|
Les Transversales du CNRS
"Mémoires"
Synthèse
|
|
|
Alain
PROCHIANTZ, directeur de recherche au CNRS
Laboratoire "Développement et évolution du système
nerveux"
(CNRS - ENS)
Tél. : 01.44.32.37.12
Mél : prochian@wotan.ens.fr
|
La notion de mémoires recouvre
une réalité multiple. Elle peut revêtir trois formes en particulier
:
· La mémoire évolutive
La mémoire évolutive correspond à la mémoire accumulée et conservée
sous forme de programmes génétiques, au fil de l'évolution des espèces.
Elle correspond à la forme ou l'imago marquant l'appartenance à l'espèce,
et rassemblant tous les traits caractéristiques d'une espèce donnée.
Parmi les gènes impliqués dans cette mémoire évolutive, les gènes de
développement jouent un rôle essentiel. Par leur biais, on peut dire
que l'histoire du vivant est imprimée dans la structure génétique. C'est
ainsi que par l'étude de la structure et de l'organisation de certaines
familles de gènes de développement, il a pu être démontré que les vertébrés
ou Homo sapiens partagent un ancêtre commun avec les arthropodes, ancêtre
ayant probablement vécu il y a environ 600 millions d'années.
Cette histoire de l'espèce est irréversible au sens où, si l'on remontait
à cet ancêtre, en ajoutant 600 millions d'années d'évolution, nous n'arriverions
certainement pas aux espèces actuellement vivantes.
· La mémoire individuelle
La mémoire individuelle, pour ce qui est du système nerveux, est à la
fois morphologique et synaptique. Dans le mouvement continu de son histoire,
un individu accumule un ensemble considérable d'informations et de souvenirs,
une expérience. Cette accumulation se traduit sur le plan biologique
par une modification du nombre de neurones, de leur forme, et des multiples
connexions ou synapses qu'ils établissent entre eux. Ce mécanisme est
rendu possible par l'extraordinaire plasticité du cerveau, dont un aspect
est marqué par l'existence de cellules souches qui se renouvellent en
permanence.
· La mémoire culturelle
Enfin, la mémoire culturelle est composée de l'ensemble des artefacts
produits par une culture, que celle-ci soit humaine ou animale.
Les travaux présentés au cours de cette Transversale du CNRS ne traitent
que de la mémoire synaptique et culturelle.
|
| |
|
Anne
MUXEL, chargée de recherche au CNRS
Centre d'étude de la vie politique française
(CEVIPOF - CNRS - FNSP)
Tél
: 01.49.54.21.50
Mél : muxel@msh-paris.fr
|
Une part de la mémoire
et de l'identité individuelle se construit à travers l'expérience
de la vie de famille. L'étude du rôle de la mémoire
d'un individu dans la construction de son identité s'inscrit
dans le développement de nouvelles approches en sociologie, explorant
une sociologie de l'intimité. Ainsi, l'étude sociologique
de la mémoire familiale a conduit à lui attribuer trois
fonctions qui servent plus ou moins directement la construction de l'identité
personnelle, mais aussi sociale de l'individu. Les trois fonctions de
la mémoire familiale sont :
· La transmission
Avec cette première fonction de la mémoire, le sujet peut
s'inscrire dans une histoire, revendiquer une filiation. La mémoire
opère sur l'individu une action d'identification et permet à
celui-ci de se situer dans le cadre d'une histoire généalogique.
Cette part de la mémoire, archéologique en quelque sorte,
fondatrice d'une appartenance familiale pourra être transmise
aux générations postérieures. Ainsi, la mémoire
peut-elle participer aux mouvements de continuité et de rupture
à l'uvre dans la chaîne des générations.
· La reviviscence
En faisant acte de mémoire, un individu revit des expériences
passées, certains événements de son enfance. La
remémoration, plus ou moins volontaire à travers l'opération,
à la fois magique et nostalgique du souvenir, permet d'être
transporté à nouveau dans le passé. En ce sens,
la mémoire peut annuler le temps.
· La réflexivité
En permettant à un individu d'effectuer un retour sur son passé,
la mémoire produit une opération d'évaluation de
ce même passé, et conduit donc aussi à reconsidérer
sa situation présente. Par le développement d'une attitude
de réflexivité, la mémoire peut orienter sinon
la trajectoire de l'individu, en tout cas la conscience de celle-ci.
" Le passé n'est pas derrière soi, mais bien devant
soi " ; l'individu est amené à négocier en
permanence avec son passé pour aborder sa vie présente
et à venir. La mémoire donne des clefs de compréhension
pour étudier la façon dont les individus vivent et interprètent
les expériences sociales auxquelles ils sont confrontés.
