Autonomie : Le CNRS pilote d’un nouveau PPR

CNRS

Alors que le gouvernement prépare une loi « Grand âge et autonomie », le CNRS pilote un nouveau programme prioritaire de recherche sur ce domaine qui mobilise des scientifiques de nombreuses disciplines.

Si la pandémie de Covid-19 a fait prendre conscience de la vulnérabilité des plus âgés et des plus fragiles, elle a aussi mis en lumière l’impact des inégalités et les besoins d’intervention publique à leur égard. C’est dans ce contexte que le gouvernement a demandé au CNRS de piloter un nouveau programme prioritaire de recherche (PPR) sur l’autonomie, financé à hauteur de 35 millions sur une durée de 5 ans.

« L’autonomie est une notion utilisée dans de nombreux secteurs et disciplines », souligne Claude Martin, directeur de recherche en sociologie au Laboratoire ARENES1 et président du conseil scientifique du nouveau PPR Autonomie. Ce dernier rapproche le terme « autonomie » d’autres notions comme le « care », la « fragilité », la « dépendance » ou encore la « vulnérabilité ». Si ce PPR vise à lancer des recherches d’impacts en terme de grand âge ou de situation de handicap, il voit plus large, car « l’autonomie concerne tout le monde », même si elle attire l’attention quand elle est entravée ou perdue. En exemple, l’accès aux outils numériques durant le confinement qui a pu mener à des décrochages au sein de certaines catégories de la population.

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Interface du système de surveillance Homecare, permettant de localiser une personne âgée et/ou dépendante dans son lieu de vie et de détecter tout signe de danger. © LAAS/CNRS Photothèque

Les quatre PPR du CNRS

Les programmes prioritaires de recherche s’inscrivent dans le cadre du programme d’investissement d’avenir (PIA)2 du gouvernement. L’objectif ? Consacrer des budgets importants du ministère de l’Enseignement Supérieur, de la Recherche et de l’Innovation sur des thématiques prioritaires. Le PPR Autonomie est le troisième piloté scientifiquement par le CNRS, après le PPR MOPGA3, porté par Stéphane Blanc4 - qui a fait suite à l’appel du président de la République française, Emmanuel Macron, aux chercheurs à se mobiliser dans la lutte contre le réchauffement climatique en juin 2017 – et le PPR Sport de Très Haute Performance, lancé en 2019 dans le cadre des futurs Jeux olympiques et paralympiques de 2024, organisés à Paris et porté par Vincent Nougier5. Un quatrième PPR sur la thématique des océans, piloté conjointement par l’Ifremer6 et le CNRS sera lancé en 2021. 

« Les PPR doivent définir des questions scientifiques en mettant sur la table des moyens importants, sur une durée longue, le tout pour apporter des réponses significatives à des enjeux jugés prioritaires », explique Alain Schuhl, directeur général délégué à la science du CNRS. Chacun dispose d’un conseil scientifique qui se met d’accord sur des défis et sur une stratégie. Initié le 1er septembre 2020, celui du PPR autonomie est composé de 16 personnalités scientifiques venant des grands organismes de la recherche française, de directions scientifiques d’organismes du champ de l’autonomie, toutes soucieuses de défendre l’interdisciplinarité tout en venant de disciplines variées comme le droit, l’épidémiologie, la sociologie, la philosophie, la démographie, la santé publique, la biologie du vieillissement, la science politique ou encore l’informatique. « Nous avons construit un conseil scientifique représentant tous les acteurs et incluant une vision proche de la société grâce aux sciences humaines et sociales », note Alain Schuhl. « Ce conseil est clé pour définir l’attribution des financements », ajoute Claude Martin, pointant en exemple les questions d’infrastructure, telles que le besoin en « ressources humaines » pour le « traitement des données » et l’animation scientifique permanente, mais également l’équilibre à trouver entre appels à projet et appels à manifestation d’intérêt pour inciter à des regroupements d’équipes en consortium.

