DISCOURS
DE JEAN-CLAUDE RISSET
La récompense qui mest
décernée est extrêmement prestigieuse, et je suis sensible
au très grand honneur qui mest fait. Permettez-moi de considérer
quà travers moi, la médaille dor du CNRS honore aujourdhui
la musique (1) et ses liens renouvelés avec la
science et la technologie.
Léclat de cette médaille dor rejaillit donc sur nombre
dindividus qui allient recherche et création artistique. Au premier
rang dentre eux, je cite tout de suite mes collègues et amis américains
Max Mathews et John Chowning, à présent à lUniversité
Stanford, avec qui jai eu la chance de collaborer depuis plus de trente
ans pour défricher et explorer cette Nouvelle Atlantide (2)
quest le continent de la musique numérique.
Je reviendrai sur dautres personnes à qui je dois beaucoup, mais
je tiens à associer également à cette médaille la
communauté très active de la recherche musicale et de la computer
music, et particulièrement John Pierce, inventeur - entre autres
- de la communication par satellite, qui a protégé et inspiré
la naissance et le développement de la musique par ordinateur alors quil
dirigeait la recherche aux Bell Laboratories ; Johan Sundberg, dont les
recherches sur la voix chantée et linterprétation sont si
précieuses; David Wessel, actuellement à Berkeley, scientifique
et musicien riche didées et généreux; et aussi des
chercheurs plus jeunes qui ont su frayer de nouvelles voies, et surtout mon
collaborateur de plus de vingt ans à Marseille, Daniel Arfib, un des
rares experts de la synthèse, ainsi que Claude Cadoz, dont le travail
à Grenoble avec Annie Luciani et Jean-Loup Florens a préfiguré
les réalités virtuelles.
La recherche est collective, elle sancre au sein dinstitutions.
Il ne ma pas été facile dallier musique et recherche,
et je naurais pu réussir si je navais bénéficié
de ce suprême luxe du monde moderne, je veux dire le temps. Je tiens à
en rendre grâce au CNRS, qui offre un espace de liberté, de mobilité,
de réflexion et dorientation quil importe de préserver
et même de développer. Le CNRS ma laissé le loisir
de développer des recherches transversales alliant musique, science et
technologie, et il souligne aujourdhui par cette médaille la pertinence
dune telle démarche (3) : je lui en suis profondément
reconnaissant.
Le champ de la recherche sarticule en disciplines constituées,
qui ont leur légitimité, mais qui ne facilitent pas toujours la
reconnaissance de champs nouveaux. Mon travail dexploration des ressources
musicales du son numérique a impliqué la physique, mais surtout
linformatique, le traitement du signal (4), la psychoacoustique
et la musique. Cette démarche "transversale" na pas toujours
été accueillie favorablement en France. Avant de revenir des Etats-Unis
avec le "label de qualité" des Bell Laboratories, jai
été défendu par mon parrain Jean Uebersfeld, physicien
très sensible à la musique, mais mon maintien au CNRS posait problème.
Depuis est apparu au CNRS le département des Sciences Pour lIngénieur
du CNRS, le SPI. De ce département relèvent des disciplines anciennes
comme la mécanique, mais aussi dautres disciplines centrées
sur un objet plutôt que sur un secteur détude des sciences
de la nature. Cest dans ce cadre que jai pu légitimer en
France mes recherches impliquant art, science et technologie, et je suis heureux
que la médaille attire aujourdhui lattention sur limportance
de ce département, ardemment défendu par son directeur Jean-Jacques
Gagnepain (5).
Le Département des sciences de lhomme et de la société
du CNRS sest en maintes circonstances penché sur les arts, et il
a le premier noué des liens avec le ministère de la culture, dont
relève en France la pratique artistique. Lintérêt
de la direction de la musique du ministère de la culture pour la recherche,
sous limpulsion décisive du compositeur Michel Decoust, a été
pour moi comme pour dautres très stimulante.
Je ne puis oublier ceux qui ont tôt reconnu la signification artistique
de mes entreprises, des regrettés Edgard Varèse, André
Jolivet, Jean-Etienne Marie, John Cage et Wladimir Ussachevsky, à Milton
Babbitt, Jon Appleton, Paul Mefano, Louis Dandrel, György Ligeti, Richard
Felciano, Roger Reynolds, Charles Chaynes, Marianne Lyon, et dautres cités
par ailleurs (6).
Depuis près de trente ans, jai choisi de travailler et de vivre
à Marseille. Trop méconnue, la plus ancienne ville de France est
vivante et attachante, riche de ressources humaines, scientifiques et culturelles.
A travers ma personne, cette médaille dor honore la communauté
des chercheurs et des musiciens de Marseille et de Provence.
La recherche est difficile, et les chercheurs peuvent être difficiles
à vivre. Permettez-moi dexprimer ici ma gratitude à ma famille
et surtout à mon épouse Rozenn. Sans sa présence et sa
sensibilité artistique, je ne serais pas ici aujourdhui.
Si ma propre carrière a pu sépanouir et être distinguée,
elle ne sest pas déroulée sans obstacles, et dautres
chercheurs non conformes se trouvent en butte aux mêmes difficultés.
Il faut un peu daudace pour sortir des chemins battus : mais on sépuise
dans un maquis trop impénétrable. Je reviendrai sur le problème
de la pluridisciplinarité (interdisciplinarité, transversalité),
sur les passerelles à développer entre disciplines et institutions,
et sur la pertinence des arts dans la recherche.
Sources
Je souhaite dabord évoquer les conditions et les personnes qui
ont marqué ma jeunesse et qui mont préparé à
allier recherche et musique.
Mes parents aimaient la musique et les arts, mais ils nenvisageaient pas
pour leurs enfants une profession artistique : cependant ils les ont "mis
au piano", ce qui fut pour moi décisif. Je veux rendre ici hommage
à mon professeur Robert Trimaille, élève dAlfred
Cortot, pour son admirable enseignement. On venait de loin pour travailler avec
lui. Il a toujours exigé de chacun un jeu propre et sensible, et il en
donnait les moyens techniques, inséparables du rendu musical. La naissance
dun beau festival de musique à Besançon, où jhabitais,
ma donné loccasion dassister à de miraculeux
récitals de Dinu Lipatti - son dernier concert - puis de Clara Haskil.
Emerveillé, je nai pas caché à Robert Trimaille que
je trouvais cette splendeur quelque peu démoralisante pour lapprenti
que jétais. Il ma répondu : "cest encourageant
au contraire : il ny a pas de secret de fabrique !" A ses cours et
à son exigence, je dois beaucoup, et notamment le goût du travail
approfondi.
Le psychologue John Sloboda la démontré récemment
lors dune vaste enquête en Grande Bretagne : on ne peut faire léconomie
de milliers dheures dexercice pour très bien jouer dun
instrument (7). Mais les joies quon en tire sont sans
prix.
Jai aussi travaillé à Paris avec Huguette Goullon, qui faisait
vivre intensément la musique (8). Robert Trimaille avait
proposé de me faire travailler un programme pour le présenter
à Edwin Fischer - plutôt que Cortot, dont il connaissait bien lenseignement
: mais Fischer fut frappé par une hémiplégie. Je nai
jamais voulu arrêter le piano, qui ma aidé à supporter
les dures années des classes préparatoires scientifiques. Le travail
instrumental ma valu une connaissance de la musique "de lintérieur"
qui ma rassuré sur ma capacité à aborder la musique
professionnellement. Il ma appris aussi à "composer le son".
Cortot, posant ses mains sur le clavier, semblait jouer dun autre instrument
tant sa sonorité était personnelle. Il y arrivait par la conduite
de son jeu, et notamment par le dosage des intensités des notes dans
les accords. Lattention à cet aspect ma préparé
à mes futures explorations de nouveaux territoires sonores, par exemple
à la synthèse additive : ainsi, dans ses pièces pour piano
Reflets dans leau, Etude pour les sonorités opposées ou
Feu dartifice, Claude Debussy compose accords ou arpèges pour obtenir
un timbre ou une figure sonore plutôt quune mélodie ou une
harmonie.
Dautre part jai le souvenir très vif de plusieurs "éveilleurs"
au Lycée Victor Hugo de Besançon. Raymond Vauthier ma bouleversé
en lisant en cinquième des poèmes chinois et des haï-kaï.
En classe de quatrième, nous visitions les manufactures de montres bisontines,
et Raymond Bouchat, professeur de mathématiques, nous éveilla
à lalgèbre et aussi aux probabilités en nous faisant
compter les lettres de lalphabet dans les textes : cela ma préparé
à assimiler la théorie de linformation. Bernard Lavillat
a su rendre lhistoire significative, Michel Mansuy analysait avec compétence
la littérature, Marcel Imberty la mettait sur la scène théâtrale(9).
André-Michel Vergez ma ouvert à bien des concepts fondamentaux
dans un enseignement de philosophie qui était à mon goût
le plus passionnant et le plus formateur : jespère que les réformes
des programmes, sans doute nécessaires, préserveront la part essentielle
de la réflexion et de lesprit critique. En classe préparatoire,
Elie Reppelin nous déconseillait de nous "livrer aux calculs dans
le sens que les chrétiens étaient livrés aux bêtes
fauves". Georges Davier, professeur de physique, connaissait dans tous
ses recoins le clavecin bien tempéré de Bach. Pour les "colles",
il fit appel à un personnage inspiré, Pierre-Michel Duffieux,
qui avait, le premier, introduit la transformée de Fourier en optique.
