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La notion de mémoire a une histoire, en France notamment. Si
l'on fait abstraction des travaux fondateurs de Maurice Halbwachs sur
Les cadres sociaux de la mémoire (1925), cette notion émerge
réellement au milieu des années soixante-dix, portée
pour lessentiel par la réflexion des historiens sur la
relativité de la connaissance en histoire et le conflit des interprétations.
Dans ce cadre, la définition propre de la mémoire et particulièrement
de la mémoire dite collective importe moins que l"
utilisation stratégique " de la notion pour " le renouveau
de lhistoriographie " (Pierre Nora, 1978). Mais le succès
aussitôt rencontré par la notion renvoie plus certainement
à un contexte marqué par de fortes mutations sociales
et politiques, au renouvellement des générations, à
un intérêt teinté de nostalgie pour des mondes -
ouvriers et paysans notamment- en voie de dilution, en bref à
la question du souvenir et de la transmission.
La définition proposée par les historiens choisissant
" lhistoire de la mémoire " pour objet, fondée
sur la distinction de lhistoire (critique) et de la mémoire
- pensée le plus souvent à laune de la Nation (la
mémoire est dite collective parce que nationale) - sera cependant
largement dominante, occultant pour partie les questions propres à
la sociologie de la mémoire, et particulièrement celles
de la production des mémoires collectives, telles que Halbwachs
et Bastide permettent de les poser. Car la notion de mémoire
collective met laccent, moins sur les usages institutionnels et
politiques du passé - sur les " politiques " et autres
stratégies mémorielles-, que sur les représentations
socialement partagées du passé, lesquelles sont effets
des identités présentes quelles nourrissent pour
partie en retour. La question devient alors : comment passe-t-on de
la multiplicité des expériences et des souvenirs, à
lunicité dune mémoire dite " collective
" ? Comment, non pas à linverse mais dans le même
mouvement, une mémoire dite collective parce que portée
par des groupes, partis, associations et autres porte-parole autorisés,
peut-elle agir sur les représentations individuelles ?
Afin d'apporter des éléments de réponse, il convient
de se pencher sur les différentes réalités que
peut revêtir le mot "mémoire", telles que la
commémoration, le monument, lusage politique voire polémique
ou stratégique du passé, ou encore le souvenir de lexpérience
vécue ou transmise.
Tandis que la notion de mémoire est largement polysémique,
voire métaphorique en son principe lorsquelle recouvre
toutes les formes de la présence du passé, la mémoire
collective est peut-être moins équivoque dans sa définition.
La mémoire collective se définit comme une interaction
entre les politiques de la mémoire -encore appelée "
mémoire historique "-, et les souvenirs -" mémoire
commune ", de ce qui a été vécu en commun)-.
Elle se situe au point de rencontre de lindividuel et du collectif,
du psychique et du social.
En dautres termes, les mémoires collectives se constituent
dans le travail dhomogénéisation des représentations
du passé et de réduction de la diversité des souvenirs,
sopérant éventuellement dans les " faits de
communication " entre individus et dans la transmission (Marc Bloch)
; dans les " relations inter-individuelles " qui constituent
la réalité des groupes sociaux comme ensembles "
structurés " (Roger Bastide), au sein de " communautés
affectives " ; ou de " groupes intermédiaires "
entre lindividu et la Nation (Maurice Halbwachs) ; ou encore de
groupes définis comme " réalité symbolique
" fondée dans lhistoire (Anselm Strauss, Miroirs et
masques).
Que l'on définisse la mémoire comme effet du présent
ou effet du passé, choix ou poids du passé, celle-ci ne
se décrète pas, pas plus que loubli ; les développements
les plus récents du " syndrome de Vichy " (Henry Rousso,
1986) en témoignent.
Les politiques de la mémoire peuvent n'être qu'une prescription
sans effet, devenir lettre morte. Lexemple empirique du Parti
communiste français, supposé capable, avant les grands
bouleversements à lEst, de promouvoir, contrôler
une " mémoire collective " illustre ce propos (Cf.
Marie-claire Lavabre, Le fil rouge, sociologie de la mémoire
communiste, 1994).
Bibliographie
Marie-Claire Lavabre
Séléction sur le thème de la mémoire
Ouvrages
Le fil rouge. Sociologie de la mémoire communiste, Presses de
La FNSP, 1994, 319 p.
Les mouvements de 1968, en coll. Avec Henri Rey, Casterman-Giunti, 1998.
Ouvrages collectifs
" Du poids et du choix du passé : lecture critique du syndrome
de Vichy ", in Histoire politique et sciences sociales, D. Peschanski,
H. Rousso et M. Pollack (dir.), Complexe, 1991, p.265-278.
" Les communistes et De Gaulle, une mémoire polémique
", in De Gaulle en son siècle, I, Dans la mémoire
des hommes et des peuples, Plon/La Documentation française, Paris,
1991, p. 564-572.
Article " mémoire ", in Dictionnaire encyclopédique
de théorie et de sociologie du droit, André-Jean Arnaud
et alii (dir.), LGDJ ed., Paris, 1993, p. 366-367.
" Entre histoire et mémoire à la recherche d'une
méthode ", in La guerre civile entre histoire et mémoire,
Jean-Clément Martin (dir), Ouest Editions, Nantes, 1995, p.39-48.
(texte traduit en bulgare)
" Préface ", in Maurice Halbwachs, La mémoire
collective, trad. Bulgare,1997.
" Stalins Second Death ", in Mourning Monuments and
Experience of the Lost at the End of the Century, Peter Homans dir,
sous presse, University Press of Virginia, 2000.
" De la notion de mémoire à la production des mémoires
collectives ", in Cultures politiques, Daniel Cefaï dir, PUF,
à paraître, PUF, 2000.
Articles
En coll. avec Denis Peschanski, " L'histoire pour Boussole ? Note
sur l'historiographie communiste, 1977-1982 ", Communisme n°
4, janvier 1984, p. 105-113.
En coll. avec Marc Lazar, " Se rassembler à sa ressemblance,
lectures de quelques autobiographies de militants ", Communisme
n° 4, janvier 1984, p. 114-121.
En collaboration avec Denis Peschanski, " L'image de l'URSS diffusée
par le Parti communiste français: 60 ans d'Almanachs ",
Revue des études slaves, Tome LVII, n °4, 1985, p. 637-647.
" Sociologie du communisme français : état des travaux
", Communisme n ° 7, 1985, p. 63-83.
" La collection des Almanachs édités par le Parti
communiste français : un exemple de tradition ",
Pouvoirs, PUF, n°42, 1987, p105-115.
" La Révolution française dans la mémoire
des militants communistes français ", Communisme, n°
20-21, 1989, p 111-127.
" Au parti des ouvriers ", Autrement, janvier 1992, p161-172.
" Usages du passé, usages de la mémoire ", Revue
française de science politique, juin 1994.
" Lidentité française est-elle en crise ? "
French Politics and Society, 1996.
" Maurice Halbwachs et la sociologie de la mémoire ",
Raison présente, septembre 1998.
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