Communiqué de presse

Le secret des émeraudes anciennes dévoilé

le 28 janvier 2000

 

 

Communiqué de presse commun CNRS/IRD

L’origine de nombreuses émeraudes appartenant à des trésors anciens est aujourd’hui encore méconnue. C’est le cas des émeraudes dites “ des vieilles mines ” que des marchands indiens ont commercialisé à travers le monde à partir du XVIe siècle. En appliquant à des joyaux anciens un nouveau procédé d’authentification des émeraudes, une équipe associant l’IRD et le Centre de recherches pétrographiques et géochimiques du CNRS, à Nancy, vient de reconstituer la route des émeraudes au cours du temps. Ces recherches révèlent notamment que certaines de ces pierres proviennent de mines supposées n’avoir été découvertes qu’au XXe siècle (Science, 28 janvier)

Symbole d’immortalité et de puissance, l’émeraude est recherchée depuis l’Antiquité. Malgré les nombreuses études fondées sur des chroniques d’époque et des analyses gemmologiques, l’origine des émeraudes appartenant aux trésors anciens demeure souvent incertaine, voire mystérieuse. D’où proviennent les émeraudes accumulées depuis le XVIe siècle dans les trésors aujourd’hui conservés par les musées du Caire, Téhéran, Moscou, Washington, Londres ou Paris ? Les gemmologistes s’interrogent tout particulièrement sur la localisation “ des vieilles mines ” d’où étaient extraites les émeraudes commercialisées, du XVIe au XVIIIe siècle, par les marchands indiens dans le monde entier. Ces célèbres gemmes sont supposées provenir d’anciens sites d’Asie du Sud-Est aujourd’hui disparus, alors que les gisements du Moyen et d’Extrême-Orient n’auraient été officiellement découverts qu’au XXe siècle...


Une partie du mystère qui entourait l’origine des émeraudes anciennes vient d’être levée grâce à un procédé d’authentification récemment élaboré par une équipe de l’IRD et du CNRS. En utilisant une méthode classique (libération de l’oxygène par attaque chimique et analyse par spectrométrie de masse), ces chercheurs ont défini un nouveau critère à partir duquel l’origine d’une émeraude est authentifiée. Celui-ci repose sur la mesure du rapport de concentration des isotopes 18O et 16O - les deux principaux isotopes de l’oxygène - dans des molécules d’oxygène prélevées sur des gemmes (1). La composition isotopique en oxygène de cette pierre précieuse est dépendante de celle de la roche où elle a cristallisé. Chaque gisement présente ainsi un rapport isotopique 18O/16O qui lui est propre. Calculer le rapport des isotopes 18O/16O permet donc de définir l’origine géologique et géographique des émeraudes. Les chercheurs ont pu attribuer à chacune des principales mines du monde - au total, 62 gisements dans 19 pays - une carte d’identité fondée sur ces rapports. Afin de mesurer les concentrations d’isotopes dans les molécules d’oxygène prélevées sur les gemmes, sans en altérer la qualité, les chercheurs utilisent une sonde ionique. L’analyse s’effectue directement sur l’une des surfaces du cristal où elle ne crée qu’un minuscule cratère de quelques microns de diamètre et de quelques centaines de nanomètres de profondeur (soit la destruction de 2.10-11 grammes de matériel), invisible à l’œil nu.


Ce procédé d’authentification vient d’être appliqué à une sélection de neuf émeraudes (2) permettant de couvrir une large période historique, depuis l’époque gallo-romaine jusqu’au XVIIIe siècle. Les résultats obtenus remettent en question certaines idées reçues sur l’histoire de cette pierre précieuse et conduisent à retracer plus précisément la route de l’émeraude au cours des temps.