Les données, une priorité

« Le conseil scientifique a formulé trois priorité pour le PPR », explique Claude Martin. La première, concevoir des développements scientifiques pensés avec et pour les populations concernées. « Cela implique de prendre en compte l’hétérogénéité des populations tant en termes d’âges, de générations, de situations de santé, d’environnements ou encore de ressources », ajoute-t-il. Un travail qui se fera en lien avec un comité de programme impliquant des parties prenantes ou représentants des « usagers ».

La deuxième est de « mobiliser les ressources du PPR pour renforcer les structures et infrastructures pour la recherche dans le domaine de l’autonomie », avec en premier lieu la question des données. « L’autonomie est un domaine pour lequel existent des données de diverses sortes, quantitatives et qualitatives et provenant de multiples sources, y compris administratives. Il est essentiel de réaliser une cartographie de l’existant, mais également d’acquérir de nouvelles données », souligne Mokrane Bouzeghoub, directeur adjoint scientifique à l’Institut des sciences de l’information et de leurs interactions du CNRS et membre du conseil scientifique. Après un état des lieux, le conseil scientifique souhaite rassembler des chercheurs et spécialistes de la statistique publique pour définir une « stratégie globale » tenant compte de l’identification des difficultés et des besoins de la communauté en matière de production, d’accès et de traitement des données pertinentes.

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Programmation d'un robot Nao (SoftBank Robotics) utilisé dans le cadre de Rob’Autisme. Ce programme à destination des adolescents présentant des troubles du spectre autistique (TSA) propose un accompagnement thérapeutique basé sur la médiation robotique, culturelle et artistique. © Jean-Claude MOSCHETTI/LS2N/CNRS Photothèque

Quatre défis à relever

La troisième priorité pour le conseil scientifique est d’identifier les principaux défis de la thématique de l’autonomie pour la recherche.  Les 16 membres en ont retenu quatre. Le premier : définir l’autonomie et les modalités de sa mesure et de sa compréhension. « Cette définition même de l’autonomie est centrale », souligne Anne Marcellini, chercheuse en sociologie des activités physiques adaptées et professeure à l’université de Lausanne et membre du conseil scientifique. Pour elle, la question est de savoir « comment les évolutions sociales participent à désigner des personnes comme en manque ou en perte d’autonomie ». Les environnements dans lesquels vivent les personnes (leurs conditions de travail, d’habitat, la proximité ou non de services, etc.) peuvent entraver leur capacité d’agir et de décider pour elles-mêmes.  Comprendre ce que signifie l’autonomie selon différentes approches scientifiques peut permettre à « la recherche d’aider ces personnes à surmonter les obstacles à l’autonomie. »

Le second défi interroge d’ailleurs les « situations et expériences d’autonomisation et de réduction de l’autonomie ».  Le meilleur moyen de comprendre la manière dont les transformations sociales en cours ou certaines épreuves de la vie impactent le sentiment d’être autonome et en capacité d’agir et de choisir, consiste à étudier précisément les expériences des personnes concernées, qu’elles soient confrontées à une situation de handicap ou à certains effets du vieillissement. L’objectif est de penser en termes de prévention et d’aménagements des milieux de vie. Le troisième défi consiste à étudier la conception des politiques publiques en matière d’autonomie à l’échelle nationale et internationale – qu’il s’agisse des politiques dédiées à l’autonomie, mais également les politiques de la ville, du logement ou de l’éducation, ou encore les acteurs impliqués tels que le secteur public, les structures familiales, le milieu associatif, etc… Enfin, le dernier et quatrième défi vise à « interroger la conception, la réception et les expérimentations de dispositifs innovants d’accompagnement de l’autonomisation », notamment dans les champs biomédical, social, technologique, de l’information et de la communication.

