n° 269I nOVEMbrE-DécEMbrE 2012 Portrait | 29 w Par LAUrE cAILLOcE « Je suis passionné sur le sujet. Les industriels ne sont pas en Gdernières années. Son article de vue les applications sur fruits et légumes (grâce à la capture dereste. Les premiers produits utilisant latechnique LbL apparaissent au début desannées 2000 : les lentilles de contact avecrevêtement LbL hydrophile, ou encore lesfilms pour prolonger la conservation desde recherche fondamentale,mais je ne perds jamaisop 10 des publications lesero Decher figure dans letplus citées en chimie ces dix« Fuzzy Nanoassemblies : Toward Layered Polymeric Multicomposites1 », lesquelles mes découvertes l’éthylène qui accélère leur mûrissement). vient de passer la barre des 5 000 cita- . » fine la technique. Il cherche notamment-Gero Decher ne s’en tient pas là et peaupeuvent déboucherScience, publié en 1997 dans la revue tions. Il faut dire que l’Allemand de à accélérer le processus de fabrication, 56 ans, professeur à l’université de encore trop long à son goût. En effet, Strasbourg et chercheur à l’institut fondamentale, mais je ne perds jamais de chaque couche exige plusieurs minutes de Charles-Sadron du CNRS, est à l’ori- vue les applications sur lesquelles mes dé- trempage dans un bain, et il faut donc une gine d’une petite révolution dans le couvertes peuvent déboucher », témoigne journée entière pour obtenir un revête- domaine des matériaux : les multi- Gero Decher. ment d’une cinquantaine de couches. En couches de polyélectrolytes. Appliqués 2005, il publie un article collectif dans sur des matériaux, ces films, véritables techniQue à fortPotentiel lequel il décrit une nouvelle technique, la « millefeuilles moléculaires », sont ca- À la fin de son contrat à Mayence, il se pulvérisation, et la compare au trempage. pables de donner des propriétés nou- met en quête d’un poste permanent. Et Ce faisant, il pulvérise… des records de velles aux surfaces qu’ils recouvrent : pose finalement ses béchers, en 1995, à vitesse !« Utiliser un spray permet d’aller catalytiques, anticorrosives, antisalis- l’université Louis-Pasteur de Strasbourg. cent fois plus vite que par trempage », sou- sures, ignifuges, antibactériennes, « J’étais prêt à aller travailler n’importe ligne-t-il. Mieux, cela autorise l’applica- anticoagulantes… où sur la planète. Ma femme m’a suivi tion de films multicouches sur de grandes en Alsace. La biculturalité de la région, surfaces : des voitures, par exemple, ou s’affranchirDes iDées reçues si proche de l’Allemagne, nous a séduits. des vitres sur lesquelles on voudrait La découverte de Gero Decher part Aujourd’hui, mes enfants sont bilin- construire un film de blindage. d’un principe connu des manuels de gues ! » se réjouit-il. C’est au sein de chimie depuis longtemps : la plupart cette faculté, à l’institut Charles- aller 100 foisPlus vite des matériaux portant à leur surface des Sadron, qu’il lance l’équipe « multi- En 2010, la pulvérisation simultanée de charges électriques, des molécules de couches de polyélectrolytes ». Son fa- deux substances accélère encore le pro- charge opposée peuvent venir s’y fixer. meux article fondateur paraît dans cessus, de 5 à 100 fois selon les maté- Les films multicouches décrits par Gero Sciencedeux ans plus tard. Il concerne riaux utilisés ! Aujourd’hui, s’il est tou- Decher empilent ainsi les couches : po- le dépôt couche par couche (appelé jours soucieux d’améliorer le dispositif, sitive, puis négative, puis positive… et aussi « LbL » pour« Layer by Layer ») Gero Decher explore avec son équipe ainsi de suite ! Mais alors, où est l’inno- et décrit tout le potentiel de cette tech- l’étendue des applications possibles du vation ?« Jusqu’au début des années 1990, on s’était contenté nique : fait notable, elle peut être utili- LbL : membranes de nanofiltration, de créer une seule couche, sans voir l’intérêt de poursuivre, sée avec des couches biofonctionnelles, couches conductrices, ou encore dispo- explique le chimiste. Ce n’était écrit nulle part, mais le sens comme des protéines ou de l’ADN, ce sitifs magnétiques. Les films n’ont pas commun voulait que la deuxième couche, si elle parvenait à qui ouvre la voie à des applications en livré tous leurs secrets. se créer, décrocherait la première. » biologie et en médecine. De cette 1.Science,29août1997,vol.277,n°5330,pp.1232-1237. Gero Decher, alors jeune chercheur à la faculté de façon, on peut rendre biocompatibles 2.UnitéCNRS/UniversitédeStrasbourg. Mayence, en Allemagne, ne s’arrête pas à cette idée. Deux des implants ou organiser le relargage années durant, il mène des essais, et réussit alors ce que nul de médicaments en intégrant des mo- n’avait jusque-là songé à réaliser. Ses résultats se heurtent lécules actives au cœur même du tout d’abord au scepticisme de ses pairs, qui pensent qu’il « millefeuille moléculaire ». L’inclusion s’agit là d’un cas particulier.« Pourtant, en refaisant l’expé- de cellules vivantes permet même rience, tous obtenaient le même effet », raconte le chimiste, d’envisager la construction de tissus qui a toujours mis un point d’honneur à décrire dans ses artificiels ! articles les procédures expérimentales dans leurs moindres La portée de cette publication est im- détails, afin d’enfaciliter la reproduction. Dès lors, la techno- mense, et l’intérêt de la communauté logie fait l’objet d’un brevet, déposé avec un consortium d’in- scientifique, immédiat. Quinze ans plus cOntAct : dustriels allemands. Le chercheur n’est pas étranger au monde tard, il est toujours aussi vivace : 1000 ar- Institutcharles-sadron,strasbourg URBAIN de l’industrie : c’est chez Ciba Geigy (aujourd’hui Novartis) qu’il ticles sont parus en 2010, et pas moins de > decher@ics.u-strasbg.frrGero Deche . a effectué son post-doc, en 1987.« Je suis passionné de recherche 300 laboratoires dans le monde travaillent C ©
JDC269
To see the actual publication please follow the link above