Jusqu’à présent, on considérait que les mines d’Egypte, exploitées par les Pharaons (de 3000 à 1500 avant J.-C.) et celles d’Habatchal (Autriche), découvertes par les Celtes, constituaient, dans l’Ancien Monde, les seules sources d’émeraudes jusqu’en 1545, date à laquelle les Conquistadors s’emparèrent des mines colombiennes. Ce que confirme le rapport isotopique calculé sur une émeraude sertie dans la couronne de France depuis 1226 (origine : Habatchal) et sur deux autres (origine : Habatchal et Egypte) étudiées en 1806 par l’Abbé Haüy, fondateur de la minéralogie. En revanche, l’analyse effectuée sur la plus ancienne pierre du lot – elle orne une boucle d’oreille gallo-romaine – montre que cette émeraude a pour origine des mines situées dans la vallée de Swat (Pakistan) que l’on croyait n’avoir été découvertes qu’à la fin des années 1950. Il apparaît ainsi qu’aux côtés des gemmes d’Egypte ou d’Habatchal, certaines émeraudes commercialisées pendant l’Antiquité pouvaient provenir des riches royaumes occupant les actuels Pakistan et Afghanistan et qu’elles empruntaient, en partie, la route de la soie qui traversait les vallées de Peshawar, Swat et Kabul.


Avec la découverte du Nouveau Monde par les Conquistadors, les émeraudes colombiennes, du fait de leurs qualités exceptionnelles, dominèrent, dès le début du XVIe siècle, le marché de ces gemmes en Europe, au Moyen-Orient et en Inde. En attestent les analyses d’une émeraude découverte dans l’épave d’un galion espagnol englouti au large de la Floride en 1622 et celles de trois des quatre pierres “ dites de vieilles mines ” taillées au XVIIIe siècle et joyaux de trésor de Nizam d’Hyderabab (Inde). Ces données remettent en cause l’origine supposée des émeraudes de “ vieilles mines ” que l’on disait provenir du Sud-Est asiatique. La quatrième pierre du trésor de Nizam d’Hyderabab provient, au regard de son identité istopique, de mines afghanes (re)découvertes au début des années 1970 et prospectées par les Soviétiques dès 1976. Ceci montre que l’exploitation des gisements d’Afghanistan n’est pas récente et qu’elle pourrait avoir commencé dès le XVIIIe siècle. Ces résultats mettent fin au mystère de l’origine des émeraudes des “ vieilles mines ”. Si la plupart étaient extraites des gisements du Nouveau Monde, d’autres pouvaient provenir, comme d’aucuns l’avaient pressenti, d’Asie.

(1) Représentant 45% du poids d’une émeraude, l’oxygène en est le constituant majeur.
(2) La plus ancienne (propriété du Muséum national d’histoire naturelle) orne un bijou gallo-romain ; quatre, taillées au XVIIIe, appartiennent au trésor de Nizam d’Hyderabab (Inde) ; une autre a été offerte par Louis IX pour être sertie dans la couronne de France ; deux (propriété du Muséum national d’histoire naturelle) ont été utilisées en 1806 par l’Abbé Hauy pour une description minéralogique de cette pierre ; la dernière est une émeraude brute découverte sur l’épave du Nuestra Señora de Atocha, gallion espagnol ayant sombré en 1622 au large de la Floride.


Références :
Gaston Giuliani, Marc Chaudisson, Henri-Jean Schubnel , Daniel-H Piat, Claire Rollion-Bard, Christian France-Lanord, Didier Giard, Daniel de Narvaez, Benjamin Rondeau “ Oxygen isotopes and emerald trade routes since antiquity ”, Science, 28 janvier 2000.



Contact chercheurs :
Gaston Giuliani
IRD-CRPG/CNRS, Nancy
Tél : 03 83 59 42 38
Mél: giuliani@crpg.cnrs-nancy.fr

Contacts presse CNRS :
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Tél : 01 44 96 46 35
Mél : severine.duparcq@cnrs-dir.fr

Contact presse IRD :
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Mél: lissalde@paris.ird.fr

 

 

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