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LES FORMES PRESENTABLES DU CREATIONNISME PHILOSOPHIQUE : DES INITIATIVES « SCIENCES ET RELIGIONS » POUR DISSOUDRE LES LIMITES ENTRE LE COLLECTIF ET L'INDIVIDUEL, ENTRE LE PUBLIC ET LE PRIVE

La fondation John Templeton

La fondation John Templeton finance toutes les initiatives de rapprochement entre science et religion. Cette fondation nord-américaine, créée en 1987 par un riche investisseur américain très lié au fondamentalisme protestant, a pour objectif « de favoriser l’excellence pour des recherches qui encouragent les explorations universelles des dimensions morales et spirituelles de la vie et de l’humanité.». Elle distribue dans le monde entier des fonds aux projets scientifiques (astrophysique, biologie, médecine, psychologie…) qui visent au rapprochement entre « science et religion » et à une continuité entre sciences et théologie : « The John Templeton Foundation seeks to pursue new insights at the boundary between theology and science (…) »). Les citations de John Templeton témoignent de la volonté de trouver Dieu : « Il y a de fortes indications pour penser que des réalités ultimes se dissimulent derrière le Cosmos. La plus forte, selon nous, vient de cette nouvelle manière de comprendre la créativité du Cosmos : sa capacité à s’auto-organiser. Dans une perspective théologique, il est très tentant d’identifier cette remarquable tendance à l’activité du Créateur, à sa nature profonde. ». La fondation se défend d’être créationniste au sens du « créationnisme scientifique », mais il s’agit bien ici d’un créationnisme philosophique qui utilise le créationnisme « scientifique » comme repoussoir afin de ramener les scientifiques raisonnables dans le giron de la théologie –et surtout de les financer pour cela.

Pourtant, les scientifiques professionnels ont passé un contrat avec la connaissance. En tant que construction collective de connaissances objectives, la science entendue comme méthode d’approche du réel se limite à ce qui est empiriquement testable. Leur profession, à titre collectif, n’a pas à prendre position activement sur le plan métaphysique, ceci relevant du métier de philosophe (ou de théologien). Les manifestations d'interface de type "science et art", "science et religion", "science et poésie", "science et bande dessinée", etc. sont stimulées par l'autre partie, qui a besoin d'examiner ses rapports à la science. En d'autres termes, si la fondation Templeton a pour but de rapprocher science et théologie, c'est que le besoin vient des théologiens, pas de la science en tant que méthode collective d’investigation avec ses objectifs propres, pour laquelle les problèmes métaphysiques sont inaccessibles empiriquement. Ou alors il faudrait soit que les scientifiques aient des problèmes à résoudre relativement à l’art, la bande dessinée ou à la théologie (etc.) au cœur de leurs méthodes de démonstration (ce qui, en fait, est hors champ), soit changer de contrat collectif en vigueur depuis un peu plus de deux siècles et faire de la communauté des scientifiques une communauté respectivement d'artistes, d'auteurs de bandes dessinées, de théologiens et/ou de philosophes.

Cette asymétrie ne remet aucunement en cause la liberté individuelle d'opter pour une métaphysique de son choix. Mais ce choix ne saurait en rien constituer un projet collectif de connaissance objective. Les connaissances empiriques, universellement testables, constituent la partie de nos savoirs qui unissent les hommes, et c’est pour cela qu’elles sont politiquement publiques. Les options métaphysiques restent personnelles et politiquement privées car elles peuvent diviser les hommes et donc devenir dans le champ politique une source d’oppression. Les organisations telles que le Discovery Institute (promotrice de l’idée d’Intelligent Design), la John Templeton Foundation ou l’Université Interdisciplinaire de Paris en France ont bien compris que pour faire gagner du terrain à la théologie il faut brouiller les limites épistémologiques de légitimité entre l’individuel et le collectif, et les limites politiques entre le privé et le public. Ils ont bien compris qu'en finançant des scientifiques, des laboratoires, des colloques, elles peuvent coopter des scientifiques individuellement afin de créer la confusion sur le projet collectif d'une profession ; et faire passer une posture métaphysique pour scientifiquement validée –et donc collectivement validée. Il est donc de leur plus haut intérêt de se faire les amis de la science et des scientifiques. La fondation Templeton soutient l’American Association for the Advancement of Science qui publie le journal Science, et soutient surtout de nombreuses recherches. Sur le long terme, l’« ouverture » au dialogue entre science et religion sur laquelle la fondation Templeton ou l’UIP fondent leur communication risque de s’avérer désastreuse pour l’autonomie de la science dans un contexte où le financement public des recherches ne cesse de diminuer au profit des financements privés… de ce type.