Jai un peu hésité entre lEcole polytechnique et lEcole
Normale Supérieure. Le polytechnicien Claude Hellfer faisait une belle
carrière de pianiste : son maître fut Robert Casadesus, avec qui
mon professeur avait envisagé que je travaille. Peut-être mon itinéraire
aurait-il pu être différent. Je suis entré rue dUlm,
extraordinaire Thélème où vivaient ensemble littéraires
et scientifiques, dans une atmosphère de liberté grisante et presque
vertigineuse. Dans les caves, lunique piano était souvent occupé,
mais jy ai joué avec Yves Hellegouarch, premier prix de Paris de
violoncelle et mathématicien profondément original, qui a apporté
un maillon décisif dans la démonstration du théorème
de Fermat en liant arithmétique et analyse géométrique
; avec Jean-Louis Backès et même à loccasion avec
Claude Hagège. Le littéraire François-Bernard Mâche
commençait déjà une brillante carrière de compositeur
en participant aux travaux du Groupe de Recherches Musicales de Pierre Schaeffer.
Jétais quant à moi encore incertain sur mon engagement musical
: je me rattrapai sur le sport, sur lequel régnait le populaire Ruffin,
seul enseignant de lécole connu de tous les élèves.
Je pratiquais surtout le basket-ball, sport dadresse et de vivacité,
qui ma fait rencontrer deux personnages bien différents, mais tous
deux originaux et ouverts à toutes les connaissances : Claude Allègre
et Michel Serres. Jai hésité entre les mathématiques
- jétais séduit par les cours dHenri Cartan, Gustave
Choquet, Jean-Pierre Serre, André Lichnerowicz, mais intimidé
par laisance de camarades comme Yves Meyer, Jean-René Joly ou Gérard
Rauzy - et la physique, pour laquelle jai opté en fin de compte,
et où nous comptions parmi les enseignants Alfred Kastler, Yves Rocard,
Raymond Castaing, Maurice Lévy, Bernard dEspagnat, Bernard Cagnac
et Hubert Curien.
Mon parcours : quelques tâtonnements
Javais aimé louvrage Matière et lumière de
Louis de Broglie, et les hautes énergies me paraissaient laile
marchante de la physique. Aussi préparai-je mon diplôme à
laccélérateur linéaire dOrsay, alors dirigé
par Hans Halban. Ma première publication scientifique, parue au Journal
de Physique et co-signée avec George Bishop et le regretté Bernard
Grossetête, décrivait des expériences portant sur la photodésintégration
de lOxygène 16 (10). Bien que passionnant, ce
domaine ma paru trop absorbant pour me laisser le loisir de continuer
la musique, et jai décidé de changer dorientation.
Après lagrégation de physique, passée en 1961, jentrai
comme attaché de recherche au CNRS dans le laboratoire du Professeur
Pierre Grivet, le "patron" de lélectronique à
Paris. A lInstitut dElectronique Fondamentale ont été
accomplis de remarquables travaux, comme ceux de mon ami Jean-Pierre Renard
sur le magnétisme et les très basses températures. On y
pratiquait la résonance magnétique nucléaire pour élucider
la structure des solides, et je commençai à travailler sur la
ferroélectricité sous la direction de Jacques Hervé. Mais
lappel de la musique se faisait de plus en plus pressant. Javais
montré quelques compositions à André Jolivet, dont jadmirais
les uvres novatrices comme Mana et Cinq incantations, et il mavait
encouragé à continuer : jai travaillé lharmonie
et le contrepoint avec Suzanne Demarquez et la composition avec lui. Lété
1962, jai suivi le cours dété de son Centre français
dhumanisme musical : jy ai rencontré nombre de musiciens,
et jai pris la résolution de quitter le CNRS pour me consacrer
à la musique. Jétais très intimidé pour annoncer
cela à Pierre Grivet, parfois explosif, et je fus stupéfait de
sa réaction : "cest peut-être une idée. Mais
pourquoi ne resteriez-vous pas au CNRS pour explorer ce qui peut se faire scientifiquement
dans le domaine de la musique ?"
Je prospectai avec diligence divers milieux susceptibles daborder ce domaine.
La démarche dAndré Jolivet visait à retrouver les
fonctions originaires de la musique, ses pouvoirs magiques et incantatoires
: son inclination scientifique nétait pas primordiale, cependant
il avait été marqué par son travail avec Varèse,
et autour de lui gravitaient des musiciens tournés vers la science comme
Iannis Xenakis, Michel Philippot, et son élève André Riotte.
Je visitai bien entendu le Groupe de Recherches Musicales. Enrico Chiarucci,
Guy Reibel, Beatriz Ferreyra y menaient des études qui devaient aboutir
au Traité des objets musicaux, publié par Pierre Schaeffer en
1966. Mais jétais à lépoque plus intéressé
par la finesse et la ductilité du matériau sonore instrumental
: or la richesse sans limite des matériaux concrets avait pour contrepartie
des possibilités de transformation qui me parurent alors rudimentaires.
Aussi ne me lançai-je pas alors dans cette démarche de "musique
acousmatique", illustrée par François Bayle, Pierre Henry,
Luc Ferrari, Bernard Parmegiani et toute une école : jy vins plus
tard, et je restai toujours en contact avec ce groupe actif et créateur
(11), dirigé aujourdhui par Daniel Teruggi.
Je me mis en contact avec Emile Leipp. Raymond Siestrunck lui avait proposé
de travailler dans son Laboratoire de Mécanique : avec lassistance
de Michèle Castellengo et Jean-Sylvain Liénard, Leipp créa
un Groupe dAcoustique Musicale à la Halle aux Vins - aujourdhui
lUniversité Paris VI. Musicien et luthier - il avait construit
des dizaines de violons - Leipp défendait avec force un point de vue
alors peu partagé : selon lui, les musiciens et les luthiers avaient
une connaissance sans doute empirique, mais raffinée et profonde, des
capacités de laudition humaine, et cette connaissance était
inscrite dans la conception dinstruments optimisés au cours des
siècles et dans les pratiques musicales qui "marchaient". Leipp
était imaginatif et convaincant. Il recourait au sonagraphe ou "visible
speech", développé aux Etats-Unis pendant la guerre, et qui
donnait une image temps-fréquence du son permettant de repérer
les allures, les formes, les évolutions : cette représentation
était plus parlante que les spectres habituels. Cependant rien nassurait
que les détails quon pouvait repérer sur lanalyse
étaient véritablement ceux qui comptaient pour laudition
; et jétais curieux de créer des sons, et pas seulement
de les analyser.
Michel Philippot me mit en contact avec Pierre Barbaud, véritable Bernard
Palissy de la composition automatique, qui payait ses heures de machine sur
ses fonds personnels, et surtout Abraham Moles, qui avait fait une thèse
de sciences sur La physique du bruit et une autre thèse sur La théorie
de linformation et la perception esthétique. Moles avait aussi
joué un rôle comme théoricien auprès de Pierre Schaeffer
lors des débuts de la musique concrète ; il sintéressait
à mille choses, parmi lesquelles les musiques expérimentales.
Il me proposa de réaliser une modélisation informatique de la
fonction auditive, ce qui me donna loccasion dapprendre beaucoup
sur laudition et dapprocher de nouveau les ordinateurs : mais ces
derniers étaient encore des dinosaures, et une simulation de laudition
aurait été soit trop schématique soit trop complexe.
Je navais pas véritablement trouvé ma voie. Des Etats-Unis
nous vinrent détonnantes nouvelles : Max Mathews, John Pierce et
Newman Guttman fabriquaient des sons avec des ordinateurs - cela paraissait
alors ahurissant. En 1963, un article lumineux parut dans Science sous la signature
de Max Mathews : The digital computer as a musical instrument. Cet article
frappa Pierre Grivet, qui me le communiqua (12) et mengagea
à aller travailler avec Mathews. Jétais à la fois
fasciné et réticent, car jimaginais mal un travail de recherche
et de création musicale dans un laboratoire privé. Javais
tort : je nai heureusement pas manqué cette occasion de travailler
aux Bell Laboratories, alors "les meilleurs laboratoires du monde",
où était née la synthèse des sons par ordinateur
- ainsi que le transistor (un mot forgé par Pierce), la théorie
de linformation, les satellites de communication, les piles solaires,
plus tard le système Unix, le langage C, la découverte du bruit
de fond du big bang. Grivet expliqua à John Pierce ma quête dallier
musique et recherche et ma double formation, scientifique et musicale - je venais
dailleurs davoir une pièce pour orchestre diffusée
à la radio. Pierce soumit la proposition à Mathews, qui accepta.
La Délégation Générale à la Recherche Scientifique
et Technique voulait contribuer à former des "informaticiens"
: Grivet maiguilla vers le Comité "Calculatrices électroniques",
devenu ensuite "Calculateurs", qui mattribua une bourse (13).
Exploration du son numérique aux Bell Laboratories
Cest aux Etats-Unis que mon travail prit son essor. Jeus la chance
de trouver des territoires presque vierges. Explorant les ressources musicales
de linformatique, je crois avoir contribué à changer la
vision que nous avions du son musical, de sa genèse et de sa perception,
et je ne peux le montrer que par des exemples sonores. Car enfin décrire
des sons musicaux sans les faire entendre, cest un peu comme disserter
sur le goût des mandarines comparé à celui des oranges.
Comme disent les anglo-saxons, "the proof of the cake is in the eating,
not in the cooking" (14).
Jarrivai aux Bell Laboratories en septembre 1964. Max Mathews me
proposa deux directions possibles de travail : la composition assistée
par ordinateur et la synthèse sonore. Jétais au courant
dessais antérieurs de composition automatique, et je les considérais
comme des expériences intéressantes mais musicalement trop simples.
