![]() |
|
CLAUDE LORIUS A 70 ans, Claude Lorius est la preuve vivante quune carrière ponctuée de grandes avancées scientifiques peut démarrer presque par hasard, en répondant par exemple à une petite annonce. Celle quil lut un jour de 1955 sur les murs de la Faculté de Besançon, et qui allait fixer son goût pour le Grand Sud, na jamais quitté sa mémoire : "On recherche jeunes chercheurs pour participer aux campagnes organisées pour lAnnée géophysique internationale". Deux ans plus tard, fraîchement "initié", au Groenland, à "une science récente", la glaciologie, le voilà hivernant avec deux compagnons à la Station Charcot, une base de poche perchée à 2 400 mètres au-dessus de linlandsis antarctique. Triple but de sa mission : réaliser un bilan radiatif de la surface, échantillonner les couches dété et dhiver et déterminer laccumulation de la neige et la température in situ. Un programme chargé, mais loccasion rêvée dapprocher, pour la première fois, un désert dun froid indicible, dune compacité extrême, et dêtre conquis par cette immensité "impitoyablement hostile" quil retrouve en 1959, à loccasion dun raid de 1 400 kilomètres organisé par les Américains. Lobjectif est dévaluer laccumulation, la température, laltitude de la surface et de lépaisseur de la glace, toutes données nécessaires pour modéliser lécoulement de la calotte glaciaire. "Les échantillons prélevés fourniront les bases dune relation encore utilisée de nos jours, laquelle permet dobtenir la température de lair à partir de la mesure des isotopes de loxygène et de lhydrogène constituant "leau solide". Ce premier point fera lobjet de la thèse que jai soutenue en 1963, dit-il. Surtout, nous pouvions dorénavant caractériser les couches saisonnières successivement déposées, disposer dun traceur découlement de la glace et reconstituer les températures du passé". Après plusieurs campagnes dété, Claude Lorius dirige en 1965 lhivernage à la base côtière de Terre Adélie et pratique des carottages dune centaine de mètres dans la glace venue de 1000 kilomètres et marquée par une moraine. Tout en commençant à sintéresser aux bulles dair contenues dans la glace "Cest en les regardant éclater lorsquun glaçon fond dans un verre de whisky que jai eu lintuition quelles conservaient des indications sur laltitude de la formation de la glace et, surtout, quelles représentaient des témoins fiables et uniques de la composition de lair, ce que nous prouverons au fil des ans", se souvient-il. Léquipe quil a constituée rejoint alors à Grenoble le Laboratoire de glaciologie du CNRS, dont lintitulé senrichit de la mention "géophysique de lenvironnement". Une fois terminée la mise au point de techniques pour dater et déchiffrer les archives glaciaires et dun équipement de carottage dune capacité de 1 000 mètres, reste une question cruciale - à résoudre : comment organiser une campagne lourde de carottage dans les zones centrales de lAntarctique alors que les seuls moyens nationaux des Expéditions polaires françaises sont insuffisants ? Réponse : travailler en cheville avec des chercheurs et logisticiens américains, anglais, australiens, français et (ex-) soviétiques, dans le cadre du Programme international de glaciologie antarctique. Fin 1974, Claude Lorius part respirer lair sec et tranchant du Dôme Concorde, dans les régions centrales de lAntarctique, quil retrouve en 1977. La glace quil exhume de 900 mètres de profondeur affiche 35 000 ans dâge et permet à la communauté scientifique dapprofondir ses connaissances sur la culmination du dernier âge glaciaire (- 20 000 ans), la déglaciation et la période chaude actuelle qui dure depuis 10 000 ans. Les conclusions rendues par les chercheurs suisses et français sont détonantes : il y a 20 000 ans, les teneurs de latmosphère en gaz à effet de serre (dioxyde de carbone et méthane) étaient sensiblement plus faibles que celles de la période chaude ! Pour conforter cette "trouvaille", encore faut-il remonter plus avant dans le temps, traverser toute la période glaciaire et atteindre linterglaciaire précédent qui a pris place voilà plus de 100 000 ans. Les forages profonds effectués à Camp Century, au Groenland, et à Byrd, en Antarctique par