Des providentialismes qui se connaissent bien

Si l’UIP en France et la John Templeton foundation (JFT) aux Etats-Unis d’Amérique sont explicitement sur la même ligne, toutes deux se démarquent haut et fort du mouvement du dessein intelligent (ID). Pourtant, il a existé des liens entre l’ID et la JFT. Une information datée du 1er septembre 2000 disponible sur le site américain Science&Theology News, évoque une conférence intitulée « The Nature of Nature » sponsorisée conjointement par la JTF et le Discovery Institute. Le thème principal du colloque de quatre jours était l’Intelligent Design. Cette collaboration claire entre les deux institutions complète les conclusions de l’enquête de Philippe Boulet-Gercourt concernant les rapports entre JTF et l’ID : « La fondation Templeton, qui encourage la réconciliation de la science et de la religion, a proposé de financer des projets de recherche dans le domaine de l’ID. ». Les travaux de ces deux structures n’ont pas toujours été si différents que la JTF le prétend aujourd’hui. Rappelons que les partisans de l’ID ont perdu un procès très médiatisé en décembre 2005. Cette mauvaise publicité a amené des structures comme l’UIP et la JTF à tenter de se démarquer d’un mouvement spiritualiste qui aurait perdu du crédit aux yeux de l’opinion publique, après avoir fait de par le passé un bout de chemin avec les idées ou les promoteurs de l’ID. La fondation Templeton prend aujourd’hui clairement appui sur l’UIP pour étendre sa vision du monde sur l’Europe, mais a changé son fusil d'épaule concernant l’ID lorsqu' elle comprit que l'ID était médiatiquement discréditée.

La JFT finance l’UIP, laquelle a fait preuve, elle aussi, de convergences de vue avec l’ID. Au colloque anniversaire des dix ans de l’UIP, intitulé Sciences Civilisation, Cultures qui s'est tenu le 7 janvier 2006, l’après-midi a été l’occasion de présenter des thèmes comme La lumière : du symbole religieux à la théorie photonique, Taoïsme et science et notamment Le design et le principe anthropique dans la tradition islamique. Durant ces exposés, les intervenants n’hésitent jamais à parler de leur foi. On note la participation de Philipp Johnson (fer de lance de l’ID) et de Michael Denton (également défenseur de l’ID) aux travaux organisés par Jean Staune dans ce qui n’était pas encore l’UIP avant 1995. Mais bien après la création de l’UIP, il existe des comptes rendus élogieux sur les livres de M. Denton dans la revue de l’UIP, « Convergences » (N°4 : p. 9). Jean Staune publie dans sa collection chez Fayard la traduction française d’un livre de Denton « L’évolution a-t-elle un sens ? ». On peut même lire la traduction, en 1998, d’un article de P. Johnson dans « Convergences » (n°7, p. 20). Le même P. Johnson bénéficie, pour la traduction française de son Darwin on Trial, d’une préface d’Anne Dambricourt-Malassé, à l’époque membre de longue date de l’UIP, et non des moindres, livre où il délivre déjà toute la stratégie argumentative de l’ID.

D’autre part il peut être pertinent de mettre en parallèle l’Intelligent Design et l’UIP pour souligner une communauté de stratégie, ce qui constitue une position a minima, sachant les liens passés entre Denton (ID), Johnson (ID), Dambricourt (UIP) et Staune (UIP). L’UIP ne relève pas d’une activité scientifique normale (institution produisant des publications évaluées par les pairs au niveau international), elle est une entreprise de communication utilisant des scientifiques pour la réintroduction du religieux dans les activités du secteur public. Elle veut passer pour véritable institution scientifique sans en payer le prix. Pour faire passer pour scientifique une entreprise de communication d’inspiration mystique, elle fonctionne par infiltration, contamination du monde des scientifiques et brouillage des légitimités épistémologiques. L’UIP est une organisation née hors des sciences, et c’est pour cela qu’elle accorde autant d’importance aux prix et aux médailles. C’est là le fer de lance de sa communication. L’organisation n’existe que par le prosélytisme de Jean Staune, qui n’a jamais eu d’expérience de recherche de longue durée (voir Le Monde, 2 septembre 2006), et par le spiritualisme de quelques chercheurs en activité, que Staune a su fédérer. Certains scientifiques qui participent à l’UIP ne sont eux-mêmes peut-être pas conscients du contexte politique dans lequel ils sont. D’autres le sont. Mais, faut-il le rappeler, dans tous les métiers il existe des gens, parfois de très haut niveau, oublieux des fondements même de leur contrat professionnel. Ce n’est pas pour autant qu’il faut redéfinir le contrat social de chacune de ces professions. Pourtant, c'est par les noms de « sommités » qui participent à l’UIP, que Jean Staune entend légitimer une redéfinition de la science par son « nouveau paradigme ».