En revanche, javais hâte dexplorer cette possibilité
de "calculer" le son musical. Comme Edgard Varèse aimait à
dire, les nouveaux matériaux permettent de nouvelles architectures. En
France, Varèse était une légende vivante. Jeune compositeur
très estimé de Debussy et de Richard Strauss, il détruisit
ses uvres, trop marquées à son goût par lhéritage
du passé, et partit pour le nouveau monde, où pendant des dizaines
dannées il chercha vainement à susciter des recherches pour
développer des moyens nouveaux de production des sons. Dès 1917,
il écrivit : "la musique qui doit vivre et vibrer a besoin de nouveaux
moyens dexpression, et la science seule peut lui infuser une sève
adolescente". Aussi suivait-il avec un vif intérêt les expériences
de Mathews et de Pierce, et ses encouragements augmentèrent mon ardeur.
Le défi était excitant. Muni des logiciels modulaires Music4 ou
Music5, admirablement conçus par Mathews, lordinateur permettait
en principe de saffranchir des contraintes mécaniques et de produire
par synthèse nimporte quel son, connu ou inouï. Mais on ne
savait tirer parti de ce potentiel illimité : on narrivait à
fabriquer que des sons ternes, mornes, sans identité ni présence.
Lutilisateur était dans la position dun "sauvage devant
un piano à queue" (15) : comment faire pour
que de belles musiques sortent de cette boîte ? Il fallait comprendre
à quoi tenait la personnalité et la vie des sons. On narrivait
même pas à imiter de façon réaliste les sons instrumentaux.
Il existait des traités dacoustique : mais les descriptions quils
donnaient des sons instrumentaux étaient trop simplistes. Un son de trompette
y était supposé caractérisé par un spectre assorti
dun transitoire dattaque : une synthèse suivant cette recette
névoquait nullement un cuivre.
Ma première tâche fut donc dimiter les sons cuivrés.
Les analyses détaillées que jeffectuai montraient la complexité
considérable de ces sons, qui évoluent constamment et qui sont
tous différents suivant leur hauteur et leur intensité. Je pouvais
les reconstituer en reproduisant à la lettre les résultats de
lanalyse : mais la quantité dinformation était ingérable.
Existait-il un invariant permettant didentifier le timbre au travers de
variations de la structure physique ? La synthèse me permit de simplifier
la recette et de ne retenir que les aspects pertinents pour lauditeur
- une véritable "analyse par synthèse". Je remarquai
que les composantes de fréquence nétaient pas synchrones
pendant lattaque, les composantes aiguës apparaissant plus tard.
Et lon sait que le son devient plus brillant lors dun crescendo.
Ces deux particularités pouvaient être décrites par une
même règle : le spectre sélargit quand lintensité
augmente. La mise en uvre de cette seule règle pour commander simultanément
les différents harmoniques dune synthèse additive me prouva
quelle était essentielle pour caractériser le son cuivré.
Loreille na pas le temps danalyser les détails de lattaque,
mais elle y reconnaît la non-synchronicité.
Cest donc non pas un invariant, mais une relation - entre spectre et intensité
- qui caractérise le son cuivré. Cela permet dexpliquer
plusieurs particularités. Lidentification du timbre est plus robuste
que si elle tenait au seul spectre, lequel est facilement modifié pendant
la propagation - par la directionnalité de lémission de
linstrument ou la réponse irrégulière de la salle.
A la radio, on peut reconnaître quun instrumentiste joue fort ou
doucement quel que soit le niveau découte : la largeur spectrale
nous renseigne sur lintensité à la source.
Ma simulation de la trompette eut un certain retentissement en 1965 (16).
Les Bell Laboratories diffusèrent un communiqué de presse
qui fut interprété de cent façons. Selon certains journaux,
Louis Armstrong pouvait raccrocher son instrument : "Satchmo, the bells
toll for thee !" Plus sérieusement, Robert Moog, lun des premiers
constructeurs de synthétiseurs, conçut un filtre dont la largeur
de bande était commandée par tension pour mettre en uvre
la relation caractéristique du son cuivré : en couplant cette
largeur de bande à lintensité, il put évoquer les
cuivres (on les entend dans le disque Switched on Bach réalisé
en 1968 par Walter Carlos). Max Mathews avait quant à lui étudié
le timbre du violon, et il avait déduit la conception dun violon
électronique, comportant touche, corde et archet, mais, à la place
de la caisse, un circuit comportant une trentaine de filtres résonants
simulant sa réponse. Lorsque je vis linstrument, je proposai à
Mathews de remplacer ce circuit par le filtre conçu par Moog : en commandant
la largeur par lintensité, on peut produire des sons cuivrés
avec un archet frottant une corde !
A Stanford, John Chowning, musicien de formation, commençait dexplorer
certaines possibilités radicalement nouvelles dun processus qui
paraissait bien connu, la modulation de fréquence : pour engendrer des
spectres complexes, il choisissait des porteuses et modulantes sinusoïdales
audibles. Il ma fait entendre en 1968 ses premières expériences,
produisant dimpressionnants balayages de spectres, et il ma laissé
la recette de ses synthèses. Je pus immédiatement les reproduire
et réaliser des variantes, que jincorporai en 1969 dans ma pièce
Mutations (17). On pouvait donc transmettre facilement
le savoir-faire sonore. Outre les sons cuivrés, javais fait de
nombreux essais de synthèses : je les réunis alors dans un catalogue
de sons synthétisés, comprenant un enregistrement, des explications
et les données pour le programme Music5, données qui constituent
en même temps une description exhaustive de la structure physique du son.
Max Mathews utilisa ce catalogue pour un des premiers cours de musique informatique
donné cette année-là à Stanford. Le catalogue sert
encore : il a été réédité en 1995 et adapté
à CSound, logiciel de synthèse très répandu. Un
an plus tard, Chowning consulta ma recette pour produire les sons cuivrés,
et il put la mettre en uvre de façon bien plus économique
et élégante grâce à la modulation de fréquence :
ce fut une impulsion pour reprendre lexploration de cette méthode,
quil développa de façon splendide. Le brevet quil
prit fut lun des plus profitables pour lUniversité Stanford
: il fut exploité par Yamaha pour les synthétiseurs numériques
DX7, qui connurent dans les années 1980 un succès commercial sans
précédent. La technologie était bien au point, mais la
qualité et la variété des sons tenaient non pas au matériel,
mais au savoir-faire de synthèse développé grâce
aux recherches de John Chowning.
En 1965, je dus rentrer en France pour mon service militaire : je le passai
principalement à Lannion, dans le Département dAcoustique
du CNET, qui commençait dexplorer le traitement numérique
de la parole, avec Jacques Vincent-Carrefour, Jacques Poncin et le regretté
Gilbert Ferrieu. Je rédigeai ma thèse, illustrant une description
de la fonction auditive par mon "analyse par synthèse" des
sons cuivrés. Je bénéficiai des conseils de Jean-Paul Benzecri,
éminent mathématicien qui sétait consacré
à lanalyse de données de toutes sortes. Pour mon second
sujet, je reproduisis les expériences de Land sur la photographie en
couleur à partir de deux couleurs primaires. Ma soutenance eut lieu en
1967 : André Jolivet faisait partie du jury.
De retour aux Bell Labs, je fis dautres essais dimitation
dinstruments. Les répliques de synthèse étaient plus
ductiles que les instruments acoustiques, et jen tirai parti musicalement.
Ainsi, au début de ma pièce Mutations, un motif mélodique
devient un accord, une harmonie, suivi dun coup de gong que loreille
ne peut analyser : mais elle perçoit que lharmonie interne de ce
gong est la même que celle de laccord qui précède.
Le timbre est ici comme lombre ou la prolongation de lharmonie.
On ne peut contrôler la composition harmonique dun gong acoustique,
mais on peut composer par synthèse des sons évoquant des gongs
ou des cloches, tout comme on compose des accords. On peut aussi transformer
ces sons intimement en adoucissant le profil dynamique de leurs composantes
: lharmonie sous-jacente reste la même, mais les percussions deviennent
des textures fluides - un changement détat physique ... virtuel,
dont jai tiré parti dans ma pièce Inharmonique.
Mon intérêt était bien sûr dexplorer des timbres
nouveaux. Je produisis des développements sonores éloignés
de lunivers des sons acoustiques : textures, trames, balayages, qui apparaissent
dans Mutations mais aussi dans Little Boy, une pièce également
produite par synthèse, et qui est comme une suite symphonique - sans
orchestre - tirée dune musique de scène pour la pièce
du même nom du regretté Pierre Halet. Ses impératifs dramatiques
et musicaux ont dirigé ma recherche vers les paradoxes et illusions acoustiques.
Little Boy était le nom de code de la bombe dHiroshima :
dans la pièce, le héros, Eatherly, pilote de lavion de reconnaissance,
a des problèmes liés à ses remords. Traité dans
un hôpital psychiatrique, il regarde une émission de télévision
et revit le raid à travers ses fantasmes ; il sidentifie à
la bombe Little Boy - régression infantile, disent les psychiatres -
et la chute de la bombe est purement mentale, comme un collapsus sans fond.
Jai voulu illustrer cet effondrement psychique par une spirale indéfinie.
Roger Shepard - psychologue éminent - avait réalisé quelques
années auparavant une gamme de douze sons donnant limpression de
monter sans fin lorsquils sont répétés, utilisant
le processus des reprises connu des facteurs dorgue et repris dans diverses
compositions, de Bach à Berg : mais il ne pensait pas le phénomène
réalisable en continu. Jy parvins par un contrôle soigneux
de la synthèse.
Je voulus approfondir ce domaine. Je parvins à faire varier en sens contraire
hauteur "spectrale" et "tonale", produisant leffet
dune gamme qui descend pour aboutir à un point plus haut - à
la façon dune célèbre gravure dEscher. Je soumis
à de nombreux auditeurs mes sons artificiels "truqués".
