Décernée par le CNRS, la Médaille d'or est attribuée chaque année, depuis sa création en 1954, à des personnalités qui ont contribué, d'une manière exceptionnelle et dans des disciplines diverses, au dynamisme et au rayonnement de la Recherche en France. Elle couronne ainsi l'ensemble de l'oeuvre et la carrière d'éminents scientifiques de renommée internationale.
Biographie
Né le 1er janvier 1936 à Tunis
Agrégé de lettres classiques (1958)
Diplômé en arabe, hébreu, chinois et russe
Docteur d'État en linguistique (1971)
Titulaire de la Chaire de théorie linguistique au Collège de France
Directeur d'études à l'École pratique des hautes études (IVè section "sciences historiques et philologiques")
Carrière
1959-1961 : Professeur au lycée Carnot à Tunis
1963-1966 : Professeur aux lycées Victor Duruy et Saint-Louis à Paris
1966-1970 : Attaché de recherche au CNRS (linguistique générale et linguistique africaine)
1970-1988 : Maître de conférences, puis Professeur de linguistique à l'Université de Poitiers
1971-1974 : Chargé de conférences de linguistique générale à l'Université de Paris XII - Val-de-Marne
1976-1978 : Chargé de conférences de phonologie à l'Université de Paris IV
1977-1978 : Chargé de conférences de linguistique générale à l'Université de Paris III
Depuis 1977 : Directeur d'études à l'École pratique des hautes études
Depuis 1988 : Titulaire de la Chaire de théorie linguistique au Collège de France
Oeuvres
Signataire d'une centaine d'articles scientifiques - Co-directeur des six tomes d'un important ouvrage intitulé La réforme des langues - Auteur d'une quinzaine d'ouvrages, dont notamment : La grammaire générative. Réflexion critique, PUF, 1976 - L'homme de paroles, Fayard, 1985 - La structure des langues, Que sais-je ?, 1986 - Le français et les siècles, Odile Jacob, 1987 - Le souffle de la langue. Voies et destins des parlers d'Europe, Odile Jacob, 1992
Distinctions
Prix Volney décerné par l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres pour un ouvrage sur la grammaire chinoise (1981) - Grand Prix de l'Essai décerné par la Société des Gens de Lettres pour l'ouvrage L'homme de paroles (1986) - Prix de l'Académie Française pour ce même ouvrage (1986) - Chevalier de la Légion d'honneur (1989) - Officier de l'Ordre des Palmes Académiques (1995) - Chevalier de l'Ordre des Arts et des Lettres (1995)
Travaux
- Claude Hagège est un linguiste de formation classique, un linguiste de terrain, qui conduit des enquêtes au Cameroun, en Colombie britannique, en Micronésie, en un mot partout où existent encore des langues à découvrir. Que ce chemin mène à l'École pratique des hautes études n'est pas surprenant : le tikar, le comox-lhamen et le palau ont en commun de ne pas être des matières universitaires. En revanche, qu'il conduise également à la chaire de linguistique théorique du Collège de France revêt un caractère relativement inhabituel. Comment expliquer ce parcours exceptionnel ?
- Théoricien et polyglotte, Claude Hagège pratique un grand nombre de langues à tradition orale. Il possède, en outre, une parfaite maîtrise de toutes les grandes langues internationales dans lesquelles il est capable de donner des conférences : dans ce domaine, ses compétences vont ainsi des langues germaniques aux langues sémitiques, en passant par le chinois et plusieurs langues slaves et romanes. Depuis le début de sa carrière d'universitaire et de chercheur, il a eu pour règle de conduite de refuser tout modèle simplificateur. Ses réflexions critiques sur la grammaire générative expliquent son refus de l'universalisme abstrait (le logicisme), son refus du primat d'une seule dimension des langues (la syntaxe), comme d'un modèle de compétence linguistique idéalisé, qui minimise la variation. Écoutons-le sur ce point :
- "L'obsession de scientificité l'a conduite [la linguistique] à se vêtir d'une fausse rigueur, dont on ne trouve nulle part le modèle, y compris dans les sciences les plus rigoureuses. La fascination des formalismes a fini par la consigner dans l'étroite cellule d'un discours technique dont on a peine à imaginer qu'il a l'homme de paroles pour objet. Car non seulement l'historique et le social en sont évacués, mais l'humain y est une abstraction définitive, et les mots n'y disent rien." (L'homme de paroles, p. 295-296).
- Cette critique très novatrice que Claude Hagège a formulée à l'endroit des grammaires formelles et du chomskysme -Chomsky et ses disciples dont les modèles générativistes remontent aux années 1960- est une des contributions qui ont permis de relancer les recherches en typologie, en comparaison linguistique et en grammaire cognitive. Ce sont là des domaines qui sont aujourd'hui reconnus ou émergent à nouveau à l'échelle mondiale. On peut donc dire que, sans grand fracas théorique, cette approche "discrète" a joué un rôle moteur, pour ne pas dire pionnier. Il paraît aujourd'hui indispensable que ce rôle soit enfin reconnu officiellement.
- Mais un esprit critique aussi aiguisé ne passe par la négation ou la remise en cause de théories souvent à la mode que pour mieux affirmer l'originalité et la pertinence de ses positions et de ses propositions.
- Face au modèle dominant des deux dernières décennies, Claude Hagège a défendu des thèses dont le bien-fondé se vérifie tous les jours davantage avec les difficultés de la traduction automatique et les aléas des politiques linguistiques. Pour lui, le "noyau dur" des langues est bien la grammaire, mais la communication humaine suppose la prise en compte de la conceptualisation du réel dans une culture donnée et une société donnée. C'est là la grande leçon du travail sur le terrain, dans la tradition de l'ethnolinguistique ; d'où la théorie des trois points de vue de Claude Hagège, théorie soucieuse de l'articulation entre les formes, les sens et les usages.
