Le général de corps aérien Jean-François Ferlet, directeur du renseignement militaire, Antoine Petit, président-directeur général du CNRS et l’ingénieur général Caroline Gervais, responsable du projet Intelligence Campus

Signature d’une convention entre le CNRS et la Direction du renseignement militaire

CNRS

Suite à l’appel attentats-recherche lancé le 18 novembre 2015 par le CNRS, ce dernier et la Direction du renseignement militaire ont mis en place une collaboration concrétisée par la signature d’une convention entre les deux parties le jeudi 30 mai 2018. A l’origine de ce partenariat, qui va aujourd’hui bien au-delà, les sciences humaines et sociales dont l’expertise de terrain des chercheurs permet une vision complète de situations géostratégiques complexes. Retour sur ce partenariat avec Fabrice Boudjaaba, directeur adjoint scientifique de l’Institut des sciences humaines et sociales.

Que représente la signature de cette convention entre la Direction du renseignement militaire (DRM) et le CNRS dans le cadre de l’appel attentats-recherche?

L’appel attentats-recherche est une expérience inédite qui a suscité un réel intérêt. Parmi toutes les institutions non-académiques ayant répondu à l’appel, le renseignement militaire est une de celles avec laquelle le CNRS a construit la coopération la plus avancée. Aujourd’hui, cela aboutit à la signature d’une convention pour formaliser les aspects de cette collaboration.

Qu’est-ce que prévoit cette convention ?

La convention couvre trois points principaux.

La demande initiale du renseignement militaire portait sur des besoins en expertise en sciences humaines et sociales. La DRM est un service de l’Etat qui travaille principalement sur des régions lointaines, mais ces agents pris dans l’urgence de leurs missions, disposent rarement des cadres intellectuels de compréhension globale. La convention formalise la mise en place de petits ateliers entre les analystes de la DRM affectés à la surveillance de tel ou tel territoire et les chercheurs des Unites mixtes de recherche CNRS spécialistes de ces régions lors de séminaires-discussions.

La DRM a également un grand besoin de recrutement et de formation. Elle met actuellement en place le projet « Intelligence Campus » pour lequel elle a décidé d’associer, non pas uniquement le CNRS, mais également un certain nombre d’universités pour créer une filière de formation sur le Renseignement. Le « campus » disposera d’une dimension recherche et partenariat industriel. C’est bien dans ce cadre-là que le CNRS pourra apporter une expertise sur les réponses des entreprises aux défis technologiques lancés par la DRM et l’aider à apprécier les offres des industriels dans des domaines de pointe pour lesquels le CNRS sait identifier ce qui relève réellement d’innovations technologiques.

Enfin, la convention permet le développement d’une coopération de recherche au sens strict du terme. On peut par exemple imaginer à l’avenir un appel à projet commun entre le CNRS et la DRM cofinancé par les deux parties. Il s’agira notamment dans ce cadre de permettre l’accès des chercheurs à certaines données sensibles des renseignements militaires - accès pour lequel il est indispensable d’être encadré par une convention afin de disposer d’un cadre légal.

Quelle expertise le CNRS, et plus particulièrement les sciences humaines et sociales, apportent à la DRM ?

Il ne s’agit pas pour la recherche de faire du renseignement. L’expertise CNRS repose surtout sur ses ressources et ses contributions majeures dans le domaine des études aréales.

Le CNRS bénéficie en effet de spécialistes reconnus, en partie formés au sein du réseau des Unités mixtes des instituts français de recherche à l’étranger (Umifre). Ces chercheurs sont des experts du terrain, qui, au-delà des connaissances de leur champ de recherche précis, disposent d’une réelle et profonde connaissance du pays.

Les analystes du renseignement militaire, qui quotidiennement regardent des images satellites et aériennes et brassent des données de nature très variées, sont très compétents sur le plan technique mais manquent d’un arrière fond de connaissances des régions sur lesquelles ils travaillent. Le renseignement militaire a ainsi besoin d’un éclairage sur le fonctionnement global de ces sociétés. Les interactions entre chercheurs CNRS et analystes de la DRM donnent lieu à des échanges intéressants ; les analystes ont des connaissances factuelles sur certaines zones du monde dont le public habituel de ces chercheurs disposent rarement

Il faut ajouter que la signature de cette convention intervient à un moment où le CNRS et les sciences humaines et sociales ont développé, en parallèle, un certain nombre de relations structurelles avec le Ministère de la défense, avec notamment la signature d’un accord-cadre en janvier 2017 autour d’un plan sur l’enseignement supérieur et la recherche sur des questions de défense et stratégie.

Pouvez-vous nous donner des exemples de recherches au CNRS qui intéressent la DRM ?

Plusieurs recherches peuvent intéresser la DRM. Nous avons fait une présentation générale des recherches aux CNRS lors d’une première rencontre en octobre 2016. Les questions liées à l’Intelligence artificielle sont évidemment centrales.

Les recherches sur la reconnaissance automatique d’image intéressent particulièrement le renseignement militaire. En effet, leur principal problème du renseignement aujourd’hui n’est pas le manque d’information, mais bien le trop plein d’information qui peut submerger et finalement paralyser l’outil de renseignement. Le traitement du signal ou encore les techniques d’analyse de données de nature variée sont également des axes de recherche qui intéressent particulièrement la DRM.

Plusieurs ateliers en sciences humaines et sociales ont-été mis en place depuis la première prise de contact avec la DRM en 2016. Pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet ?

Jusqu’à ce jour, cinq ateliers tout à fait informels (en Syrie, Chine, Iran, Égypte et Russie) ont été mis en œuvre au cours de l’année 2017 suite aux demandes de la DRM. Les ateliers se font sous la forme de discussions très libres entre analystes et chercheurs. Il n’est pas question pour ces derniers d’apporter au renseignement militaire des réponses clés en main ou des informations factuelles, mais plutôt de proposer un regard distancié.

Ces ateliers, pour les chercheurs, participent également à la valorisation de la science et s’inscrivent plus généralement dans l’idée que la recherche est une ressource pour l’action publique, les chercheurs d’un organisme public apportant des ressources et une expertise à une autre institution publique.