Parmi ces auditeurs, Leopold Stokowski, impressionné par le potentiel
de profondeur des sons numériques, Luciano Berio, Iannis Xenakis. Je
maperçus que des auditeurs pouvaient être en désaccord
sur un intervalle, montant pour les uns, descendant pour les autres, et que
cela peut sexpliquer. Je nen dirai pas plus dans ce texte, réservant
aux auditeurs lécoute de ces sons "paradoxaux" : mais
je citerai deux exemples montrant que les relations perçues entre les
sons ne sont pas un simple décalque des relations de leurs paramètres
physiques. Jai produit un son qui paraît descendre un peu lorsquon
double ses fréquences - physiquement une octave ascendante, perceptiblement
une descente de moins dun demi-ton (18) - et plus tard
une suite de battements rythmés qui paraissent ralentir si lon
double la vitesse du magnétophone sur lequel on le joue (19).
Ce ne sont pas là que curiosités : selon Purkinje, physiologiste
du siècle dernier, les illusions, erreurs des sens, sont des vérités
de la perception. Nombre dillusions doptique sont connues depuis
longtemps. Cest grâce à la possibilité de calculer
directement des structures sonores complexes bien calibrées, avec une
précision et une reproductibilité sans précédent,
quon peut mettre en scène des illusions auditives. Ces illusions
éclairent certains aspects de lorganisation perceptive et permettent
de nouveaux effets musicaux. Un compositeur comme Ligeti sy intéresse
vivement : son attention aux démarches de la musique pour ordinateur
est stimulante comme le fut celle de Varèse.
Mes pièces Little Boy et Mutations, et peu après
Turenas de John Chowning, furent appréciées aux Etats-Unis
et en Europe : il fallait compter désormais avec la musique numérique.
Retour en France : Orsay, Marseille
Après bien des hésitations, je décidai de revenir à
Orsay et dy implanter la synthèse sonore par ordinateur, qui était
inconnue en Europe. Je connus quelques difficultés. Il fallait séquiper,
or une crise financière avait (déjà) fait disparaître
les fonds non encore dépensés. Finalement il me fut possible dacquérir
un ordinateur et dy mettre en uvre la synthèse, en collaboration
avec Pierre Karatchentzeff et Gérard Charbonneau. La thèse de
Charbonneau fut la première que je dirigeai : elle portait sur les notions
de hauteur spectrale et tonale. Charbonneau put mettre en évidence une
meilleure performance de loreille droite - lhémisphère
gauche - pour les mélodies "tonales" et de loreille gauche
pour les mélodies "spectrales". Il a poursuivi dintéressants
travaux sur la synthèse additive, et il a dirigé deux thèses
intéressantes sur lanalyse multidimensionnelle objective du timbre.
Je fus quant à moi bientôt "enrôlé" pour
prendre la tête dun département de musique à Marseille.
Dans la foulée de mai 1968, lUniversité sétait
entrouverte aux arts plastiques et à la musique. A Luminy, des entrepreneurs
enthousiastes, notamment les physiciens théoriciens Daniel Kastler et
Mohammed Mebkhout, avaient lambition de développer un centre universitaire
pluridisciplinaire de qualité autour dun noyau scientifique : ils
attirèrent dexcellentes individualités. Il faut avoir des
titres pour être crédible dans lUniversité : or aucun
diplôme navait encore été décerné en
musique, discipline universitaire nouvelle.
Daniel Charles, philosophe du temps et musicologue qui dirigeait avec Eveline
Andréani le dynamique département de musique de Vincennes, me
mit en rapport avec Kastler. Nanti de titres universitaires et dune formation
musicale, je pouvais diriger un enseignement de musique. La conviction de Daniel
Kastler, son enthousiasme poétique et sa passion pour la musique surent
me convaincre de métablir à Marseille.
Lenseignement de musique de Luminy, réunissait de nombreux acteurs
de la ville, notamment Pierre Barbizet, grand pianiste et directeur du conservatoire,
Georges Boeuf, compositeur, Christine Prost, professeur de musique et chef de
chur. Malgré quelques problèmes, chacun faisait de son mieux,
et les étudiants étaient enthousiastes.
Michel Redolfi, connu aujourdhui comme pionnier de la musique subaquatique
et de lart en réseau, venait suivre certains cours. On envisageait
déjà une option scientifique et des recherches associant par exemple
Barbizet et Jacques Paillard, éminent spécialiste de la motricité.
Mais le ministère avait habilité Marseille-Luminy et Aix : au
bout dun an, Luminy, qui avait eu de bien meilleurs résultats à
un concours commun, fut déshabilité au profit dAix pour
la musique, et vice-versa pour les arts plastiques. De Paris on imaginait que
les enseignements pourraient être partagés entre les deux centres,
alors quil faut près dune demi-journée pour aller
de lun à lautre par les transports en commun.
Stupeur à Marseille : il fallut abandonner lenseignement, au moment
même où un poste universitaire de musique métait attribué
! Un élan fut brisé, ce qui laissa bien des regrets.
Mohammed Mebkhout, devenu doyen de Luminy, me permit de fonder en 1972 un laboratoire
universitaire : je le dénommai Informatique et Acoustique Musicale. Il
ne manquait que lordinateur - un équipement fort coûteux
à lépoque. Le son numérique était encore une
rareté, inconnue de bien des informaticiens : la conversion des nombres
aux sons nétait jamais une option fournie par le constructeur,
et sa mise en uvre posait des problèmes difficiles. Il était
préférable dutiliser un ordinateur dédié à
une seule utilisation, sinon le système dinterruption et de priorités
était trop contraignant. Le plan calcul ne facilita pas les choses (20).
Aux Etats-Unis, la station de travail dédiée était devenue
courante - la musique numérique y avait beaucoup contribué ; mais
la consigne en France était de se brancher sur un centre de calcul et
dinsérer son programme dans la file dattente dun "traitement
par lots" (batch processing) : on ne pouvait alors adapter à
lordinateur les convertisseurs numériques-analogiques nécessaires
pour produire du son. Jétais dans une impasse, et je nétais
pas le seul, puisque le brillant informaticien Alain Colmerauer, créateur
de Prolog et de la programmation logique, se trouvait aussi dans lincapacité
de travailler : il avait besoin de dialoguer avec lordinateur en mode
conversationnel, dans un dialecte informatique proche du langage naturel. Nous
décidâmes de nous associer pour déposer auprès de
la Délégation Générale à la Recherche Scientifique
et Technique une demande dordinateur mono-utilisateur - mais il nous fallut
ruser : notre demande fut maquillée pour faire apparaître lordinateur
comme terminal intelligent du centre de calcul inter-universitaire, afin quelle
ne soit pas bloquée par les gardiens du plan calcul ; bien sûr,
nous navons jamais utilisé la connexion au centre. Daniel Kastler
plaida notre cause auprès dHubert Curien, directeur de la DGRST,
et la subvention nécessaire fut accordée (21).
Il fallut du temps pour faire aboutir ces démarches. A quelque chose
malheur est bon : rédigeant deux articles de revue - la rubrique Sons
de lEncyclopedia Universalis, parue en 1973, et le chapitre Musical
Acoustics du Handbook of Perception, terminé au même
moment mais publié en 1978 - jeus le loisir de réfléchir
sur les essais de synthèse que javais fait un peu fébrilement
aux Bell Labs, sachant le temps compté. Pour produire un son acoustique,
il faut dabord disposer dune machine vibrante - un instrument de
musique, par exemple - puis la mettre en action : la structure physique du son
résulte de mécanismes complexes. Au contraire la synthèse
numérique permettait pour la première fois de fabriquer un son
directement à partir de ses paramètres physiques, de concevoir
le son sur plan, à la façon dun architecte. Mais lincarnation
dans le sensible est cruciale : en labsence de contraintes mécaniques
sur la genèse du son, le rôle de la perception devient primordial.
Or de nombreux essais de synthèse avaient montré que la relation
pyschoacoustique entre la structure du son et la façon dont il était
perçu était très complexe et apparemment capricieuse. Pourquoi
loreille est-elle extrêmement sensible aux aspects fréquentiels
des sons et pratiquement sourde aux relations de phase entre composantes dun
son périodique, qui pourtant déterminent laspect de la forme
donde ? On pourrait énumérer nombre didiosyncrasies
apparemment singulières et capricieuses de laudition. Je cherchai
un fil dAriane susceptible de nous guider dans ce labyrinthe et de donner
un sens à ce bestiaire à la Borgès. Je fus éclairé
par les expériences de Chowning sur lespace virtuel et par les
écrits de James Gibson, psychologue tout à fait original voire
hérétique par rapport aux psychophysiciens de lécole
de Fechner. Selon Gibson, la perception nest pas agencée pour mesurer
les paramètres physiques du "stimulus", mais pour extraire
des données sensorielles des informations sur lenvironnement pouvant
être utiles à la survie. Les différentes modalités
sensorielles sont adaptées à exploiter au mieux des caractéristiques
physiques du signal. Les "caprices" de la perception sexpliquent
: celle-ci tire le meilleur parti des aspects du signal qui résistent
aux avatars de sa propagation. Comme cest souvent le cas, Gibson étudia
surtout la vision. La notion danalyse de scènes auditives fut proposée
par Albert Bregman et développée notamment par John Chowning,
Denis Smalley, et Steve McAdams, français dadoption.