les Américains, les Danois et les Suisses, "donnent des résultats prometteurs sur des échelles de temps couvrant plusieurs dizaines de milliers dannées", mais posent, au-delà, des problèmes dinterprétation. Une autre série déchantillons, heureusement, existe à la station Vostok, le pôle le plus froid sur la Terre (- 70° C, en moyenne, lhiver, avec des pointes à - 89° C; 40°C, lété), le plus éloigné des côtes (1 400 km), le plus inaccessible. Bref, le point mythique pour tout polaire où une poignée de techniciens des Expéditions antarctiques soviétiques forent linlandsis depuis la fin des années 1950 et ont atteint une profondeur de 2 200 m. Grâce au soutien de lInstitut arctique et antarctique de Léningrad, de lInstitut de géographie de Moscou et de la National Science Foundation (américaine), Claude Lorius, avec deux compagnons, pose le pied sur ce bout de planète gelé fin 1984, en pleine guerre froide. "Les conditions de travail étaient rustiques et il fallait ménager son cur ", se rappelle-t-il, mais la moisson glanée par le carottier comble ses espérances : "Pour la première fois, nous disposions dune série non perturbée par lécoulement de la glace couvrant 150 000 ans, soit lensemble du dernier des cycles climatiques qui caractérisent le Quaternaire". De retour en France, le butin (2 000 échantillons représentant 3 tonnes de carottes), sur lequel saffaire une escouade dexperts, livre ses secrets. Autant de "premières" qui barreront la Une du magazine Nature en 1987 et confirmeront la versatilité multi-millénaire du climat terrestre : "Une longue période glaciaire a pris place entre linterglaciaire actuel et celui qui existait il y a environ 120 000 ans. La mesure dun nouveau paramètre (loxygène 18 dans les bulles) nous a également permis de corréler les variations de la température avec celles obtenues à partir des sédiments marins : périodes glaciaires et interglaciaires ont entraîné des variations périodiques du niveau des mers de 120 mètres". Autre "scoop" de poids : à ces coups de chaud et froid, imputables aux (faibles) variations périodiques de lénergie reçue par la Terre en fonction de sa position par rapport au Soleil, correspondent dintenses fluctuations de la composition de latmosphère en gaz à effet de serre. "Sagissant du dioxyde de carbone (CO2), explique Claude Lorius, les concentrations ont augmenté de 40 % durant la dernière déglaciation. Quant à celles de méthane (CH4), elles ont doublé". Impossible, naturellement, dattribuer cet effet yoyo à lactivité humaine : "Les fluctuations du CO2 sont régulées par les océans, à travers des processus physiques, chimiques mais aussi biologiques, le monde vivant participant ainsi à lévolution du climat. Depuis des centaines de milliers dannées, températures et concentrations en aérosols et en gaz à effet de serre varient entre des maxima et des minima relativement constants. Le climat terrestre sauto-contrôle naturellement pour évoluer entre deux états stables bien définis". Mais force est de constater que "les teneurs actuelles en gaz à effet de serre nont pas déquivalent au cours des dernières centaines de milliers dannées et sont directement liées à limpact anthropique sur la composition de latmosphère. Les conclusions tirées des archives glaciaires conduisent par conséquent à penser que la planète devrait sensiblement se réchauffer au cours du XXIe siècle, au risque daffecter les ressources en eau, lagriculture, la santé, la biodiversité et, dune façon générale, les conditions de vie des humains ". Une prise de conscience forgée "à travers le regard des glaces" qui ont enregistré dautres impacts des activités humaines et qui a conduit Claude Lorius à répondre, au fil des ans, aux besoins des médias (livres, conférences, émissions radio et télévisées), tout en simpliquant "dans une réflexion des académies françaises autour des thèmes climat, énergie et société". Un "vaste sujet", plaide-t-il, "où le savoir devra fonder une action arbitrant des approches écologiques, économiques, sociales et internationales divergentes. Le signal dalarme que nous avons tiré a été entendu, et pour certains problèmes, ozone par exemple ou plomb des essences, des choses se sont