LES ENTORSES A LA SCIENCE

Les créationnistes commettent de fréquentes entorses aux règles énoncées ci-dessus en guise de socle à toutes les sciences. La première est l’entorse au scepticisme, car dans toute expérience du créationnisme dit « scientifique » la foi imprime une idée préconçue du résultat qui devra sortir. Il n’y a pas vraiment d’entorse à la logique, mais plutôt cette logique est en œuvre sur des prémisses fausses. Les entorses au matérialisme méthodologique sont à l’œuvre indirectement dans tous les créationnismes, qu’ils soient « scientifiques » ou seulement philosophiques, soit lorsque le résultat est suivi d’évocations incongrues d’entités immatérielles ou de mise en perspective des résultats dans le cadre du dogme, soit lorsque de véritables faux sont constitués.

La foi introduite en sciences, entorse au scepticisme

Les créationnismes « scientifiques » (créationnisme négateur, créationnisme mimétique, dessein intelligent) aspirent soit à une réintroduction de la foi dans la démarche scientifique, soit une mise en compatibilité forcée des résultats de la science avec leurs dogmes, réalisant ainsi une « nouvelle alliance » entre science et spiritualité. La foi peut-elles s’intégrer dans une démarche scientifique ? Dans le Petit Robert, on trouve : « foi : le fait de croire à un principe par une adhésion profonde de l’esprit et du cœur qui emporte la certitude ». On comprend tout de suite qu’il n’y a plus besoin d’expérience scientifique. Lorsque l’on porte une oreille scientifique aux discours mystiques, la foi peut être soit source d’hypothèses à tester, soit elle-même moyen d’investigation. Dans le premier cas, la foi est corruptrice puisque cette "certitude" ne tolère le test de l’expérience scientifique que s'il la conforte. La foi et l’idéologie jouent d’ailleurs le même rôle corrupteur à l’égard de la science, décrit dans « La pensée hiérarchique et l’évolution » par Patrick Tort (Aubier, 1983) et si bien illustré par S. J. Gould dans son célèbre ouvrage « La mal-mesure de l’Homme » (réédité au livre de Poche). Alors les expériences sont refusées sur le seul motif du résultat qu’elles donnent, ou bien sont truquées. Gould montre qu’un procédé courant est le tri conscient ou inconscient dans la collecte des « faits » ou des données. En revanche, l’expérimentateur scientifique se prépare à accepter n’importe quel résultat pourvu que sa mise en place soit rigoureuse.

Dans le second cas, c’est-à-dire lorsqu’elle se propose d’être intégrée à la méthode scientifique, la foi rend l’expérience non testable. Pourquoi ? Parce que la foi est fille de l’endoctrinement ou de la révélation, tout au moins le fruit d’un parcours mystique. Pour être outil de la science, elle nécessiterait que tous les expérimentateurs potentiels aient subi le même itinéraire mystique personnel avant même d’avoir commencé l’expérience, pour que celle-ci puisse être reproduite. Ce qui est déjà perdu d’avance : tous les hommes de ce monde ne se réclament pas de la même foi, loin de là. Et si cela était possible, cela annulerait finalement la nécessité d’une réitération de l’expérience. Il manque à la spiritualité et à la foi deux propriétés essentielles pour prétendre être source ou outil de science : structuration et universalité de leur contenu. L’universalité de la science, elle, tient à l’universalité des réalités matérielles de ce monde et à l’universalité des règles de la logique.