Notre ordinateur produisit ses premiers vagissements à Luminy en 1974,
alors que John Chowning et Jim Lawson visitaient notre laboratoire. Nous avons
accueilli trois compositeurs suffisamment avertis pour pouvoir utiliser seuls
les programmes de synthèse : laustralien Barry Conyngham, venant
à Luminy après un an à Princeton, puis le canadien Denis
Lorrain et le français Marc Battier. Jeus le temps de réaliser
un paradoxe rythmique et une uvre, Dialogues, pour quatre instruments
et ordinateur, dans laquelle jai mis en scène des liens étroits
- rencontres du troisième type - entre les sons de la bande et ceux des
instruments. Javais demandé un détachement de quatre ans
: je devais partir à Paris en 1975 pour mettre sur pied le département
ordinateur de lIRCAM.
LIRCAM
Pierre Boulez avait formé le projet dun grand institut de recherche
musicale ; et il sut convaincre le Président Pompidou de linclure
dans le projet de Beaubourg. Il prit contact avec moi en 1970 ; après
un certain nombre de réunions de préfigurations avec divers spécialistes,
il me proposa en 1972 de prendre la direction du département ordinateur
dans son futur institut. Jinsistai sur mes ambitions musicales : il avait
entendu ma pièce Mutations, et il précisa que je serais directeur
artistique - les départements seraient tous dirigés par des compositeurs.
Cétait là une proposition que je ne pouvais refuser - dautant
plus que le département de musique était dissous. Je décidai
de demander un détachement de quatre ans de mon poste universitaire.
LIRCAM - Institut de Recherche et de Création Acoustique-Musique
- était un département du Centre Beaubourg, devenu Centre Georges
Pompidou. Les autres départements, comme le musée national dart
moderne, étaient tournés vers le public. LIRCAM, bien que
sous terre et dédié à la recherche et la création,
avait lui aussi une couverture médiatique considérable, et tout
dun coup la musique numérique se trouva sous les projecteurs de
lactualité. En 1975, au Théâtre Renaud-Barrault, plusieurs
concerts et présentations du futur institut attirèrent un vaste
public. La recherche numérique et la composition du son, que nous présentions
John Chowning et moi, aiguisèrent la curiosité de compositeurs
plus jeunes, notamment le regretté Gérard Grisey, Tristan Murail,
Michael Lévinas, et Hugues Dufourt, souvent considéré comme
le théoricien de la musique spectrale, et dont lintérêt
et les interrogations pertinentes nous donnèrent du cur à
louvrage.
Les débuts de lIRCAM furent exaltants : les chefs de département
étaient très différents. Vinko Globokar (département
instrument et voix) explorait avec passion les techniques de jeu les plus diverses
et les plus extrêmes. Luciano Berio (électronique) composait et
voyageait beaucoup. Il désirait disposer dun banc mille oscillateurs
analogiques - il fut convaincu par son compatriote Peppino Di Giugno de recourir
au numérique, qui permet le multiplexage, un seul circuit pouvant alors
fournir mille oscillateurs virtuels. Gerald Bennett (département diagonal
- on dirait aujourdhui transversal) avait un sens remarquable de la recherche.
Il attira David Wessel, qui organisa en 1977 un colloque mémorable sur
la Psychoacoustique musicale : ses travaux, ainsi que ceux de Grey, Chowning
et les miens, enthousiasmèrent György Ligeti, compositeur extrêmement
curieux de science. Michel Decoust créa le Département Pédagogie
: il souhaitait rénover lenseignement par la recherche. Max Mathews
et Andy Moorer assuraient le suivi scientifique. Avec notamment John Gardner,
Brian Harvey puis Jean-Louis Richer, Philippe Prévôt et Jim Lawson,
le département ordinateur assura une activité de service, de recherche
et de création, mais lusage du numérique se répandit
assez rapidement, au point de brouiller lidentité des départements
conçus au départ.
Pierre Boulez était encore très pris par ses engagements de chef
dorchestre entre New- York et Bayreuth. La série de concerts Passages
du XXe siècle, qui marqua en 1977 louverture de lIRCAM, fut
un évènement mémorable, mais dont la préparation
demanda beaucoup de temps et dénergie. Loption qui fut prise
de donner de nombreux concerts et de présenter publiquement les recherches
causa des difficultés. Faire vivre un musée scientifique est un
métier à plein temps peu compatible avec la recherche : les présentations
publiques devaient être prévues longtemps à lavance,
ce qui est courant dans le monde du spectacle et des concerts... mais la recherche
ne se laisse pas planifier si aisément. LIRCAM suscita un intérêt
considérable - cétait, et cest toujours, un carrefour
extraordinaire où lon rencontre nombre de personnalités
du monde entier. La rançon de ce succès public était pour
moi la difficulté de préserver du temps pour le travail personnel
et la réflexion
Travaux au Laboratoire de Mécanique et dAcoustique
Je décidai donc de ne pas renouveler mon détachement et de revenir
à Luminy pour la rentrée 1979. Les choses avaient changé
à Marseille. Bernard Nayroles avait pris la direction du Centre de recherches
physiques, un laboratoire propre du CNRS qui était le plus important
laboratoire dacoustique de France (22), et qui devint
le Laboratoire de Mécanique et dAcoustique (23).
Je tiens à dire ma reconnaissance à Bernard Nayroles pour son
aide et sa défense de notre domaine : sans doute appréciait-il
loriginalité de nos recherches, mais il goûtait aussi la
musique, plus encore que ses prédécesseurs François Canac
et Théodore Vogel. Nayroles proposa au doyen Mohammed Mebkhout (24)
daccueillir le laboratoire universitaire où jétais
pratiquement isolé. Il soutint aussi la candidature au CNRS de Daniel
Arfib, un jeune centralien passionné dinformatique musicale, mais
qui navait pu réaliser les recherches quil souhaitait à
la Compagnie Bull.
La collaboration de Daniel Arfib a été pour moi décisive
: nous avons longtemps centré notre travail sur la synthèse des
sons, domaine important pour la compréhension des phénomènes
mais où les experts sont rares. Arfib obtint un brevet concernant la
création de spectres complexes par distorsion non linéaire. Au
LMA, nous apportions le ver dans le fruit - linformatique faisait alors
lobjet de quelques réticences. Nous avons pu exprimer nos idées
lors des Assises de la recherche en 1981, contribuant à organiser à
Marseille un colloque art-science où nous avons pris contact avec des
acteurs de la région. François Kourilsky, animateur de ces assises,
et plus tard directeur général du CNRS, avait bien senti lintérêt
des arts pour la recherche.
Jétais alors professeur duniversité en musique : je
siégeais depuis des années au Conseil des Universités dans
la section de philosophie, sous-section desthétique, et je devins
Président de la section arts lorsquelle fut créée
en 1984... mais je navais plus denseignement de musique. On me chargea
denseigner la physique en licence. Le regretté Yves Jullien, mécanicien
au LMA, eut la gentillesse de me décharger de certains cours. Ce nest
quau bout de cinq ans de candidature que je pus retrouver un poste au
CNRS, ce qui me permit de me consacrer plus pleinement à mes thèmes
privilégiés.
Léquipe dinformatique musicale au LMA ne fut jamais très
importante, mais elle vit passer des doctorants motivés. Sylviane Sapir
travailla en Italie où elle est très connue dans la communauté
musicale : elle fut lassistante technique de Luigi Nono pour sa dernière
uvre Prométhée ; dans le cadre de la compagnie Iris, elle
conçut et réalisa MARS, une remarquable station de travail musical,
en collaboration avec Emmanuel Favreau et Peppino di Giugno. Richard Kronland-Martinet
passa sa thèse sur lapplication au domaine sonore de lanalyse
en ondelettes, procédé qui avait été proposé
par Jean Morlet, dElf Aquitaine, et superbement mis en forme par Alex
Grossmann, du Centre de physique théorique du CNRS à Luminy. Kronland-Martinet
obtint peu après un poste de chercheur CNRS au LMA. Venu de lindustrie,
Pierre Dutilleux mit en uvre de nombreux processus musicaux sur le processeur
audio-numérique SYTER, avec un sens très vif de lutilité
musicale - jai moi-même tiré parti de son travail dans plusieurs
uvres. Il dirige actuellement la recherche acoustique au ZKM, le grand
centre pour les arts et la technologie des media de Karlsruhe. Frédéric
Boyer travailla sur les ondelettes et réalisa une interface MIDI - Music5
permettant dallier les ressources de la synthèse en temps différé
et la possibilité dintroduire des nuances dinterprétation
en jouant en temps réel sur un clavier MIDI. Patrick Sanchez mit en uvre
un problème inverse : lanalyse dun son visant à paramétrer
un modèle de synthèse pour simuler ce son - il travailla sur la
distorsion non-linéaire. Nathalie Delprat aborda la même question
sur le cas de la modulation de fréquence, et Philippe Guillemain la résolut
de façon performante pour simuler par synthèse additive les sons
faits de lignes spectrales discrètes - il obtint lui aussi un poste de
chercheur CNRS au LMA. Simon Bolzinger montra que le pianiste adapte à
son insu son jeu à lacoustique de la salle : si le temps de réverbération
est raccourci, il joue plus fort, sans arriver à compenser lamortissement.
Solvi Ystad travailla à une modélisation semi-physique du son
de la flûte, en vue de commander la synthèse par des paramètres
physiques extraits du jeu de linstrumentiste.
Aujourdhui seul Daniel Arfib partage au LMA mon souci de création
à la fois scientifique et artistique. Mais nous sommes en liaison avec
une communauté internationale très active qui partage les mêmes
préoccupations : la communication des données et les réseaux
(25) facilitent ces collaborations. Jai eu le plaisir
davoir des "élèves" à distance, de Dexter
Morrill ou Charles Dodge à Marco Stroppa, John-Philip Gather ou Fabien
Lévy, par lentremise du catalogue de sons ou des données
publiées sur mes synthèses.
Arfib anime actuellement un projet européen sur les effets audionumériques.
