N° 271 I mars-avril 2013 Décryptage | 17 Biologie Gérard Arnold, qui a cosigné le premier rapport approfondi pointant le risque de certaines molécules pour les abeilles, analyse les récents avis de l’Efsa. Certains insecticides nuisent aux abeilles Par Charlin e zeitoun C’est désormais établi : certains insecticides utilisés pour traiter les semences créent des risques graves pour les abeilles. Trois avis rendus par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa) viennent de le confirmer. Pire : les tests d’homologation de ces produits ne sont pas pertinents. Ce que l’on savait En 1995, les apiculteurs français constatent une surmortalité des abeilles. Très vite, ils soupçonnent le Gaucho, un nouvel insecticide qui enrobe les graines et diffuse dans la plante tout au long de sa croissance. Alertés par les apiculteurs, des chercheurs du CNRS, de l’Inra et de l’Afssa, mesurent des résidus d’imidaclopride (la molécule active du Gaucho) jusque dans le pollen des fleurs et prouvent que cette quantité, même très faible, est toxique pour les abeilles. La firme Bayer, qui vend l’insecticide, le conteste, études d’écotoxicologie à l’appui. « Comme pour d’autres substances chimiques mises sur le marché, ce sont les industriels qui sont officiellement tenus de réaliser ou financer ces études », rappelle Gérard Arnold. Les agences de sécurité comme l’Efsa, elles, se limitent à les évaluer. En 2003, un comité scientifique et technique créé par le ministère de l’Agriculture (dont fait partie Gérard Arnold) rend un rapport sur l’imidaclopride. Il estime que nombre de publications ne sont pas pertinentes, et pointe déjà l’existence d’un risque pour les abeilles. En 2011, la Commission européenne mandate l’Efsa pour rédiger une opinion scientifique sur les méthodes d’évaluation des risques que les produits phytosanitaires créent pour les abeilles. De son côté, l’Agence européenne pour l’environnement vient de publier un épais rapport2 sur plusieurs controverses scientifiques récentes : le Gaucho en France, les nanotechnologies, le bisphénol A, etc. Dans ce document, Laura Maxim, chercheuse à l’ISCC, relève des problèmes communs à toutes ces polémiques. Le lobbying des industriels, bien sûr, ou les conflits d’intérêts auxquels peuvent être exposés certains experts. Mais surtout : l’évaluation des nouvelles technologies avec des méthodes anciennes. 1. www.efsa.europa.eu/fr/press/news/130116.htm. 2. www.eea.europa.eu/publications/late-lessons-2. Contacts : Laboratoire évolution, génomes et spéciation, Gif-sur-Yvette Institut des sciences de la communication du CNRS , Paris Gérard Arnold > gerard.arnold@legs.cnrs-gif.fr > gerard.arnold@iscc.cnrs.fr Ce que l’on vient de prouver Le groupe de travail, auquel participe là encore Gérard Arnold, examine les failles de ces méthodes. Parmi elles : des risques dits sublétaux (désorientation des abeilles, etc.) non évalués jusque-là, mais également des risques d’intoxication chronique (liée à des petites quantités ingurgitées plusieurs fois), alors que les tests d’homologation tenaient compte surtout des intoxications aiguës. « Les tests avaient été mis au point pour des insecticides utilisés en épandage, commente Gérard Arnold. Mais, depuis une vingtaine d’années, ils ne sont plus adaptés aux produits présents pendant toute la durée de la floraison des plantes. » Sur la base de cette opinion scientifique, l’Efsa réévalue donc la toxicité de trois molécules insecticides (imidaclopride, thiaméthoxame et clothianidine) et conclut en janvier 2013 à un risque aigu pour les abeilles1. Ce qui va changer En mai prochain, l’Efsa publiera les nouvelles méthodes officielles d’évaluation de ces molécules. « Le processus a été long et difficile, souligne Gérard Arnold. Il serait plus efficace d’augmenter le budget alloué à la recherche pour évaluer les effets sur la santé et l’environnement des substances. Aujourd’hui, il est infime par rapport à celui accordé pour produire de l’innovation. » q C’est notamment en équipant les abeilles de puces RFID que les experts ont pu démontrer la perte d’orientation des abeilles du fait des résidus d’insecticides (ici, une Apis mellifera). À voir sur le journal en ligne : le film Cocktail fatal chez les abeilles. © P. Psaïla/DoubleVue.fr gérard arnold Directeur de recherche, il est biologiste de l’abeille au L aboratoire évolution, génomes et spéciation et directeur adjoint scientifique de l’Institut des sciences de la communication du CNRS (ISCC). © ISCC/CNRS
JDC271
To see the actual publication please follow the link above