Entorses à la logique

En général, tout créationniste bon stratège ne commettra pas la faute d’illogisme. La logique est respectée, mais elle agit sur des prémisses erronées, ou sur une sélection tendancieuse des faits. Par exemple, Michael Denton dans « L’évolution, une théorie en crise » (Flammarion) exerce un esprit critique sur les bases d’une discipline qu’il n’a pas comprise, ou sur des données sélectionnées. L’intégration honnête de toutes les données et le respect de l’exacte armature logique des disciplines incriminées (par exemple l’anatomie comparée ou les phylogénies moléculaires) montrent clairement comment Denton parvint à construire une logique qui n’est qu’apparente parce que mal fondée. La restitution des fondements corrects éclairent alors des contradictions internes à Denton (voir « Pour Darwin », sous la direction de P. Tort, PUF, 1997 ; et « Intrusions spiritualistes et impostures intellectuelles », sous la direction de Jean Dubessy et Guillaume Lecointre, Syllepse, 2001). De même, le livre récemment traduit en français de Michael Cremo et Richard Thompson « L’histoire secrète de l’humanité » (éditions du Rocher, 2003) est un exemple remarquable de sélection des données plus ou moins mises en cohérence de manière à « étayer » la présence humaine sur terre depuis le précambrien, conformément aux mythes bouddhiques. Enfin, exemple ultime, l’ « Atlas de la Création » d’Harun Yahya fait fonctionner une logique rudimentaire sur des faits erronés. On présente une photographie luxueuse d’un fossile accompagnée d’une photographie d’un être vivant actuel censé lui correspondre. L’identité des deux pièces à conviction est supposée démontrer qu’il n’y a pas eu d’évolution (notons que Jean Staune, de l’UIP, utilisait le même argument contre l’évolution au sujet du cœlacanthe dans Le Figaro Magazine du 26 octobre 1991). L’exercice est reproduit des centaines de fois, comme si la réitération pouvait être source de preuve. Plus de la moitié des identifications sont erronées, allant parfois jusqu’à se tromper d’embranchement. Par exemple, on met en face d’un échinoderme crinoïde fossile un annélide tubicole actuel, lesquels sont censés être identiques. Pas moins de cinq espèces distinctes sont présentées comme étant des « perches » (les erreurs sont très nombreuses, arrêtons-nous là). Mais là n’est pas le principal : si, quand bien même, les identifications étaient justes, l’identité de formes actuelles à des formes fossiles (panchronisme) est déjà intégré à la théorie de l’évolution. Moins de 5% d’un génome code pour la forme ; et ce n’est pas parce qu’une morphologie est stable à l’échelle macroscopique qu’une espèce s’est arrêtée d’évoluer à d’autres échelles : la variation est inhérente à la vie. Et quoi qu’il en soit, il est plus important de démonter la mécanique idéologique à l’œuvre, démontrer sa prédation sur la science, que de décrire une logique rudimentaire fonctionner sur des faits erronés.

Mais on détecte également des entorses à la simple rationalité. La rationalité peut être comprise comme la pratique de la logique à laquelle on a adjoint le principe de parcimonie. Le principe de parcimonie ou principe d’économie d’hypothèses implique que lorsque nous faisons une inférence sur le monde réel, le meilleur scénario ou la meilleure théorie sont ceux qui font intervenir le plus petit nombre d’hypothèses ad hoc, c’est-à-dire non documentées. Ceci est vrai chez les historiens, chez les professionnels des phylogénies, chez n’importe quel expérimentateur qui doit deviner ce qui s’est passé au sein des cellules de sa boîte de Petri. Mais le principe de parcimonie n’est pas seulement requis en sciences. Il est requis chaque fois que nous avons besoin de nous comporter rationnellement. Toute personne qui cherche ses clés infère un scénario de ce qui a bien pu se passer. Personne n’irait imaginer une série d’étapes surnuméraires non documentées par des traces. Pourtant, « Un créateur ne peut être exclu du champ de la science », nous dit Jean Staune, secrétaire général de l’UIP (Le Monde, 2 septembre 2006). Une affirmation aussi forte remet en cause rien moins que le principe de parcimonie.

Entorses au matérialisme méthodologique et entorses à l'expérimentation

La philosophie sépare classiquement deux catégories, l’esprit et la matière. Le premier est immatériel par définition. Partant de là, on peut définir deux monismes exclusifs l’un de l’autre et un dualisme : un réalisme spiritualiste stipulerait que tout du monde réel n’est qu’esprit, un réalisme matérialiste stipulerait que tout du monde réel est matière ou manifestations intégrées de celle-ci, ou encore un dualisme stipulait que le monde réel renferme des manifestations relevant des deux catégories philosophiques. La spiritualité est tout ce qui relève de l’esprit et dégagé de toute matérialité. Nier le matérialisme méthodologique des sciences implique d’introduire des facteurs relevant de l’esprit au sein des méthodes scientifiques. Cependant, le spiritualisme « scientifique » incarné par les créationnistes, par les promoteurs de la pseudo-théorie du « dessein intelligent », mais aussi en France par l’ « Université Interdisciplinaire de Paris », échoue à expliquer comment l’esprit pourrait être utilisé par les scientifiques comme moyen d’investigation.