Interaction entre piano acoustique et ordinateur
Jai profité dun séjour au Media Lab du M.I.T. en 1989
(26) pour mettre en uvre un processus nouveau : une
interaction temps réel entre piano et ordinateur, lordinateur "écoutant"
ce que joue le pianiste et ajoutant sa propre partie en fonction de ce qui est
joué - la nature de cette fonction étant prédéterminée
dans le programme. Il fallait un piano spécial équipé de
capteurs et de moteurs. Yamaha commençait de fabriquer le Disklavier
- un "vrai" piano acoustique, avec des feutres et des marteaux, mais
muni de surcroît dune entrée et dune sortie MIDI. La
sortie fournit des informations sur le jeu : le code MIDI précise à
quel moment quelle touche a été enfoncée ou relâchée,
et avec quelle intensité. Des informations de même nature, envoyées
à lentrée, commandent lenfoncement ou le relâchement
des touches du piano. Le Disklavier est donc un piano mécanisé
: chaque touche est munie dun capteur et aussi dun moteur. On peut
enregistrer les codes MIDI produits par le jeu dun pianiste : en les renvoyant
vers lentrée, on reconstitue le jeu, à la façon des
pianos à rouleaux du début du siècle, mais en respectant
les intensités de chaque note.
On peut ainsi jouer à quatre mains avec soi-même. Mais on doit
alors suivre le tempo - la vitesse - de la partie pré-enregistrée
: le pianiste, pris dans un corset temporel, ne peut plus donner libre cours
à sa spontanéité, il lui faut suivre le tempo du piano
mécanique.
Ne pourrait-on inverser ce rapport de sujétion et donner linitiative
au pianiste ? Jai interposé un ordinateur entre entrée et
sortie MIDI pour transformer les données dexécution et élaborer
un "accompagnement" qui dépend de ces données - donc
de ce que joue le pianiste, mais aussi de la façon dont il joue. Cest
la programmation de lordinateur qui stipule la nature de cette dépendance,
laquelle peut donc revêtir des formes multiples. La réalisation
na pas été sans problèmes, et leur solution a été
facilitée par laide précieuse de Scott Van Duyne et par
lemploi du programme MAX écrit par Miller Puckette à lIRCAM.
Au Media Lab, puis à Marseille, jai alors pu réaliser mes
Duos pour un pianiste. Duos, parce quau jeu du pianiste répond
donc celui dun partenaire, programmé sans doute, mais sensible.
Un partenaire caché, irréel, ou plutôt virtuel. Pour explorer
des possibilités diverses, jai écrit diverses études
dont chacune met en uvre un type dinteraction différent.
Je me suis borné à des interactions simples, afin que reste lisible
la relation entre le jeu du pianiste et la réponse. Par exemple lune
des études met en scène une relation en "miroir": à
chaque figure mélodique du pianiste répond la mélodie inversée.
Une autre prolonge chaque note du pianiste par un arpège dont les caractéristiques
dépendent de celles de la note. Ainsi larpège peut-il être
plus rapide si le pianiste joue plus vite ; ou sa vitesse peut dépendre
de lintensité du jeu - un type de réaction tout à
fait nouveau. Jouant en solo, le pianiste est alors suivi comme son ombre par
un double : clone ou miroir, écho, résonance, amplification ou
anamorphose.
Il sagit dune communication homme-machine très ludique :
mais lenjeu dépasse le divertissement. Ce type nouveau dinteraction
peut donner lieu à dautres utilisations - par exemple dans un contexte
pédagogique, ou dans le cadre de musiques en partie improvisées.
Ici la technologie bien tempérée permet au musicien denrichir
ses possibilités musicales, même sil ne possède pas
une technique de virtuose. Je me suis borné à mettre en uvre
linteraction temps réel dans un domaine purement instrumental et
acoustique, ce qui était une première, mais la norme MIDI met
évidemment à la disposition de ce type dinteraction toutes
les possibilités de la synthèse et du traitement numérique
des sons. Je suis convaincu que cette voie ouvre dimmenses possibilités
: ce nest quun exemple de développement technologique permettant
de concevoir des systèmes appropriés à lépanouissement
musical.
Jarrête ce tour dhorizon de mes activités de recherche
; je me suis efforcé aussi de les diffuser par des publications scientifiques,
des articles de revue ou de synthèse, mais aussi sous des formes différentes,
appelées par la nature des informations à transmettre, comme mon
catalogue de sons joignant données informatiques et enregistrements sonores.
Jai donné de nombreux cours, conférences, cours dété
ou master classes en France et à létranger, à lintention
de publics très divers. Jai enseigné à luniversité
en musique, arts plastiques, physique, informatique. En 1992, le ministère
de léducation et le ministère de la culture étaient
associés : dans cette conjoncture favorable à létablissement
de relations art-science, jai participé à la création
du D.E.A. ATIAM (Acoustique, Traitement du Signal et Informatique Appliqués
à la Musique), et je lai dirigé de 1993 à 1999 (27).
Je voudrais terminer par quelques réflexions concernant notamment la
pluridisciplinarité et les relations art-science-technologie.
Chercheur, artiste ?
Il nest pas évident à chacun que le CNRS ou lUniversité
doivent soutenir des recherches sur lart, ou que les institutions culturelles
sont concernées par la science et la technologie. Lart et la science
sont bien distincts dans leurs fins, leur procès, leur tempo, leurs critères.
La science vise la connaissance, lart vise la fabrication dun objet
esthétique. La création artistique tente de maîtriser des
techniques en vue de la construction duvres : elle se rapproche
de lactivité de lingénieur, pour qui Léonard
de Vinci (28) devrait être une figure tutélaire,
mais cette activité est trop souvent envisagée sous un angle exclusivement
matériel et pragmatique. Les sciences pour lingénieur ne
se confondent pas avec le développement : elles alimentent la course
à la technologie, mais elles doivent garder distance et capacité
de réflexion.
Le recours à une démarche scientifique ou technologique ne justifie
en rien la valeur dune musique, qui doit parler pour elle-même.
Il nest que trop tentant de maquiller des options musicales en théories
paraissant revêtir le caractère incontestable de la scientificité.
Comme le disait Varèse, prophète de lart-science et du son
organisé : " Je vous livre des produits finis : dites que vous naimez
pas ma musique, mais ne dites pas quelle est expérimentale "
. Ma musique est destinée au concert, et cest au milieu musical
de lapprécier (29).
De même cest pour sa contribution au savoir et au savoir-faire quune
activité scientifique doit être appréciée. Mes activités
scientifiques et artistiques se sont nourries lune de lautre. La
pratique musicale peut avoir une valeur formatrice et heuristique. Mes recherches
scientifiques ont été portées par des désirs musicaux
: ne pas se satisfaire dagencer des sons préfabriqués, mais
construire - pour ainsi dire composer - le son lui-même ; mettre en scène
les rencontres des sons de synthèse avec les instruments acoustiques
en direct ; jouer sur les mécanismes perceptifs pour faire surgir des
simulacres, des mirages, des êtres labiles, échappant aux contraintes
matérielles, dans un monde sonore illusoire mais évocateur ; faire
en somme de lordinateur linstrument de lharmonie, de la personnalisation
et même du rêve, plutôt que limpitoyable agent duniformisation
auquel on le réduit trop souvent.
La relation de la musique avec la science et la technologie remonte à
lAntiquité.
La connaissance et la pratique de la musique peuvent féconder la recherche
scientifique : elles donnent des points de repère pour létude
du son. La musique est plus quun divertissement, elle engage le corps
et lesprit de lêtre humain : perception, motricité,
cérébralité, sensibilité et affectivité.
Comme la montré récemment le physiologiste allemand Gottfried
Schlaug, une pratique instrumentale précoce développe les structures
de communication entre les deux hémisphères cérébraux.
La musique ouvre des champs détude féconds dans le domaine
brûlant des sciences cognitives (30).
A linstar de la création artistique, la création scientifique
fait souvent appel à une vision sensible, intuitive, synoptique, qui
ramasse toute une démarche discursive. Bien au-delà de la seule
recherche artistique, cest souvent la quête du Beau qui meut le
chercheur de haut vol.
Recherche, pluridisciplinarité, application
Pour être pénétrante, la recherche doit être pointue,
mais elle risque alors de réduire son objet à lextrême
: "la science dit tout sur rien" (31). Bien des
chercheurs ont une culture générale profonde et humaniste... mais
des connaissances scientifiques étroites, ce qui ne les empêche
pas de disserter avec autorité sur dautres secteurs de la science.
Le scientifique ne doit pas se satisfaire dêtre "unidimensionnel"
(32).
Les sciences pour lingénieur ne se bornent pas à décliner
lapplication de connaissances développées dans dautres
domaines de recherche. Certaines ne sont pas organisées en champs disciplinaires
comme les sciences de la nature : leurs études visent dautres types
dobjets. Comme le souligne René Carré, qui a exploré
lui-même les problèmes de la parole de synthèse en relation
avec la linguistique, leur foyer peut être un artefact créé
par lhomme, comme lordinateur pour linformatique (33),
ou un objet véritablement humain, comme la parole ou la musique. Les
vibrations acoustiques sont de nature mécanique : mais leur importance
tient à ce quon les entend, et lacoustique ne peut se réduire
à une branche de la mécanique car elle doit prendre en compte
les facteurs humains, la dimension subjective. La pluridisciplinarité
est tout à la fois "impossible et nécessaire" (34)
: elle est indispensable aux recherches sur la musique qui doivent intégrer
les éclairages de disciplines diverses. Il importe de renforcer les relations
entre les sciences pour lingénieur et les sciences humaines, voire
les sciences de la vie.