- Cette théorie a été présentée au grand public dans un livre qui a connu un important retentissement : L'Homme de paroles, publié en 1985. Le succès de ce livre auprès du grand public a également été le fait d'une prestation éblouissante de son auteur lors de l'émission de Bernard Pivot, Apostrophes. Ce talent de l'homme de science pour communiquer au plus grand nombre l'essentiel de résultats de recherches pointues et souvent très sophistiquées est, en soi, un exploit qui mérite d'être salué. S'il faut, certes, se méfier d'une science qui serait trop médiatique, la capacité de faire connaître et de diffuser la recherche est une mission essentielle de tout chercheur, et Claude Hagège a, dans ce domaine, conquis une éminence qui force le respect. L'Homme de paroles, en une très brillante synthèse, rend compte de la maîtrise à laquelle est parvenu ce linguiste de grande culture, fort de l'expérience de centaines de langues et de la maîtrise de plusieurs dizaines. D'un côté, il y a le langage de l'universel, qui tient à la condition humaine, et c'est ce que doit prendre en compte la linguistique générale à un niveau élevé. De l'autre, il existe, dans toute pratique langagière, une marge de variation irréductible, et c'est ce qui fonde l'exigence d'une linguistique de terrain. La typologie des familles de langues est, à ce titre, une exigence scientifique toujours remise en question.
- Cette prise en compte des situations, des locuteurs et des ressources expressives des langues conduit Claude Hagège à s'intéresser aux politiques linguistiques. Depuis 1983, il co-dirige, avec Istvan Fodor, une publication collective intitulée La réforme des langues. Son livre Le français et les siècles constitue la seule approche scientifique d'un problème dont le nom politique est "francophonie". Les éclairages historiques et technologiques, en particulier, rappellent combien les langues sont à la fois tributaires de leurs traditions et de leurs vecteurs. Plus récemment, Le souffle de la langue. Voies et destins des parlers d'Europe met au service des décideurs institutionnels une connaissance unique de l'histoire et de la géographie des langues majoritaires et minoritaires de tout un continent.
En outre, Claude Hagège s'intéresse de plus en plus à l'interface de la linguistique et des sciences de la vie et il oeuvre désormais à la promotion d'une linguistique cognitive. Déjà, dans L'Homme de paroles, cet aspect commençait à ressortir. Le titre de l'un de ses prochains livres, Genèse des langues, apprentissage, créoles : au coeur du langage, place sa recherche en cours au centre de cette problématique.
- Ainsi, Claude Hagège occupe-t-il une place tout à fait originale au sein de la communauté internationale des linguistes. Formé par l'étude de terrains "exotiques", il s'est attaché à clarifier les enjeux et les dangers des politiques linguistiques sur son propre terrain national et continental. Chez lui, son discours sur les langues est inséparable d'un discours pour les langues. Et comme il le dit dans une formule saisissante qui montre bien le caractère unique de la démarche du linguiste, "la linguistique est la seule science actuelle dont l'objet coïncide avec le discours qu'elle tient sur lui".
- Apôtre de Babel, Claude Hagège a su, par ses travaux mondialement connus, penser la notion de diversité et de variation linguistique, permettant en cela de prendre en défaut nombre de schémas réducteurs et simplificateurs. La recherche, c'est également cette attention prêtée à la différence et au foisonnement infini du détail qu'il faut recenser, prendre en compte et tenter d'expliquer. Mais, en dernière analyse, c'est aussi l'attention portée à l'humain, à l'historique et à la composante sociale de la parole et des langues qui fait de Claude Hagège un chercheur attentif à la diversité des sciences humaines et sociales, quelqu'un qui a la capacité d'en recueillir la richesse autant que la complexité.
- Claude Hagège n'a peut-être pas le charisme d'un grand théoricien du langage comme Chomsky. Il est l'homme d'un labeur patient et multiple, penseur de la complexité et découvreur ébloui de la diversité linguistique par laquelle s'affirment et persistent à la fois le poids des traditions locales et notre irréductible humanité. Tout en s'ouvrant très largement à la linguistique cognitive, Claude Hagège dépasse le point de vue du technicien pour s'affirmer comme un grand humaniste. En cela, le savant donne la main à un penseur dont l'oeuvre ne fait peut-être que commencer, au-delà des treize ouvrages et de la centaine d'articles déjà publiés... En lui, savant et penseur se rejoignent dans la conception humaniste qu'il a de la linguistique, science de l'homme et science pour l'homme. Car, derrière un choix des mots qui est à l'image de sa modestie et de sa prudence, c'est bien là ce qu'il écrit dans les dernières pages de L'homme de paroles (p. 296) :
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"Peut-être la linguistique, si c'est bien l'homme qu'à travers l'étude du langage elle prend pour son objet véritable, est-elle promise à une belle carrière, en même temps que les autres sciences humaines, avec lesquelles on a pu voir quels liens profonds elle entretient."
- Réponse à Michel Foucault, aux yeux duquel les sciences humaines étaient porteuses de la mort de l'homme, comme la philosophie, pour Nietzsche, annonçait la mort de Dieu? Ou s'agit-il là d'un simple credo personnel ? En l'absence d'évidence simple dans ce domaine, la solution doit être recherchée dans la suite de son oeuvre, que la célébrité a permis à la fois d'éclairer et de stimuler.
Gageons qu'avec Claude Hagège la linguistique va retrouver une partie de l'éclat qu'elle a connu au cours des années 1960-1970, avant de se voir reléguer dans le rôle d'une discipline technique, et qu'ainsi les sciences humaines pourront affirmer, dans son sillage, sans complexes leur vocation humaniste.
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