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Communiqué de presse Perception du langage : ce qui distingue l'homme du singe | |||
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Paris, le 14 avril 2000 | |||
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A la différence des autres espèces animales, l'homme possède une aptitude spécifique pour acquérir le langage et sa grammaire. Linguistes et psychologues ont postulé que cette faculté linguistique dépend en partie du patrimoine génétique de l'espèce humaine. Les limites de cette aptitude langagière font l'objet de nombreuses recherches, parmi lesquelles une étude menée par une équipe du CNRS et un laboratoire de l'Université d'Harvard sur des nouveau-nés humains et sur des singes (des tamarins : Saguinus oedipus oedipus). Cette série d'expériences a permis de comparer les processus de perception des sons de la parole de ces deux populations. La conclusion de cette étude est que certains aspects de la perception de la parole ont évolué à partir des propriétés du système auditif ancestral des primates. Les similarités et les différences perceptives observées entre l'homme et le singe ouvrent la voie à de nouvelles études visant à comprendre la spécificité de notre "organe du langage". Cette découverte a fait l'objet d'une publication dans la revue Science du 14 avril 2000. L'apprentissage du langage par les nourrissons est grandement facilité par leurs remarquables capacités perceptives : par exemple, ils sont capables de distinguer dès la naissance un grand nombre de contrastes phonétiques (comme /ba/ et /pa/), et sont également capables de distinguer différentes langues, si elles ont des structures rythmiques différentes. Ici, les chercheurs du Laboratoire de sciences cognitives et psycholinguistique ont montré que les nouveau-nés français distinguent des phrases néerlandaises de phrases japonaises. Ce type d'expériences se déroule selon le principe de l'habituation : les bébés sont familiarisés à des phrases de l'une des langues, puis la langue change. Leurs réactions au changement de langue sont mesurées par l'intermédiaire de leurs succions sur une tétine, et sont comparées à celles d'un autre groupe d'enfants, qui entendent seulement un changement de voix dans la même langue. Lorsque les bébés entendant le changement de langue augmentent plus leurs succions que ceux entendant le changement de voix, cela montre qu'ils ont distingué les deux langues indépendamment des voix. Dans une autre expérience, les mêmes phrases ont été jouées à l'envers : cette fois, les nouveau-nés n'arrivent plus à discriminer les deux langues, ce qui montre que leurs capacités perceptives sont très finement adaptées aux propriétés de la parole. L'originalité de cette étude est que ces mêmes expériences, utilisant la même méthode d'habituation et les mêmes phrases, ont été conduites en parallèle sur des tamarins, testés à l'université d'Harvard. Dans ce cas, on mesure les réactions des tamarins non pas par leur succion, mais par l'orientation de leur regard vers le haut-parleur : les tamarins entendant un changement de langue sont plus susceptibles de regarder vers le haut-parleur que s'ils n'entendent qu'un changement de voix. Les résultats obtenus sont pour le moins inattendus : non seulement les tamarins sont capables de distinguer le néerlandais du japonais, mais ils éprouvent les mêmes difficultés que les nouveau-nés lorsque la parole est jouée à l'envers. Dans l'ensemble, ces résultats mettent en évidence des similarités frappantes entre les deux espèces, mais aussi des différences non négligeables. Notamment, il n'est pas acquis que les deux espèces discriminent les langues en utilisant les mêmes indices linguistiques : les nouveau-nés sont plus sensibles aux propriétés rythmiques de la parole, alors que les tamarins sembleraient être plus sensibles à ses propriétés phonétiques. En conclusion, les différences entre les singes et les nouveaux-nés ne se situent probablement pas au niveau de leur capacité à traiter des signaux acoustiques, mais à un niveau de traitement plus abstrait. Références : Language discrimination by human newborns and by cotton-top tamarin monkeys, Franck Ramus, Marc D.Hauser, Cory Miller, Dylan Morris, Jacques Mehler, Science, 14 avril 2000.
Franck Ramus et Jacques Mehler, du laboratoire de Sciences cognitives et psycholinguistique de l'EHESS et du CNRS. Contact chercheur : Contact département
Sciences de la vie :
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