arrangées. Mais dans de nombreux autres cas, le climat par exemple, on en est resté aux déclarations dintention. Il faut maintenir la pression pour que soient développées de nouvelles technologies et que changent les mentalités grâce aux médias ? ce qui est plus facile à dire quà faire." Le regard éternellement tourné vers les hautes latitudes qui lui sont à jamais "entrées dans le cur", vers le royaume des glaces, du pétrel des neiges et du manchot empereur, Claude Lorius avoue avoir été guidé, tout au long de sa carrière, par "le goût de campagnes polaires différentes. Jai hiverné, fait des raids, dirigé une base, entrepris une série de forages " Aujourdhui, ce parcours me paraît scientifiquement cohérent, mais je narrive pas tellement à comprendre pourquoi !" Dautres sen chargeront, sans peine Ultime aveu de ce "nomade" dans lâme : "Mon dernier voyage en Antarctique remonte à 1998. Je ny retournerai plus. Jy ai fait tant de choses que je ne veux pas avoir des regrets. Mais je suis convaincu que les archives glaciaires nont pas encore livré tous leurs secrets et que les progrès technologiques, couplés à limagination des chercheurs, ne vont cesser douvrir de nouvelles voies de recherche ". Né le 25 février 1932 à Besançon (Doubs), Claude Lorius est titulaire dune licence ès-sciences physiques (obtenue en 1953), dun diplôme détudes supérieures en physique (1954) et dun doctorat ès-sciences physiques (1963). Après avoir participé aux campagnes organisées dans le cadre de lAnnée géophysique internationale (1957), il a soutenu sa thèse en 1963 avant dentrer au CNRS, où il est maintenant directeur de recherche émérite. Directeur adjoint du Laboratoire de glaciologie et géophysique de lenvironnement de 1979 à 1983, laboratoire grenoblois dont il a assuré la direction de 1983 à 1988, Claude Lorius a exercé de très nombreuses responsabilités au plan national, au sein du CNRS et des ministères de la Recherche et de lEnvironnement, des Expéditions polaires françaises quil a dirigées de 1984 à 1987, du Comité national français des recherches antarctiques de 1987 à 1994 et de lInstitut français pour la recherche et la technologie polaires quil a fondé en 1992. Au plan international, il a été membre du Programme mondial de recherche sur le climat (OMM-ICSU) de 1980 à 1984, et du comité de direction "Past Global Changes" (IGBP) de 1989 à 1998. Il a participé aux travaux du Scientific Committee on Antarctic Research (ICSU), dont il sest vu confier la présidence de 1986 à 1990, et de lInternational Arctic Science Committee, entre 1991 et 1998. Au sein de lESF, il a présidé le groupe de travail sur la glaciologie, de 1985 à 1993, et fait partie du Comité européen sur locéanographie et les sciences polaires (Fondation européenne de la science et Commission des communautés européennes), de 1989 à 1997. Membre du comité de direction du Groenland Ice Core Project, de 1989 à 1993, il a été président du projet EPICA (European Program for Ice Coring in Antarctica) de 1993 à 1995. Prix Humboldt (1989), Belgica (1989), Italgas (1994) et Tyler (1996), pour les sciences de lenvironnement , Balzan (2001), pour la climatologie, Claude Lorius est officier de la Légion dhonneur (1998), membre correspondant puis membre (depuis 1994) de lAcadémie des sciences et de lAcadémie des technologies créée en 2000, membre étranger de lAcadémie des sciences russe (1994), membre de lAcademia europaea (1989) et European Geophysical Society Fellow (1999). Totalisant 22 campagnes dété et dhiver sur les calottes polaires, au Groenland et surtout en Antarctique (à la station Charcot en 1957, à la station Dumont DUrville en 1965, à Vostok en 1984), soit plus de six ans passés sur le terrain, il a publié quelque 100 articles scientifiques dans des revues à comité de lecture, parmi lesquelles Nature (qui réserva aux travaux sur la carotte Vostok les honneurs de sa couverture en 1987 et 1993) et Science (1993). Claude Lorius a par ailleurs participé à de nombreuses émissions télévisées et publié deux ouvrages : Glaces de lAntarctique : une mémoire, des passions, aux éditions Odile Jacob (1991), et LAntarctique (avec R. Gendrin, aux éditions Flammarion (Collection Dominos, 1997). |