C'est dans cette perspective que la sociologie étudie les rapports
de l'individu avec sa mémoire familiale.
|
La mémoire
informatique est un outil précieux pour la recherche sur la mémoire
biologique et les phénomènes d'apprentissage. Les progrès réalisés en
matière d'intelligence artificielle permettent d'ouvrir de nouveaux
champs d'études, tels que la modélisation des processus d'évolution
des espèces, l'extraction de données issues du séquençage des macromolécules
biologiques à l'origine de la mémorisation, et la modélisation des découvertes
scientifiques. Toutefois, les dispositifs techniques de mémoire électronique
sont à dissocier des mémoires individuelles, culturelle et évolutive.
Leur usage ne permet d'aboutir qu'à des descriptions métaphoriques des
processus réels. C'est une limite dont il convient de rester conscient.
Par ailleurs, les supports de la mémoire jouent un rôle de plus en plus
important aujourd'hui, en tant qu'outils d'accès à l'information. Deux
projets sont à l'œuvre afin d'étudier l'optimisation de ces supports.
D'une part, le séminaire " retour vers le futur ", regroupant des historiens,
des spécialistes des arts de la mémoire et des spécialistes de l'histoire
du livre, cherche à répertorier et reconsidérer les anciens supports
de mémoire. Le projet Philectre, d'autre part, étudie l'apport des techniques
multimédia dans les modes d'édition. A cet égard, deux exemples sont
particulièrement pertinents. Dans le secteur du disque, le projet de
recherche d'albums sur Internet, par reconnaissance d'une séquence de
notes chantées par l'utilisateur, est à l'étude. En ce qui concerne
l'écrit, la recherche d'un nouveau mode d'édition est en cours avec
l'élaboration d'un livre électronique.
|
| |
4)
La mémoire, objet d'étude de la biologie
|
Bernard
SOUMIREU-MOURAT, professeur à l'université
d'Aix-Marseille I
Laboratoire " Neurobiologie intégrative et adaptative "
(CNRS - Université Aix-Marseille I)
Tél. : 04.91.28.87.28
Mél : soumireu@newsup.univ-mrs.fr
|
La difficulté de l'approche
scientifique de la mémoire humaine réside dans son tiraillement permanent
entre la psychologie et la biologie, du fait des interactions entre
la mémoire considérée comme un contenant et la mémoire considérée comme
un contenu. Un aphorisme de Théodule Ribot, affirme dès le XIXe siècle
que " la mémoire est par essence un fait biologique et par accident
un fait psychologique ".
Si de nombreuses étapes scientifiques restent à franchir par les chercheurs
dans les années à venir, le chemin parcouru au cours de ces vingt dernières
années n'en reste pas moins appréciable. On a en effet découvert les
capacités considérables dont est doté le cerveau. Il comporte un degré
de miniaturisation et de plasticité exceptionnel, qu'aucun système artificiel
n'est encore parvenu à approcher. En outre, le mode d'action de la mémoire
individuelle a été mis au jour. Celle-ci opère des mécanismes de catégorisation
et établit des similitudes permettant l'apprentissage et la reconnaissance
des situations. La pièce maîtresse de la mise en mémoire est une structure
cérébrale appelée circonvolution de l'hippocampe.
La mémoire joue un rôle essentiel, dans la mesure où elle permet à l'individu
de s'adapter en permanence, ce qui aboutit, à long terme, à faire évoluer
l'espèce.
|
| |
5)
Histoire et mémoire collective
|
|
|
Depuis vingt ans, la notion de mémoire collective est couramment employée
par les historiens. Son usage requiert pourtant certaines précautions
afin d'éviter les contresens. Tout d'abord, il convient de souligner
que la mémoire collective n'est qu'une image ; en aucun cas la collectivité
ne peut fonctionner de la même façon qu'un individu.
Ensuite, il faut insister sur le fait que ce mot ne désigne pas seulement
la mémoire collective d'une nation. L'idée selon laquelle l'Etat-Nation
serait l'unique source de mémoire collective correspond à des modèles
théoriques d'Etat totalitaire. Cette idée trouve d'ailleurs ses limites
à travers la récalcitrance historique et la diversité des formes de
collectivités humaines.
Dans le but d'étudier le fonctionnement de mémoires collectives, il
est possible de recourir à certains exemples d'histoire comparative.
