JEAN JOUZEL

La vie savante réserve d’heureuses surprises… Tandis qu’il étudiait la formation des grêlons, en 1968, quand d’autres projectiles (d’une toute autre nature…) cinglaient le paysage français, le jeune ingénieur chimiste qu’était alors Jean Jouzel ne s’imaginait sans doute pas qu’il deviendrait un jour un spécialiste mondialement connu – et reconnu - de la reconstitution des grands changements climatiques à partir de l’analyse des glaces de l'Antarctique et du Groenland, et contribuerait à la prise de conscience de l’influence potentielle des activités humaines sur l’évolution future du climat terrestre. " A l’époque, je savais seulement que j’avais envie de faire de la recherche, se souvient-il. Comme j’étais breton, je me suis rapproché de Paris où l’on m’a proposé de faire ma thèse sur la formation de la grêle (ce qui m’a énormément servi par la suite…). En arrivant au CEA, à Saclay, dans un laboratoire que Claude Lorius fréquentait déjà depuis une dizaine d’années, ma première surprise a été d’apprendre que j’allais travailler avec des glaciologues… Je dois avouer qu’à l’époque, je ne savais pas ce que c’était un glaciologue ! "

Pour celui qui revendique "avant tout ", à 55 ans, le titre de "géochimiste", et décerne de bonne grâce à son maître et ami Claude Lorius la palme de l’"Aventurier", les choses ont bien changé. En s’attachant à la caractérisation des isotopes de l’eau (deutérium et oxygène 18), et tout spécialement à la variation de leurs concentrations dans l'atmosphère, les précipitations et la cryosphère, Jean Jouzel a fait preuve d’une productivité bouillonnante qui lui vaut aujourd’hui de compter parmi les auteurs les plus cités dans son domaine. C’est que l’existence d'un lien entre teneurs isotopiques de la glace et température du site est à la base de la reconstitution du climat dans les régions polaires. "A chaque changement de phase de l'eau, la phase condensée (c’est-à-dire la neige) est plus riche en isotopes lourds que la phase vapeur qui lui donne naissance, un phénomène qui se traduit par un appauvrissement progressif des teneurs isotopiques de la vapeur et des précipitations à mesure que la masse d'air se refroidit, explique-t-il.

"En m’aidant de modèles isotopiques simples, j’ai pu démontrer l'importance du fractionnement cinétique qui intervient lorsque les cristaux de neige se forment par condensation. Par ailleurs, je me suis intéressé au développement de modèles isotopiques plus complexes fondés sur l'utilisation de modèles de circulation générale de l'atmosphère, ainsi qu’à leur application en vue d'une interprétation correcte des enregistrements isotopiques obtenus dans les glaces polaires ".

Autre "première" à l’actif de Jean Jouzel et de son équipe : l’élaboration d'un indicateur capable de fournir des informations sur les conditions de température et d'humidité en vigueur dans les régions océaniques d'où proviennent les précipitations. "Cet indicateur, qui repose sur l’utilisation conjointe du deutérium et de l'oxygène 18 de la glace nous a également permis de prouver l'existence, tout à fait inattendue, de plus de 200 mètres de glace formée à partir de l'eau du lac sous-glaciaire de Vostok, en Antarctique" (un lac vaste d’environ 10 000 km2, long de 200 kilomètres, profond de quelques centaines de mètres et hébergeant peut-être, depuis la nuit des temps, des micro-organismes attisant la curiosité des exobiologistes…). Rien d’étonnant si la station russe de Vostok, ce minuscule flocon d’humanité ouvrière en Antarctique de l’est, juché à 3 500 mètres d’altitude (ce qui en fait le point le plus haut jamais colonisé par l’homme sous ces latitudes), passionne au dernier degré Jean Jouzel : "Les différents sédiments (marins, continentaux ou glaciaires) ont beau nous fournir les moyens de reconstituer les variations passées de la température, seules les glaces polaires nous donnent accès à la composition de l'atmosphère, grâce à l'analyse des bulles d'air qui y sont piégées, assure-t-il. Cette caractéristique unique, que nous avons mise en évidence grâce à l'analyse des glaces du forage de Vostok (dans le cadre d'une collaboration internationale exemplaire mise sur pied entre la France, la Russie et les États-Unis au début des années 1980, nous a permis d’établir un lien étroit entre la température et la concentration en gaz à effet de serre (méthane et dioxyde de carbone) lors de la succession des périodes glaciaires et interglaciaires. Les enregistrements, qui couvrent désormais quatre cycles climatiques, soit 420 000 ans, indiquent une remarquable corrélation entre climat et gaz à effet de serre sur l'ensemble de cette période". L'épluchage systématique de ces "carottes", à l’origine d’une pluie de publications historiques dans la revue Nature, a montré par ailleurs que "le réchauffement associé aux déglaciations a commencé dans l'hémisphère Sud, que l'augmentation des teneurs en gaz à effet de serre a précédé la fonte des grandes calottes de l'hémisphère Nord, et que l'Holocène (l’époque dans laquelle nous vivons) est la plus longue période avec un climat stable".

