8 | cnrsI LE JOUrnAL L’événement 02 Rousseau, il assiste au cours d’anthro- comparatiste ». Il s’interroge : quelle pologie de l’économie de Maurice forme de rapports les peuples entretien- Godelier, qui le convainc de choisir ce nent-ils avec leur environnement, métier. Finalement, le brillant étudiant d’abord en Amazonie, puis partout mène de front un double cursus, obte- ailleurs ? Au fil de ses recherches, il dé- nant sa licence d’ethnologie (Paris-X, veloppe sa réflexion sur les manières 1972), puis son Capes de philosophie dont les hommes conçoivent ces rela- (1974), jusqu’à son sujet de thèse sur tions. DansPar-delà nature et culture4, l’Amazonie qu’il propose à… Claude il distingue ainsi les différentes cultures Lévi-Strauss.« Contrairement aux socié- selon la manière dont les hommes en- tés africaines que l’on décryptait bien, visagent les rapports entre humains et l’Amazonie m’attirait par son mystère : non-humains. C’est dans cet ouvrage il était impossible de saisir ce qui faisait qu’il définit ses quatre « ontologies », société chez ces Amérindiens vivant en quatre manières d’envisager la limite petits groupes dispersés, sans chef, sans entre soi et autrui caractéristiques des histoire apparente, et toujours en sociétés humaines : l’animisme, le toté- guerre. »Grâce à des crédits de mission misme, l’analogisme, le naturalisme. Il du CNRS, le jeune homme fait son ter- élabore aussi les « cosmologies » (re- rain chez les Achuar de 1976 à 1978 avec présentations de l’organisation du son épouse, Anne-Christine Taylor, monde) qui en découlent. elle-même anthropologue3. « Ce qui Aujourd’hui, tout en dirigeant le m’importait, poursuit le chercheur, Laboratoire d’anthropologie sociale, c’était de saisir le rapport à la “nature” Philippe Descola poursuit ses re- de ces peuples, perçus en Europe tantôt ESCOLA cherches. Il coordonne l’équipe « Les comme de “bons sauvages”, tantôt raisons de la pratique : invariants, uni- comme des brutes. » © versaux, diversité », un« lieu d’échanges 02 Les travaux menés par Philippe Ils ont d’autant plus d’influence qu’ils sont avec mes collègues sur les cultures des La rencontreDes achuar Descola auprès rapidement publiés (La Nature domes- cinq continents ». En parallèle, il est Il conduit un minutieux travail ethno- des Indiens Jivaros tique), puis traduits en anglais. plongé dans la rédaction d’un ouvrage graphique sur les Achuar. Incantations révolutionné De retour en France, l’anthropolo- sur les images,« qui, avant même lesAchuar ont aux esprits, usage qu’ils font de leur jar- les études sur gue pose son sac pour commencer à énoncés, manifestent les manières de din… il étudie de façon systématique les l’Amazonie. enseigner à l’EHESS où il est recruté concevoir les relations et les contrastes techniques et les représentations grâce comme maître assistant en 1984.« C’est entre les hommes et les autres éléments auxquelles ce peuple s’insère dans son une activité formidable qui permet de leur environnement5 ». Enfin, il ne environnement. Et ses conclusions d’avancer dans ses recherches d’une néglige pas l’enseignement. Dans son contrecarrent les interprétations qui prévalent à l’époque, autre manière que le terrain », affirme- cycle de cours au Collège de France sur notamment aux États-Unis, dans les études sur l’Amazonie. t-il. Et il poursuit : « Le terrain vous « les formes du paysage », il montre que Selon ces théories, la culture de ces populations était entière- transforme, car le détour par des façons oui, ce que l’on entend en Occident par ment déterminée par les facteurs environnementaux, comme si différentes de vivre et de penser la « paysage » existe bel et bien ailleurs la quantité et répartition du gibier, par exemple.« Or, en tra- condition humaine vous apporte une dis- sous d’autres formes. Une belle leçon vaillant sur le schème de la prédation chez les Achuar, après tance critique par rapport à la vôtre : on pour vivre… en meilleure intelligence avoir observé leurs pratiques de chasse, j’ai établi le contraire : est comme suspendu entre des mondes. » avec le monde. ils considèrent les animaux comme des parents par alliance, à 1.UnitéCNRS/CollègedeFrance/EHESS. la manière des autres groupes humains potentiellement enne- Les frontièresDeL’hoMMe 2.L’ethnologueAndréLeroi-Gourhanaaussi reçulamédailled’oren1973. mis. De même, ils se représentent les plantes cultivées comme De cet effet de perspective naissent aussi 3.Aujourd’huidirectricedel’enseignement des consanguins qu’ils choient. Les Achuar entretiennent des des questions qui orientent ses futures re- 4.etestl’auteurdenombreuxlivres,uaiBranly.dontqdumuséeaurecherchelade relations avec les non-humains, plantes et animaux, dotés cherches. « J’avais compris que notre divi- Les Lances du crépuscule. 5. aorganisél’exposition« LaFabrique d’une âme, avec lesquels ils conversent dans les rêves ou par des sion du monde entre phénomènes “natu- desimages »,auquai-Branly. incantations », détaille le médaillé. Il déroule ses explications rels” et conventions culturelles n’était pas, sous le regard approbateur (et la mâchoire menaçante !) d’une et de loin, la façon la plus commune de per- figure d’ours en bois :« Un “esprit des animaux”, dont le rôle cevoir les continuités et discontinuités entre est de veiller à ce qu’on ne leur nuise pas. » humains et non-humains. » cOnTAcTs : Laboratoire d’anthropologie sociale, Ces résultats sont majeurs : ils remettent en cause l’opposi- Son travail ethnographique, associé à collège de France, Paris tion même entre « nature » et « culture », communément ad- sa pratique d’un enseignement « libre » à > descola@ehess.frPhilippe Descola mise en Occident :« Les Achuar y voient plutôt une continuité. » l’EHESS, le mène « à une réflexion
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