Ainsi, en 1948, lors du premier rassemblement des survivants des camps
de concentration, la délégation néerlandaise a été surprise de voir
arriver la délégation française avec un drapeau. Elle a été consternée
par l'irruption d'une symbolique militaire lors d'un événement qui ne
recouvrait pour elle aucune connotation de cette nature. On peut expliquer
la structuration différente des mémoires française et hollandaise par
le conditionnement produit par certains événements antérieurs, propre
à chaque pays. En effet, les Pays-Bas étaient restés neutres pendant
la première guerre mondiale, tandis que la France y avait participé.
La société française était imprégnée des discours des anciens combattants
depuis 1918, ce qui a structuré sa perception du second conflit. Cette
narration était aussi sélective. Elle a, entre autres, contribué à marginaliser
le souvenir de la participation des femmes à la Résistance.
Dans certains cas extrêmes par ailleurs, on observe une intrusion de
la mémoire collective dans la mémoire individuelle. Ainsi, certains
anciens résistants sont convaincus d'avoir débuté leur engagement dans
la résistance dès l'appel du 18 juin 1940, alors que l'étude de leur
correspondance indique qu'ils n'ont pris connaissance de l'appel du
Général de Gaulle que quelques années plus tard. Tous ces exemples démontrent
le fonctionnement des mémoires collectives.
|
| |
6)
La mémoire, mécanismes cellulaires et moléculaires
|
Serge
Laroche, directeur de recherche au CNRS
Laboratoire "Neurobiologie de l'apprentissage de la mémoire
et de la communication" (CNRS - Université Paris XI)
Tél. : 01.69.15.49.82
Mél : serge.laroche@ibaic.u-psud.fr
|
Ces vingt dernières années, les recherches sur la mémoire ont connu
des avancées spectaculaires notamment sur deux terrains. Tout d'abord,
un renouveau conceptuel de la mémoire a vu le jour avec les travaux
de psychologie cognitive et de neuropsychologie, conduisant à admettre
l'existence de plusieurs systèmes de mémoire (sémantique, épisodique,
procédurale, mémoire de travail) reposant sur des systèmes cérébraux
distincts. Les supports anatomo-fonctionnels de ces différentes formes
de mémoire sont aujourd'hui de mieux en mieux connus et les recherches
en imagerie cérébrale chez l'homme ainsi que les approches de neurosciences
comportementales chez l'animal aboutissent à une dissection de plus
en plus fine des différentes structures et circuits cérébraux impliqués
dans ces différentes formes et opérations de mémoire. Elles montrent
que chaque type de mémoire fait intervenir non pas une, mais plusieurs
structures du cerveau qui fonctionnent en interaction. En appréhendant
mieux l'anatomo-fonctionnalité de certains circuits cérébraux participant
à ces différentes formes de mémoire, on abandonne l'idée d'unicité de
la mémoire. Un même souvenir peut en effet être codé sous différentes
formes et impliquera différents circuits neuronaux qui pourront être
réactivés selon les besoins.
Par ailleurs, la recherche concernant les mécanismes neuronaux de la
mémoire connaît à l'heure actuelle une véritable révolution. Certaines
théories, preuves à l'appui posent le postulat du rôle fondamental des
mécanismes de plasticité neuronale dans la formation et la conservation
de traces mnésiques. Désormais, il est admis que les circuits neuronaux
se modifient en permanence. Les recherches montrent les activations
neuronales sélectives de certaines catégories d'informations ou d'opérations
mnésiques, mais aussi la propagation de ces activités dans les différents
réseaux de neurones mis en jeu. L'analyse des mécanismes cellulaires
et moléculaires de la mémoire se poursuit par l'identification de plus
en plus précise des mécanismes de la plasticité neuronale. Ces mécanismes
nécessitent l'activation de récepteurs spécifiques et un ensemble de
cascades d'activations moléculaires permettant la conversion des signaux
d'activation reçus par les neurones en changements fonctionnels de leurs
connexions, les synapses. On découvre aussi que l'activation rapide
de nombreux gènes permet le remodelage durable des réseaux neuronaux
à la base de la formation de traces mnésiques stables. Ces recherches
ouvrent aujourd'hui des voies nouvelles pour l'étude des dysfonctionnements
mnésiques qui surviennent avec l'âge ou lors de certaines maladies neurodégénératives
telles que la maladie d'Alzheimer, ainsi que pour le développement de
nouvelles stratégies thérapeutiques.
Dans ces deux domaines, le rapprochement des différentes disciplines
et domaines d'étude sur la mémoire a permis le plein essor des démarches
fondées sur l'intégration des niveaux d'analyse de la cellule à l'organisme.