Leur argumentation principale consiste à déclarer la matière, dans sa description scientifique ultime, comme dissolue dans des formes déclarées immatérielles ; et comme les descriptions qu’on en fait n’ont plus rien à voir avec une matière familière à nos sens (en gros, serait matériel ce qui a un volume et une masse), on parle de « déchosification de la matière ». Il faut rappeler toujours et encore avec Quiniou (2004b) ou Collin (2006) que le matérialisme ne dépend pas d’une description particulière de la matière telle que peut la produire la science physique. Rappelons qu’il n’y a ici rien de nouveau et que bien des penseurs idéalistes ont proclamé la mort du matérialisme chaque fois que la description de la matière changeait de forme. Faire dépendre la validité philosophique, et même épistémologique du matérialisme d’une description scientifique particulière de la matière, comme le fait d’Espagnat avec sa « déchosification » de la matière, est une confusion entre concept scientifique (changeant) et catégorie philosophique. Selon le mot de Collin (2006), c’est confondre la structure du monde physique et le processus de connaissance. En d’autres termes, rien dans l’intellectualisation croissante du concept scientifique de matière, et dans son éloignement de notre représentation sensible, n’implique qu’on doive cesser d’y voir, selon le mot de Quiniou (2004b) « l’instance générale productrice de toutes les formes de réalité ». Après avoir administré trois pages de réfutation des confusions de d’Espagnat sur la « disparition de la matière », Collin (2004) conclut : « La matière comme catégorie demeure comme fondement de ce qui doit être expérimenté et comme garantie de l’objectivité des résultats atteints. On ne peut pas savoir ce qu’est la matière puisque la matière n’est pas et que c’est au contraire l’objet de la physique (atome, élément, etc.) qui est matière. Tout le progrès scientifique depuis les Grecs a été déterminé dans le sens de l’élucidation des composants de la matière, mais en même temps la matière apparaît toujours comme la frontière où s’est arrêtée la connaissance dans cette recherche ».

Le spiritualisme « scientifique » est par définition aux antipodes de la science en ce sens qu’il nie la nécessité d’un recours exclusif aux réalités matérielles de ce monde pour établir des vérités. Or, le recours aux expériences et aux observations sur le monde matériel est la seule garantie de leur reproductibilité, critère fondamental du statut de connaissance objective, et donc de scientificité. Introduite comme élément de construction d’une quelconque affirmation sur le monde réel, la spiritualité rend donc cette affirmation non testable scientifiquement. Si les promoteurs d’une spiritualisation de la science identifiaient leur démarche comme purement théologique ; que l’on soit d’accord ou pas avec celle-ci, force serait de constater que chacun serait à sa place, en quelque sorte. Le problème réside dans le fait que le spiritualisme « scientifique », créationniste « scientifique » ou seulement providentialiste, n’entend pas s’identifier à la seule théologie et fait passer sa démarche sous l’appellation de « science ». On a donc ici un vrai problème de démarcation et de définition, doublé d’un problème politique. En effet, et à titre d’exemple qui pourrait se répéter, c’est en déguisant la pseudo-théorie du « dessein intelligent » en science que cette théologie a bien failli passer dans les programmes scolaires américains.

Il est impossible de réaliser une expérience scientifique qui se voudrait sérieuse et qui, en même temps, ferait appel aux forces immatérielles de l’Esprit. Les créationnistes le savent, et ont pourtant besoin de « prouver scientifiquement » le dogme. Ils ont donc recours pour cela à la fabrication de faits, c’est-à-dire à des fraudes caractérisées. Les limites de la fraude sont floues. On ne peut pas vraiment qualifier de « fraude » des interprétations aberrantes. Mais la fabrication de pièces est clairement une fraude. Stephen J. Gould a souvent raconté les pièces exposées dans des musées créationnistes, comme par exemple un moulage montrant un trilobite (un animal fossile de l’ère primaire, c’est-à-dire vieux d’environ 400 millions d’années) superposé à un pied humain, moulage supposé « attester » la coexistence de l’homme et du trilobite durant le déluge. Ian Plimer, géologue australien de l’Université de Melbourne, a clairement exposé les fraudes créationnismes dans Telling lies for God, Reason versus creationism publié en Australie en 1994. Il a démontré publiquement lors des procès contre les créationnistes australiens leurs fraudes scientifiques et financières. Le livre de Cremo et Thompson (voir ci-dessus) est saisissant d’aveuglement mystique dans l’interprétation de pièces qui vont de l’artéfact non intentionnel à ce qui ressemble à des pièces fabriquées intentionnellement.




 
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