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Fig. 2 - Etapes de développement
de la forme de référence et des formes dérivées
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Fig. 3 - Origine de l'ordre des Clypéastéroïdes
par paedomorphose
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ONTOGENÈSE ET PHYLOGENÈSE
La publication par S.J. Gould en 1977 de l'ouvrage Ontogeny and Phylogeny
a ouvert une ère nouvelle pour la paléontologie évolutive,
celle de l'ambition d'accèder à certains des processus
qui sous-tendent l'évolution. On est ainsi passé du simple
constat des changements évolutifs, éventuellement intégrés
et interprétés dans leur contexte paléoenvironnemental,
paléogéographique ou stratigraphique, à une explication
des mécanismes du changement. Ces mécanismes sont abordés
au niveau morphologique et ils sont déduits de la confrontation
entre ontogenèse et phylogenèse.
Deux espèces apparentées partagent une histoire en partie
commune (jusqu'à leur ancêtre commun inclus), à
laquelle vient s'adjoindre une histoire propre à chacune d'elles.
Les différences entre adultes de ces deux espèces sont
la manifestation de ces histoires personnelles. Or, "les différences
entre adultes ne reflètent jamais que les différences
entre les processus de développement qui produisent ces adultes"
(F. Jacob, 1981: 87). Aussi, la confrontation des ontogenèses
doit-elle permettre d'approcher les mécanismes qui ont sous-tendu
la divergence entre nos deux espèces. Cette démarche souligne
que l'évolution doit être envisagée comme un processus
de modification des développements plutôt que comme une
simple accumulation de différences entre adultes. Dans cet esprit,
Gould et d'autres auteurs comme P. Alberch, K. McNamara, D. Wake
ont proposé un système rigoureux d'analyse des décalages
entre ontogenèses et de leur interprétation en termes
évolutifs. Ces décalages sont les hétérochronies
du développement.
Les hétérochronies correspondent à des altérations
de la chronologie des étapes du développement d'une espèce
par rapport à une autre prise comme référence.
Ces altérations peuvent concerner aussi bien la durée
que le rythme du développement. Schématiquement deux modes
majeurs de décalages des séquences ontogénétiques
peuvent expliquer les différences entre les formes. Par exemple
entre un ancêtre et son descendant (Figure 2).
- L'adulte du descendant peut ressembler au jeune de son ancêtre.
Les morphologies adultes de l'ancêtre ne s'expriment plus et la
séquence ontogénétique du descendant apparaît
ainsi tronquée. Les hétérochronies qui provoquent
la conservation d'une morphologie juvénile sont les paedomorphoses.
Cette "juvénilisation" peut être acquise soit
par raccourcissement du développement (progenèse),
soit par ralentissement du développement (néoténie,
synonyme de décélération).
Progenèse et néoténie donnent un motif de récapitulation
inverse entre ontogenèse et phylogenèse. L'exemple le
plus célèbre de paedomorphose est sans conteste celui
de l'axolotl (salamandre néoténique d'Amérique
Centrale) qui atteint le stade adulte alors qu'il possède des
branchies fonctionnelles et qu'il en est encore au stade "tétard"
de son ancêtre.
- A l'inverse, les morphologies adultes de l'ancêtre peuvent s'exprimer
plus tôt, avant la fin du développement, chez le descendant.
Celui-ci présente alors une séquence ontogénétique
plus complète que celle de son ancêtre et sa morphologie
adulte sera une exagération de celle exprimée par l'ancêtre.
Les hétérochronies qui provoquent l'acquisition de morphologies
nouvelles de type hyper-adultes sont les peramorphoses
(pera- signifie "au delà"). Elles fonctionnent soit
par prolongation du développement (hypermorphose),
soit par accélération du développement (accélération)
et donnent un motif récapitulatif entre ontogenèse et
phylogenèse. Par exemple, chez les dinosaures cornus du groupe
des tricératops, la présence de multiples cornes de grande
taille chez les adultes de la fin de la lignée résulte
d'une amplification d'allométries de croissance qui correspond
à une peramorphose.
Une autre manière de voir les choses est de constater que progenèse
et hypermorphose affectent l'amplitude des développements, tandis
que néoténie et accélération affectent le
rythme des développements. Cette distinction signifie que les
hétérochronies peuvent avoir des significations évolutives
bien différentes. Le cas le plus patent est celui de la progenèse.
La progenèse correspond à un raccourcissement, souvent
brusque et intense, du développement. Les formes progénétiques
sont de petite taille et elles montrent une maturité précoce
qui se traduit par un taux de renouvellement des générations
fortement accru et donc par une capacité à évoluer
plus grande. Anatomiquement, elles sont de véritables "remises
à zéro" du potentiel à explorer de nouvelles
voies et sont fréquemment à l'origine de nouvelles radiations
(Figure 3).
Chez les oursins réguliers, la lanterne dAristote est un
appareil masticateur permettant de brouter les algues. Au cours de lévolution,
un groupe doursins (les Cassiduloïdes), adapté
à la vie dans les fonds sableux, a perdu sa lanterne. En réalité,
les très jeunes cassiduloïdes possèdent toujours
une petite lanterne quils utilisent pour ronger les films algaires
ou bactériens qui recouvrent les grains de sable. Les adultes
nont plus de lanterne et ils se nourrissent en avalant directement
le sédiment. Au Paléocène, il y a environ 65 millions
d'années, un descendant de ces oursins cassiduloïdes a évolué
par paedomorphose : il est devenu adulte en conservant les caractères
du juvénile de son ancêtre cassiduloïde, cest-à-dire
une lanterne. Le premier représentant de ce nouveau clade (Togocyamus)
est une forme progénétique de toute petite taille qui
présente à létat adulte toutes les caractéristiques
dun jeune cassiduloïde: même taille, même lanterne,
même mode de vie. Les formes suivantes ont évolué
par accroissement de taille, mais en conservant la lanterne jusque dans
leur stades adultes qui se nourrissent en avalant, voire en croquant
les grains de sable. Ce nouveau mode de nutrition a eu un grand succès
évolutif et le nouveau groupe qui l'a acquis (les Clypeasteroïdes)
est florissant. La progenèse de Togocyamus s'est accompagnée
du relachement des contraintes de construction du type cassiduloïde
et elle a permis l'expression des multiples morphologies très
originales observées dans la radiation des clypéastéroïdes.
En résumé, cette histoire montre comment une progenèse
a conduit à retrouver un caractère très ancien,
à le faire réapparaître chez les adultes, et à
lutiliser pour se nourrir autrement en colonisant de nouveaux
environnements.
La recherche des hétérochronies suppose d'admettre l'existence
d'un précurseur ayant une ontogenèse non modifiée
ce qui c'est souvent traduit par des suppositions sur des relations
ancêtre à descendant. C'est pourquoi, cette démarche
a souvent été mal admise par les cladistes. En fait, le
débat est un faux débat: d'une part parce que l'interprétation
hétérochronique est parfaitement légitime entre
espèces surs; et d'autre part, car elle ne prétend
pas faire l'économie d'une recherche préalable des parentés
sur laquelle fonder l'explication hétérochronique, elle
vient comme une explication complémentaire qui enrichit l'hypothèse
de parenté. Clairement, les hétérochronies sont
devenues aujourd'hui une clef de lecture majeure pour saisir les mécanismes,
notamment morphologiques, qui sous-tendent la diversification des clades,
comme pour entrevoir l'origine de grands changements macroévolutifs.

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