Si, depuis près de vingt ans, Jean Jouzel s'est fortement impliqué dans les projets de recherche internationaux organisés autour des grands forages au Groenland (le projet européen GRIP : GReenland Ice core Project) et en Antarctique (Vostok), c'est toutefois au projet EPICA (European Project for Ice Coring in Antarctica) que son nom est attaché. "Fortes du succès de GRIP en 1992, les équipes européennes se sont tournées en 1995 vers l'Antarctique. L'idée était de mettre sur pied deux projets de forage profond, dit-il, l'un situé au cœur de l’Antarctique de l’est (Dôme C), avec l'espoir de couvrir cinq cycles climatiques, l'autre dans le secteur atlantique (Dronning Maud Land), pour permettre une comparaison optimale avec les enregistrements du Groenland. Ce projet réunit des laboratoires de dix pays européens. Il bénéficie du double parrainage de l'ESF (Fondation européenne de la science) et des Communautés européennes, et, en France, d’un fort soutien de l’Institut polaire Paul-Emile Victor (IPEV)". Après en avoir assuré la mise sur pied, puis la présidence et la direction exécutive pendant sept ans, de 1995 à 2001, Jean Jouzel en est désormais le vice-président. Et se félicite des succès acquis : "Malgré la perte d'un carottier au Dôme C au cours de la campagne 1998-1999, EPICA est une totale réussite ! Le forage, qui a atteint la profondeur de 2871 m, nous donne d'ores et déjà accès à une glace vieille, pense-t-on, de plus de 500 000 ans. Le second forage, lui, a atteint 450 m. Si tout se passe bien, les deux opérations devraient être achevées d'ici deux ans".

Homme de laboratoire, Jean Jouzel appartient à cette communauté de scientifiques convaincus – et inquiets - de l’ampleur potentielle du problème posé au monde par l’augmentation de la concentration des gaz à effet de serre liée aux activités humaines, et de l’urgence d’en analyser toutes les facettes. "Les questions en suspens sont légion, assure-t-il : l’Homme influence-t-il le climat ? Y a-t-il réchauffement de la Terre, et à quelle vitesse ? A quoi ressemblera le climat de demain ?, etc.". Autant d’interrogations qui l’ont conduit à participer, au milieu des années 1980, à la mise sur pied du projet PAst Global changEs (PAGES), la composante du Programme international géosphère biosphère - PIGB) dévolue aux changements du passé, puis à s’investir dans le programme CLImate VARiability and predictability (CLIVAR), dans le cadre du Programme international géosphère biosphère (PRMC). En 1995, puis en 2001, il a participé au titre d’auteur principal aux deuxième et troisième rapports du Groupement intergouvernemental sur l’étude du changement climatique (GIEC, créé en 1988 sous les auspices conjoints du Programme des Nations Unies pour l’environnement et de l’Organisation météorologique mondiale). Depuis le récent renouvellement du bureau de cette instance, en avril 2002, Jean Jouzel poursuit son action sur un plan plus institutionnel, en qualité de membre du bureau du GIEC.

