches.
Prix de l'eau, péréquation,
information
En France, de 1990 à 2000, le prix moyen de leau est
passé en moyenne de 9,88 à 17,36 FF. Depuis 1996,
lassainissement (redevance de pollution comprise) coûte
plus cher que leau potable (redevance de prélèvement
comprise) : les parts actuelles sont respectivement 55% et 45%,
et seront de 60% et 40% à terme, du fait des investissements
restant à faire. Ce qui veut dire que si lon veut respecter
lesprit économique de la Directive cadre, le prix de
leau augmentera encore. Sauf si cette facture était
jugée trop lourde, socialement inacceptable, et que certains
investissements étaient financés par des impôts.
La même proportion 60-40 se retrouve en Allemagne.
La péréquation sannonce dans différents
pays comme le maître mot de la gestion des services publics,
dès lors quils restent relativement décentralisés.
Cest le financement des investissements qui pèse le
plus lourd : il sagit de lisser limpact des investissements
sur le prix du service et, pour cela, de trouver de largent
peu cher (subventions, prêts à taux zéro) ou
délaborer des formules sociales dans certains
pays, leau des pauvres est depuis toujours payée par
les riches, par exemple quand lassainissement est payé
dans les impôts locaux, cest à dire souvent par
rapport à la surface corrigée et non pas de façon
liée au volume. New York vient de renoncer à la généralisation
des compteurs deau, à cause dun impact prévisible
catastrophique sur les factures des personnes à revenus modestes
qui payent déjà des loyers très élevés,
alors que les plus riches feraient en moyenne des économies.
Les péréquations par lespace existent aussi
: en concentrant le service, la création de syndicats intercommunaux
fait baisser le prix moyen de leau à long terme.
La péréquation dans le temps, par les banques de leau,
sest développée en particulier en France avec
les Agences, mais existe aussi ailleurs : mise au point de systèmes
fiscaux, damortissements, de provisions, daides à
constituer des matelas pour faire face à linvestissement
et donc lisser limpact sur le prix. La péréquation
inter-services répond au modèle allemand : historiquement,
la ville produit son électricité et récupère
la chaleur perdue pour réaliser un réseau de chauffage
urbain ; lélectricité est vendue peu cher au
tramway, le réseau de transport public ; lentreprise
prend ensuite en charge la gestion de leau et du gaz car même
si chaque secteur est géré indépendamment,
il nest jamais nécessaire dinvestir dans tous
les domaines en même temps. Pour emprunter, les rapports de
force avec les banques sont meilleurs. Et, comme le savent ceux
qui travaillent dans le domaine de leau, le problème,
ce nest pas leau, cest largent : ce qui
coûte cher dans toute industrie à forte intensité
capitalistique mais à amortissement lent, cest largent.
Et largent peu cher est très rare.
En fait, les pays ne choisissent pas leur formule de péréquation
: leur histoire institutionnelle, leur culture de leau, les
ont conduits à certains choix qui continuent à simposer.
Mais aujourdhui un "benchmarking" européen
permet des comparaisons et peut donner des idées aux uns
et aux autres.
Ce qui coûte cher dans leau, cest aussi linformation,
thème crucial surtout depuis que la gestion par la demande
conduit à faire participer le public. Bien sûr on doit
expliquer comment est faite la facture deau, mais aussi que,
quand les consommations deau baissent, il faut rembourser
les mêmes emprunts et donc augmenter le prix unitaire à
court terme. Cela sest produit en Californie, à partir
de consommations très élevées : la consommation
a chuté de 30% en deux ans, après que les habitants
aient été encouragés à changer leurs
chasses deau, leurs robinets, etc. Et il a fallu augmenter
le prix
Pour faire comprendre ces mécanismes, il faut
une forte participation du public, beaucoup de transparence
en régie comme en délégation. Les groupes de
leau, en France, ont en partie construit leur succès
sur leur efficacité à faire payer les usagers sans
que cela coûte trop cher. Si aujourdhui on veut rétablir
une confiance écornée pour diverses raisons, il faut
bien comprendre quil faut disposer dindicateurs, mais
dont lobtention reste proportionnée à la valeur
de leau potable : après tout, quel est le produit dont
un peut avoir une tonne pour trois euros ? Il faut donc faire la
chasse dabord à bien des fausses questions qui encombrent
le débat, et dont les réponses simples conduiraient
à des effets inverses de ceux recherchés. Pour finir
par un exemple controversé, linformation supplémentaire
quapporte le compteur coûte environ 300 francs par an,
que léconomie des plus économes sur leur facture
compense rarement. La solidarité entre voisins peut être
plus intéressante (cest à dire que les voisins
se font confiance et font attention à leur consommation),
que la position consumériste de chacun son compteur. Un seul
compteur pour limmeuble peut être bien suffisant, mais
un comptage collectif est nécessaire pour limiter les gaspillages
et trouver les fuites plus vite. En Angleterre, il y a très
peu de compteurs, et pourtant la consommation par habitant reste
inférieure à la nôtre.
Cette réflexion sur la consumérisation semble dune
portée assez générale : faut-il en appliquer
le principe à tout le service public de leau ou veut-on
lui conserver quelques-unes unes de ses caractéristiques
dautrefois, municipales et solidaires, en trouvant les niveaux
de solidarité appropriés ? Les réflexions proposées
ici sur la durabilité de gestion y poussent.
Bibliographie
Jean Michel Barbier et alii, Evolution
des consommations deau, in T.S.M. revue de lAGHTM,
n°2 Février 2000.
Bernard Barraqué (dir), Les politiques de l'eau en Europe,
La Découverte, 1995
Bernard Barraqué, Les demandes en eau en Catalogne, perspectives
européennes sur le projet daqueduc Rhône-Barcelone,
in Revue dEconomie Méridionale, Mutli Usage et gestion
de leau en Méditerranée, n°191, 2000-3
vol. 48.
Coase Ronald, The problem of social cost, in Journal of Law and
economics, vol 3, 1960, pp 1-44
Francisco Nunes Correia (dir.), Eurowater, Institutions for / selected
issues / in water management in Europe, Deux volumes, Balkema,
1998.
IFEN, les données de lenvironnement, 4-pages,
divers numéros en 2000-2002.
Villey Franck, Ballay Denis et al., Evaluation de la politique
de protection des ressources en eau destinées à lalimentation
humaine, Commissariat général du Plan La
Documentation française, 2001.

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