Encore faut-il que ces relations soient organiques et quelles nen
restent pas à des rapports hiérarchiques ou ancillaires, réduisant
lapport dune discipline à une prestation de service - "technologique"
ou "subjective".
Il ne faut ni subordonner un champ à un autre, ni laisser les jargons
spécialisés marquer des territoires entre lesquels peuvent naître
méfiance ou mépris. Cest un défi perpétuel,
à contre-courant de profondes tendances identitaires ou catégorisantes,
mais cest la condition pour que les idées ne soient pas distordues
ou appauvries.
Loriginalité et la qualité doivent être les premiers
critères de la recherche, et lévaluation est cruciale. Comme
la démocratie pour Churchill, lévaluation par les pairs
est la plus mauvaise, à lexclusion de toutes les autres. Les évaluations
"administratives" sont injustes et stérilisantes (35).
On se méfie de la pluridisciplinarité - à bon droit : on
craint quelle ne soit lalibi dune recherche de qualité
insuffisante, et quelle attire des charlatans qui tableraient sur la naïveté
de leurs évaluateurs. Je suis bien placé pour voir la tentation
quexercent de telles pratiques condamnables. Il est difficile de maîtriser
plusieurs domaines : sans doute doit-on exiger des chercheurs pluridisciplinaires
technicité et excellence dans au moins une discipline. Cependant la pluridisciplinarité
peut être laborieuse entre spécialistes qui ont des façons
de travailler, des langages ou des jargons différents, ce qui limite
sévèrement la communication. Il est déjà malaisé
de ne pas cloisonner dans sa tête les domaines différents. Tous
les chercheurs ne devraient pas sortir du même moule. La porte de la recherche
est étroite : cela risque de favoriser le recrutement à lUniversité
ou au CNRS de ceux qui savent "se vendre" ou se conformer à
un modèle "idéal" et déliminer les candidats
véritablement originaux. Lorthodoxie et la docilité ne sont
pas des vertus cardinales de la recherche, limpertinence peut être
pertinente. Sans abdiquer rigueur et exigence, il importe de garder des espaces
de liberté et de jeu, de laisser leur chance aux personnes habitées
par des passions, aux pionniers, aux mutants.
Je nai garde de plaider ici pour lamateurisme ou le dilettantisme
: mais, contre le conformisme qui menace, on peut réagir par la mobilité
thématique, trop mal vue en France.
Il faut des généralistes - il en est déminents, comme
le sociologue Edgar Morin ou létho-psychiatre Boris Cyrulnik. Sans
en faire une règle, il faut aussi préserver des marges pour que
certains individus hybrides, mobiles et bi-frons comme Janus puissent relever
dau moins deux disciplines, sans être regardés comme traîtres
ou caméléons (36). On peut exercer deux métiers
avec compétence. Fermat était magistrat. Pasteur navait
pas une formation de biologiste. Mendel était prêtre, Wegener météorologue.
Max Delbrück ou Gerald Harris ont eu une uvre comme physiciens nucléaires,
puis comme biologistes. Georg von Bekesy, prix Nobel de médecine pour
ses travaux sur laudition, était ingénieur de télécommunications,
tout comme Bela Julesz, lexplorateur de la "vision cyclopéenne".
Ces chercheurs ont dailleurs travaillé seuls ou en très
petits groupes, alors quon cherche le plus souvent à rassembler
de vastes équipes dans de grands laboratoires : mais cest au risque
de noyer les individualités ou les thèmes de recherche insolites
et indisciplinés. Les innovations décisives sont souvent accomplies
par des individus isolés ou de très petits groupes (37).
Une certaine planification de la recherche est sans doute nécessaire,
mais il faut laisser des marges à lerrance : la véritable
innovation déborde les cadres prévus. Il peut donc être
stérilisant de piloter les recherches par laval. On attribue souvent
aux chercheurs français la responsabilité dun déficit
dapplications.
Bien des efforts restent à faire pour améliorer le transfert,
cest une responsabilité qui incombe aux chercheurs mais plus encore
à lindustrie, à qui il revient de prévoir la demande
et dassimiler les innovations. Dans les industries musicales, que doccasions
manquées en France depuis trente ans !
Art-Science-Technologie
La pluridisciplinarité concerne de multiples domaines. Peut-être
est-ce dans les relations art-science-technologie quelle présente
les plus grandes difficultés. Actuellement les arts sont très
peu présents en France dans la recherche scientifique et technologique.
Pourtant les enjeux de ces relations sont multiples et importants.
Monsieur le Ministre, vous êtes tout spécialement conscient de
ces enjeux, et vous mavez fait lhonneur de me demander une étude
sur ce sujet. Je me permets de rappeler les attendus du rapport que je vous
ai remis à lautomne dernier, afin dénoncer quelques
raisons qui militent pour renforcer les activités de recherche, de développement
et de formation associant art, science et technologie (AST).
La recherche artistique vise bien sûr la création artistique. Lexpression
artistique ne peut tourner le dos à son époque et exclure les
acquis scientifiques et technologiques de son temps.
Les exigences de lart et les connaissances opératoires des artistes
ont de tout temps stimulé et inspiré la recherche scientifique
et linnovation technologique bien plus quon ne le croit généralement.
Jai souvent développé ce point important en ce qui concerne
la musique, de lorgue à lordinateur, en passant par la notation
musicale qui aurait selon Geoffroy Hindley suscité lapparition
en Occident des coordonnées cartésiennes.
Très souvent les applications artistiques ne sont pas prises au sérieux,
les arts étant vus comme inutiles ou accessoires. Pourtant les enjeux
économiques de la recherche artistique sont considérables, à
un moment où les nouvelles technologies de linformation et de la
communication connaissent un développement explosif. Les applications
de la recherche en art concernent lactivité artistique professionnelle
mais aussi léducation et les loisirs. Les arts alimentent des industries
culturelles au marché potentiel très important (38).
De la confrontation entre lexigence et la capacité créatrice
et la puissance analytique et technique peuvent naître des possibilités
neuves et riches. Il est important de faire cohabiter et interagir dans certains
lieux une logique artistique, une logique scientifique et une logique technologique.
Mais il est difficile en France de justifier laccueil dans les laboratoires
dartistes dont les pratiques nont pas de reconnaissance universitaire.
Il est tout aussi difficile de légitimer et dévaluer les
recherches touchant au domaine de la création artistique, qui na
pas sa place à luniversité ou dans les organismes de recherche.
Dans notre pays, cest le ministère de la culture qui assume les
missions et les compétences concernant la pratique artistique. La recherche
relève dun autre ministère. Toutes les missions - recherche,
application, pédagogie, création artistique, diffusion - doivent
être également prises au sérieux et assumées avec
compétence. Il faut donc donner une réponse institutionnelle à
ce problème de cohabitation et rendre possible en France des démarches
analogues à celles du Center for Computer Research in Music and Acoustics
de Stanford University, du Media Lab du M.I.T. ou du Zenter für
Kunst und Medien Technologie de Karlsruhe.
Il y a un marché considérable lié aux biens culturels.
Mais luvre dart ne se réduit pas à un objet
dagrément, de commerce, elle nest pas une marchandise. Lart
authentique et original est rarement rentable à court terme, il ne se
juge pas à laudimat ou à lapplaudimètre, il
ne se prête pas aux stratégies dun marketing qui lance les
"tubes" comme des lessives. Lobsession du profit immédiat
risque détouffer lart et la culture et de tuer la poule aux
ufs dor. Je cite Pierre Bourdieu, défendant en octobre dernier
lexception culturelle devant une assemblée de responsables des
médias : " réintroduire le règne du commercial dans
des univers qui ont été construits, peu à peu, contre lui,
cest mettre en péril les uvres les plus hautes de lhumanité,
lart, la littérature et même la science ".
Le rôle de lartiste est décisif pour subvertir les notions
de productivité et de marché, de compétition ou de domination
: mais les démarches de refus, de "déconstruction" sont
vite marginalisées ou récupérées, elles ne suffisent
pas à suggérer un changement, une alternative. De façon
plus positive, lartiste peut aider à faire émerger des figures
originales, des formes neuves de spectacle, de relation, de participation, proposer
des modèles, des images, des constructions sonores à même
de renouveler, recréer ou raviver les mythes dans une nouvelle perspective
: pas seulement un échantillon ou une dérision, mais une nouveauté
vectorielle, capable dentraîner, de modifier une vision du monde.
Ces enjeux intellectuels concernent le monde de la recherche. Hugues Dufourt
propose de considérer "lart comme le lieu et le ferment dune
dynamique historique, celle de notre société ... Lart nest
pas un gadget pour classes supérieures ni seulement un marché
à protéger, ou bien il lest autant que la recherche scientifique
dans les laboratoires de pointe. Lart est le relais et le ferment de valeurs
aux enjeux désormais planétaires" (39).
Les disciplines sont multiples, lhomme nest pas unidimensionnel,
mais il est Un. La science vise à une connaissance, même si cest
de la puissance de ses applications quelle tire son prestige social. Lart
est lui aussi un mode de connaissance : plutôt quà décrire,
il cherche à suggérer un monde qui pourrait être; "artisanat
métaphysique", gratuit et fantasque, il est moins démuni
que la science pour aborder ce qui nous dépasse. La recherche artistique
implique lexploration de nos limites (40), linvestigation
de nos caractéristiques propres, de notre nature humaine et de notre
place dans le monde.
Il y a moins de chercheurs morts que vivants.
Si les arts, qui laissent dune civilisation les traces les plus durables
et les plus parlantes, cherchaient refuge frileusement hors de la science et
de la technologie, si présentes dans nos sociétés, sils
ne faisaient que refléter lappétit ambiant de consommer
et de vendre, quelle image notre époque laisserait-elle delle-même
?
