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Si
des progrès ont été accomplis dans la connaissance
du VIH (virus du Sida) et dans les stratégies de lutte contre
l'infection par ce virus, de nombreux processus fondamentaux de
l'infection virale restent encore inconnus. Travaillant sur des
cellules en culture chroniquement infectées par le VIH, une
équipe de Bordeaux (CNRS-Université Victor Segalen
Bordeaux 2) vient de mettre en évidence un mécanisme
intervenant dans l'expression génétique du VIH. Ces
chercheurs ont découvert que les ARN messagers (ARNm, contenant
l'information génétique pour la synthèse des
protéines) du virus de l'immunodéficience humaine
de type 1 (VIH-1) peuvent être spécifiquement modifiés
par la cellule infectée. Ce processus, appelé édition
des ARN ("RNA editing"), intervient après la transcription
de l'ADN en ARN et entraîne le changement de la séquence
protéique prédite à partir de la séquence
génomique. Ce mécanisme peut avoir une profonde influence
sur le devenir du virus et sur la cellule elle-même. Cette
observation pourrait donner lieu à la découverte de
nouvelles cibles d'agents thérapeutiques potentiels. Ces
résultats sont publiés dans le numéro du 1er
septembre de la revue Science.
L'édition
des ARN, qui est une étape essentielle dans l'expression
de certains gènes, a été mise en évidence
pour la première fois en 1986 chez des parasites, les trypanosomes.
Depuis, ce mécanisme a été décrit chez
des cellules animales, végétales, ainsi que chez certains
virus à ARN comme les paramyxovirus, le virus de l'hépatite
delta, etc. Les changements, la délétion ou l'insertion
des certaines bases* de l'ARN messager peut se
traduire par des modifications de la séquence des acides
aminés des protéines correspondantes ou l'apparition
des signaux d'initiation ou d'arrêt de la synthèse
protéique. Pour certains virus à ARN qui possèdent
un petit génome, l'édition des ARNm peut être
un moyen d'accroître leur répertoire génétique
et de leur permettre de coder certaines des protéines cruciales
pour leur prolifération.
Ce
processus vient d'être mis en évidence par des chercheurs
du laboratoire Réplication et expression des génomes
eucaryotes et rétrovirus, chez le VIH-1 qui nécessite
la synthèse de nombreuses protéines mais qui possède
un génome assez restreint (inférieur à 10 000
paires de base). Les rétrovirus, dont le VIH-1, possèdent
un génome formé d'ARN qui sert de "moule"
pour la synthèse d'une copie ADN par transcription inverse,
avant de s'intégrer dans le matériel génétique
de la cellule infectée. L'ADN néosynthétisé
(provirus), intégré dans l'ADN nucléaire, est
reconnu comme un gène de la cellule hôte pour la synthèse
des ARN messager viraux et la production des protéines virales.
Les chercheurs du CNRS ont montré que certains résidus
des ARNm de VIH sont modifiés par "édition"
par conversion de type G -> A et C -> U*;
ils ont détecté ces changements seulement chez les
messagers viraux et non dans l'ARN servant de génome pour
les virions néosynthétisés.
Les
travaux ont été conduits sur des cellules en culture
dont l'infection par le VIH est chronique, c'est-à-dire des
cellules qui survivent à l'infection. Les changements observés
affectent essentiellement le cadre de lecture**
de la protéine virale VPR. Celle-ci serait impliquée
dans l'arrêt de la division cellulaire et pourrait participer
à l'apoptose (mort cellulaire programmée) des cellules
infectées. Pour les auteurs, l'édition des ARNm du
VIH-1 pourrait être un mécanisme de protection cellulaire
par le biais de la réduction de l'expression de VPR. Cette
réduction se produirait par deux effets simultanés
de l'édition : l'apparition de signaux d'arrêt de la
synthèse de VPR et l'inhibition du phénomène
"d'épissage alternatif" qui conduit à la
maturation de l'ARNm de TAT, une autre protéine du VIH essentielle
à la multiplication virale. Pour vérifier cette hypothèse,
des expériences d'activation des cellules chroniquement infectées
sont en cours. Elles devraient permettre d'étudier les rapports
entre l'édition et la maturation des ARNm de VIH-1 avec l'infection
chronique. Cette découverte ouvre ainsi la voie à
la recherche d'enzymes cellulaires impliquées dans l'édition
spécifique des ARNm de VIH-1, enzymes qui pourraient être
de nouvelles cibles d'agents thérapeutiques potentiels.
La
découverte de l'édition chez VIH est le fruit de la
collaboration entre deux équipes du laboratoire Réplication
et expression des génomes eucaryotes et rétrovirus
(REGER), à Bordeaux, qui possèdent des compétences
complémentaires. Celle d'Alexandre Araya, sur l'édition
des ARNm mitochondriaux (soutenue par l'Union Européenne,
le ministère de l'Agriculture, ECOS-Sud et le Conseil Régional
d'Aquitaine) et de Simon Litvak, sur la réplication du VIH
(soutien du CNRS, de l'ANRS, et du Pôle Médicament
d'Aquitaine). Les travaux sur l'édition des ARNm du VIH ont
reçu le soutien de crédits du CNRS, du ministère
chargé de la Recherche et d'une bourse pré-doctorale
de Sidaction.
*
adénine (A), guanine (G), cytosine (C), uracile (U) : unités
élémentaires de constitution de l'ARN.
**Cadre de lecture : région de l'ARNm codant
une protéine.
Références
:
K. Bourara, S. Litvak, A. Araya - Generation of G-to-A
and C-to-U changes in HIV-1 transcripts by RNA editing - Science
01-09-2000
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