Conscient de "l’extrême complexité" de "la machine thermique que constitue la Terre", un système régi par de multiples interactions entre différents réservoirs (atmosphère, océan, hydrosphère, biosphère...) et jouant sur un très large spectre d'échelles de temps (de la journée à la centaine de milliers d'années) et d'espace (échelle locale, régionale ou globale) ", Jean Jouzel n’en souligne pas moins "les avancées et les découvertes qui ont jalonné" son domaine au cours des dix dernières années et "la contribution des paléo-données" au débat sur l'évolution future du climat : "La connaissance des climats du passé nous permet essentiellement de replacer les variations actuelles dans un contexte plus large, dit-il, et de " caler " les modèles numériques - bâtis pour rendre compte du climat actuel et tenter d'en prévoir les variations futures - en vérifiant qu'ils sont capables de reproduire celles du passé". Quelles que soient les incertitudes planant encore sur l’évolution, Jean Jouzel se réjouit malgré tout d’avoir contribué à "casser les barrières qui séparaient, il y a encore peu de temps, climats du passé et climats du futur. La communauté, sur ce point, a totalement changé d’état d’esprit. Ainsi, tout le monde est désormais convaincu qu’il faut de mieux en mieux connaître le climat du dernier millénaire pour anticiper les changements climatiques…".



Né le 5 mars 1947 à Janzé (Ille et Vilaine), Jean Jouzel est titulaire d’une licence d'enseignement en chimie (obtenue en 1967), d’une maîtrise de chimie physique (1968), d’un diplôme de l'Ecole supérieure de chimie industrielle de Lyon (1968), d’un D.E.A. de chimie physique (1969), d’un doctorat 3ème cycle en chimie physique (thèse soutenue en 1973 à la Faculté d’Orsay et portant sur les "Mesures du tritium dans de faibles quantités d’eau à la teneur naturelle") ainsi que d’un doctorat ès-sciences (thèse soutenue en 1974 à la Faculté d'Orsay et intitulée : "Complémentarité des mesures de deutérium et de tritium pour l’étude de la formation des grêlons").

Ses activités professionnelles l’ont successivement conduit à occuper les fonctions d’ingénieur de recherches au Laboratoire de géochimie isotopique (CEA/Saclay-IRDI/DESICP puis DSM/DPhG/SPER) à partir de 1974, de responsable du même laboratoire de 1986 à 1991, d’adjoint au directeur du Laboratoire de glaciologie et géophysique de l’environnement (LGGE, CNRS/Grenoble) de 1989 à 1995, d’adjoint au directeur du Laboratoire de modélisation du climat et de l’environnement (LMCE/CEA), de 1991 à 1996, de chef du LMCE en 1997, de responsable du groupe "Climat" du Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement (LSCE, UMR CEA/CNRS) de 1998 à 2000, et de directeur de l’Institut Pierre-Simon Laplace depuis 2001. Il est directeur de recherches au CEA depuis 1995.

Aux plans national et international, Jean Jouzel est, ou a été, membre du comité Scientifique du programme PAGES (Programme biosphère-géosphère-IGBP) international de 1988 à 1995, représentant français auprès du groupe de travail n°1 de l’IPCC-GIEC (Groupe intergouvernemental pour l’étude du changement climatique) depuis 1994, expert de ce groupe (second et troisième rapports) et désormais membre de son bureau. Il est également membre du Comité français de l’environnement polaire depuis 1994, président et responsable exécutif du projet EPICA (European for Ice coring in Antarctica) de 1995 à 2000, membre du Steering Group de CLIVAR (Climate Variability and Predictability), du projet du "World Climate Research Program" de 1996 à 2001, représentant du CEA auprès du comité LESC (Life and Environmental Sciences) de la Fondation européenne de la science de 1995 à 2000, membre du Comité consultatif des sciences de la planète (CCSPE) depuis 1999 et président du conseil d’administration de l’Institut polaire français Paul-Emile Victor (IPEV) depuis 2000.

Jean Jouzel est aussi membre de multiples sociétés savantes (dont l’American Geophysical Union et l’International Glaciological Society), membre de l’Academia europea depuis 1990. Prix Philip Moris 1992 en climatologie, chevalier de l’ordre national du Mérite (1993), docteur Honoris Causa de l’Université libre de Bruxelles (1997), Flint Lecturer (Yale University, 1996), Milankovitch Medal (European Geophysical Society, 1997), prix de l’Académie des sciences (Prix CEA, 1999) et Ippolito Award (Italian Academy of Sciences, 2000), Jean Jouzel est auteur ou co-auteur de plus de 250 publications, dont environ 200 sont parues dans des revues internationales de rang A (dont plus de 30 publications dans les revues Nature ou Science), ce qui fait de lui un des auteurs les plus cités dans le domaine des sciences de l'Univers.