Notes
(1) - "Qui n'honore pas la musique n'est
pas digne de voir le jour" (Ronsard).
(2) - Au début du XVIIe siècle, Francis Bacon,
chancelier d'Angleterre, impressionné par le développement scientifique
de son temps, avait dépeint sous ce titre un continent utopique, lieu
en particulier d'étonnantes nouveautés sonores : "Nous faisons
toutes les expériences relatives aux sons et à leur génération
..." . De ces textes prémonitoires, j'avais tiré le fil conducteur
d'une exploration de l'univers du son numérique et de ses possibilités
musicales, présentée en 1988 à la Fondation Maeght avec
le concours de Michel Redolfi pour la scénographie sonore et Bruno Meyssat
pour la scénographie lumineuse.
(3) - J'admire d'ailleurs deux chercheurs du CNRS pour leur
oeuvre concernant la musique. L'un est Simha Arom, instrumentiste et ethnomusicologue,
dont les travaux inventifs sur les polyphonies et les rythmes d'Afrique ont
bouleversé nos conceptions et marqué les uvres récentes
de Ligeti. L'autre est Hugues Dufourt, compositeur de haut vol et philosophe,
qui a entrepris une magistrale histoire sociale de la musique, prenant en compte
les implications actuelles des développements des sciences et des technologies.
(4) - Deux disciplines qui étaient dans les limbes lorsque
j'ai commencé mes recherches dans les années 1960 - le mot informatique,
apparu en 1962, n'avait pas encore droit de cité.
(5) - Après Michel Combarnous et Jean-Claude Charpentier.
(6) - Je devrais aussi citer nombre d'interprètes, irremplaçables
partenaires de création, et d'abord Irène Jarsky, mais aussi Denise
Mégevand, Mari Kimura, Georges Pludermacher, Roberto Fabbriciani,Pierre-Yves
Artaud, Michel Portal, Daniel Kientzy, Michel Lethiec ...
(7) - Les Grecs antiques le disaient déjà : ce
qui est beau est difficile.
(8) - Huguette Goullon, professeur à l'Ecole Normale
de Musique, m'a fait observer qu'on peut trouver quel est le tempo juste dune
uvre en y repérant certains passages qui ne sonnent bien quà
ce tempo : "Dieu est dans les détails".
C'est Gerald Bennett qui m'a fait connaître cet apophtegme de Ludwig Mies
Van der Rohe - qui a écrit aussi "Less is more".
(9) - Son fils Michel Imberty, le musicologue des Ecritures
du temps, ancien Président de l'Université de Nanterre, fut aussi
élève de Robert Trimaille.
(10) - Pour décomposer une décroissance radioactive
complexe, similaire à la décroissance du son dans une salle, nous
eûmes recours à une "calculatrice" IBM 650 disponible
à l'ONERA - on ne parlait pas encore d'ordinateur - une machine fort
peu conviviale et qui nous paraissait ultra-rapide : pourtant il lui aurait
fallu un quart d'heure pour faire la transformée de Fourier d'une période
de son.
(11) - A partir des années 1970, le GRM adopta l'informatique
avec les recherches du regretté Bénédict Mailliard et de
Jean-François Allouis, Hugues Vinet, Emmanuel Favreau.
(12) - Il fut déterminant aussi, nous l'apprîmes
plus tard, pour John Chowning, jeune musicien qui cherchait à Stanford
des chemins nouveaux.
(13) - Au titre de laquelle j'avais un parrain, Jacques Dondoux,
ingénieur général du CNET, qui devint plus tard directeur
général des Télécommunications.
(14) - "La preuve du gâteau n'est pas dans la recette,
mais dans la dégustation". Dès 1968, j'ai milité pour
l'insertion occasionnelle de disques dans certaines revues comme le Journal
of the Acoustical Society of America. A l'occasion de l'attribution de cette
médaille, Pierre Suquet, directeur du Laboratoire de Mécanique
et d'Acoustique, a eu l'idée de réaliser une plaquette comportant
des échantillons sonores. Lors de la cérémonie, je présenterai
des illustrations musicales.
(15) - John Pierce
(16) - En France, il attira l'attention des acousticiens Emile
Leipp, Pierre Liénard et René-Guy Busnel, éminent spécialiste
de la communication acoustique animale.
(17) - Cette pièce entièrement de synthèse,
réalisée aux Bell Laboratories, fut commandée par le GRM,
où Chiarucci et dautres s'intéressaient à nos études.
(18) - Je publiai ces expériences en français,
conformément à une recommandation gouvernementale. Au Congrès
International d'Acoustique en 1971, plusieurs acousticiens connus mais non francophones
quittèrent la salle dès qu'ils m'entendirent parler français,
sans avoir entendu le moindre exemple sonore , et ces travaux restèrent
longtemps ignorés dans la littérature scientifique anglophone.
(19) - Ces sons ont une structure fractale, donnant lieu à
des effets similaires à une stroboscopie - battement entre l'intervalle
d'autosimilarité et l'intervalle d'octave, très prégnant
pour l'auditeur. De la même famille que Benoît Mandelbrot, Jacques
Mandelbrojt, qui vit à Marseille, physicien théoricien et peintre,
observe que les belles images fractales relèvent moins de lart
que de lobjet trouvé.
(20) - Dans les années 1970, le plan calcul fit perdre
un temps considérable à nombre de chercheurs de laboratoires publics,
obligés de choisir des ordinateurs "français" souvent
décalqués de modèles étrangers anciens et d'essuyer
les plâtres en écrivant eux-mêmes des logiciels qui auraient
dû être fournis avec le matériel.
(21) - Il faut rester vigilant sur la gêne voire la paralysie
que peuvent causer des contraintes administratives dont la rigueur est rarement
justifiée. Je ne peux faire réparer par le revendeur l'ordinateur
que j'utilise, son marché étant clos. Aux Etats-Unis, les chercheurs
échappent à ces tracasseries, et cela accroît leur efficacité.
(22) - Robert Tanner et Benjamin Bladier y avaient illustré
l'acoustique musicale.
(23) - Pierre Suquet en est aujourd'hui le directeur.
(24) - Au moment de terminer ce texte, j'apprends avec tristesse
le décès prématuré de Mohammed Mebkhout, qui fit
tant pour promouvoir à Luminy une recherche de qualité.
(25) - Dès 1976, le département Ordinateur de
l'IRCAM dialoguait par mél avec le CCRMA de Stanford.
(26) - A l'invitation de Barry Vercoe.
(27) - Ce DEA à vocation nationale, suscité par
diverses institutions françaises pour pallier labsence dune
filière universitaire préparant aux recherches musicales, bénéficie
du soutien du Ministère de la Culture. Les universités cohabilitées
sont lUniversité de la Méditerranée et lUniversité
Paris VI. LIRCAM accueille la plupart des enseignements théoriques
: lenseignement a été coordonné par Philippe Depalle
puis Olivier Warusfel. Le DEA ATIAM attire de nombreux candidats, et les débouchés
ne manquent pas : mais des problèmes subsistent concernant le financement
et la répartition des étudiants, qui rechignent à quitter
Paris pour leur stage ou leur thèse.
(28) - On ignore souvent que Léonard de Vinci était
aussi un musicien apprécié.
(29) - J'ai collaboré avec des institutions musicales,
notamment en France le GRM, l'IRCAM, le CIRM, le GRAME, le Groupe de Musique
Expérimentale de Bourges, précieux forum international, et surtout
le Groupe de Musique Expérimentale de Marseille, aujourd'hui Centre national
de création musicale. J'ai la grande chance de recevoir de France et
de l'étranger des reconnaissances - commandes musicales, distinctions
dont le Grand Prix National de la Musique.
(30) - Autour de Tsutomu Nakada et Pierre Divenyi, les participants
d'un récent congrès Neurology of Music au Japon ont insisté
sur la pertinence des comportements musicaux pour l'étude du cerveau.
(31) - Victor Hugo
(32) - Suivant le terme d'Herbert Marcuse.
(33) - L'informatique n'est pas seulement une branche de l'électronique
ou des mathématiques : c'est une des sciences de l'artificiel selon Herbert
Simon ; elle suscite des pratiques nouvelles, comme l'a souligné Bernard
Stiegler.
(34) - Pour reprendre une expression de Pierre Schaeffer, qui
le premier institutionnalisa un "Groupe de recherches musicales".
(35) - Le comptage des publications dites "à comité
de lecture" n'est pas une panacée universelle : l'une de ces revues,
fort prestigieuse, refusa le premier article de Maiman sur l'effet laser. Suivant
les disciplines, d'autres modes de transmission doivent être pris en compte.
Le problème des brevets subsiste. Pourquoi l'Europe se brime-t-elle en
interdisant de breveter ce qui est publié, alors qu'aux Etats-Unis une
publication permet de prendre date et de disposer d'un an pour déposer
le brevet ?
(36) - Comme la chauve-souris de La Fontaine : "je suis
oiseau, voyez mes ailes ; je suis souris, vive les rats !"
(37) - C'est avec stupeur que j'ai entendu un responsable haut
placé proclamer en 1996 : "une recherche isolée n'est pas
pertinente". Quid des chercheurs qui viennent d'être nommés,
sans parler de Newton, isolé dans son village, d'Einstein, de Lévi-Strauss
...
(38) - Comme le souligne Bernard Bovier-Lapierre, économiste
de la culture.
(39) - In "Autopsie de lavant-garde. Art et société
: la fin dun clivage." Contrechamps n° 3, 1984, pp. 196-205.
(40) - Notre monde intérieur est immense, pas plus exigu
qu'un trou de serrure : tout change, observe Cocteau, quand on approche l'il
!