Les querelles sur la question d'un niveau d'étude spécifique de la mémoire
sont dépassées. Aujourd'hui, c'est cette interdisciplinarité qui permet
d'aborder la question fondamentale des propriétés émergentes entre différents
niveaux d'organisation du cerveau à l'origine des fonctions les plus
complexes, telles que la mémoire.
|
Serge LAROCHE
Chez l'homme, les travaux de psychologie permettent de cerner l'organisation
de la mémoire, ses modes de fonctionnement et ses propriétés.
Tant l'étude des pathologies, que l'imagerie cérébrale
permettent de localiser les zones du cerveau concernées par
les différents types de mémoire en uvre. Par exemple,
le recours à la mémoire épisodique, celle qui
a trait aux souvenirs personnels, met en jeu des régions hippocampiques
et corticales, tandis que le recours à la mémoire procédurale,
ayant trait à des habiletés motrices et ne nécessitant
pas un rappel conscient pour être utilisées, met en uvre
des circuits thalamo-corticaux et des régions telles que le
cervelet. La génétique apporte des informations fondamentales
sur les altérations géniques associées à
certains dysfonctionnements de la mémoire. D'un autre côté,
les avancées en biologie moléculaire, en neurosciences
et en sciences du comportement permettent aujourd'hui d'étudier
la nature physique de traces mnésiques, de rechercher les causes
des dysfonctionnements mnésiques au niveau neuronal et de créer
des modèles animaux de certaines formes de maladies neurodégénératives
qui sont des outils essentiels au développement de stratégies
thérapeutiques.
Jean-Gabriel GANASCIA
Certains modèles informatiques sous forme de réseaux
de neurones formels apportent leur contribution. Ils offrent la possibilité
de modélisations, certes grossières, mais utiles, de
phénomènes psychiques, neurobiologiques ou même
collectifs, d'adaptation génétique ou d'apprentissage
adaptatif.
Alain PROCHIANTZ
Rien ne permet de dire néanmoins que le fonctionnement du système
nerveux s'apparente à celui d'une machine, en tout cas au niveau
des logiques qui permettent de construire et de faire fonctionner
ces deux catégories d'instruments.
Bernard SOUMIREU-MOURAT
Les progrès réalisés en neuropsychologie, psychoclinique,
biologie moléculaire et génie moléculaire concourent
à mieux disséquer les mécanismes en jeu dans
le phénomène mnésique.
|
Certaines recettes
ou substances permettent-elles d'entretenir la mémoire ? Comment
expliquer les capacités plus ou moins grandes de mémorisation
selon les sujets ?
|
Serge LAROCHE
Il n'existe pas de recette pour accroître sa mémoire.
Les substances capables de doper la mémoire ne fournissent
pas d'effets durables. Mieux vaut compter, pour entretenir sa mémoire,
sur la constitution d'un environnement physiologique sain et favorable
autour du cerveau.
Jean-Gabriel GANASCIA
Pour accroître ou entretenir ses capacités de mémoire,
certaines traditions d'art de la mémoire et d'exercice existent.
Le développement de l'écriture a beaucoup modifié
nos capacités de mémoire, dans un sens défavorable.
On peut se demander quelle incidence l'émergence de supports
actuels de plus en plus complets en informations pourra avoir sur
la mémoire et la créativité des générations
futures.
Bernard SOUMIREU-MOURAT
La recherche d'une amélioration pharmacologique du fonctionnement
de la mémoire normale relève pour l'essentiel de la
science-fiction. En revanche, le volet de la compensation de mémoires
déficientes constitue des pistes réelles de recherche.
|
Comment qualifier la
maladie d'Alzheimer ? Doit-on considérer que son gène
est présent dès la naissance et se développe lentement
pour apparaître vers l'âge de 60 ans ou bien qu'un événement
lié à l'histoire du sujet conduit à l'activation
de ce gène à un âge avancé ?
|
Alain PROCHIANTZ
La maladie d'Alzheimer est une maladie génétique dans
10 % des cas. La raison pour laquelle celle-ci se déclare tardivement
- même lorsqu'elle est d'origine génétique - est
mal comprise. On peut supposer que pour que le symptôme soit
visible, il faille qu'un seuil critique soit atteint. Dans le cadre
d'une conception du cerveau en tant qu'organe en renouvellement permanent,
on pourrait penser à cette maladie comme à une maladie
du développement chez l'adulte. Ce serait en tout cas une hypothèse
à creuser.
|