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L'Institut de la vision (CNRS/Sorbonne Université/Inserm) équipe un participant de marqueurs réfléchissants pour de la capture du mouvement, au sein de la rue artificielle Streetlab, plateforme pour l’amélioration de la mobilité des personnes déficientes visuelles. © Christophe HARGOUES/Institut de la Vision/CNRS Photothèque

Des premières recherches lancées fin 2021

Tout au long du PPR, le conseil scientifique se nourrira de conseils et avis extérieurs en faisant appel aux parties prenantes de l’autonomie en consultant notamment trois collèges : académique, des représentants des usagers et des grandes associations, et des experts étrangers. Le conseil scientifique présentera ses premières orientations dans un esprit de consultation « afin de connaitre les retours et attentes de la communauté pour amender les thématiques du PPR », ajoute le directeur général déléguée à la science du CNRS.

Les opérations du PPR devraient être lancées assez rapidement avec les premiers appels d’offre des défis 1 et 3, suivi des défis 2 et 4 qui « devraient justifier des investissements plus lourds », indique Alain Schuhl. Concrètement, le CNRS souhaiterait « qu’un premier appel à projet soit lancé en juin et que de premières opérations de recherche soient financées fin 2021. » Ce PPR est un projet qui « entend déboucher sur des applications », souligne Claude Martin indiquant qu’il « permettra de donner les orientations et les perspectives de recherche sur les 10 ans à venir », mais également sur « la façon dont est pensée l’autonomie. »

  • 1. CNRS/EHESP/Sciences Po Rennes/Université Rennes 1.
  • 2. Initié en 2010, le Programme d’investissements d’avenir a pour objectif d’accroître la compétitivité française en encourageant l’innovation.
  • 3. Make Our Planete Great Again.
  • 4. Stéphane Blanc est le directeur de l’Institut écologie et environnement du CNRS depuis le 1er mars 2021.
  • 5. Vincent Nougier est professeur à l'Université Grenoble Alpes et chercheur au laboratoire Technique de l'ingénierie médicale et de la complexité (CNRS/Université Grenoble Alpes).
  • 6. L'Institut français de recherche pour l'exploitation de la mer (Ifremer) est spécialisé en sciences et technologies marines et s’inscrit dans une double perspective de développement durable et de science ouverte. Il mène des recherches, produit des expertises et crée des innovations pour protéger et restaurer l’océan, exploiter ses ressources de manière responsable, partager les données marines et proposer de nouveaux services à toutes les parties prenantes.

La 5e branche

Elément de contexte majeur de ce PPR, la future loi « Grand âge et autonomie » annoncée par le président de la République en juin 2018, préfigure la création d’une cinquième branche dédiée de la Sécurité sociale qui sera gérée par la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA). Cette dernière bénéficiera d’un financement propre à partir de 2021, soit 28 milliards d’euros issus de la contribution sociale généralisée (CSG).

Autonomie et valorisation au CNRS

Le CNRS a soutenu de nombreux projets de valorisation en lien avec l’autonomie via sa Direction générale déléguée à l’innovation et ses différents outils de soutien à l’innovation. En exemple, le projet Collective Science - porté par Fabienne Cazalis, chercheuse au Centre d'analyses et de mathématiques sociales1 et soutenu par le programme de prématuration du CNRS. Collective Science propose un outil pour cartographier les capacités cognitives des individus présentant des troubles autistiques afin de favoriser l’inclusion sociale et scolaire. Le projet Myotact - porté par Matthieu Guemann et Christophe Halgand, chercheurs à l’Institut de neurosciences cognitives et intégratives d’Aquitaine2 – a été soutenu par le programme RISE et a bénéficié d’un financement de prématuration. L’invention est destinée à améliorer l’apprentissage du contrôle des prothèses pour les personnes victimes d’amputation. Les laboratoires du CNRS ont également réalisé plusieurs transferts de technologie sur le thème de l’autonomie telles que « NoraTest » - un outil de diagnostic de la maladie d’Alzheimer - avec la société Alzohis ; ou la technologie « QyScore » - un logiciel d’analyses d’images pour visualiser quantitativement l’évolution de maladies du système nerveux central – avec la société Qynapse.

  • 1. CNRS/EHESS.
  • 2. CNRS/Université d’Aquitaine.