| Le grand entretien w 18 cnrs I LE JOUNR AL Sciences sociales Sophie Duchesne, chercheuse à l’ISP1, publie une enquête sur les citoyens et l’Europe. Celle-ci inaugure un nouveau type de banque de données. Voir l’Europe sous un autre jour Par Charli ne Zei tou n Votre enquête2 sur la perception de l’Europe par ses citoyens est sortie fin janvier3. Quelles sont les conclusions auxquelles vous parvenez ? Sophie Duchesne : Notre enquête, menée en France, en Belgique francophone et en Angleterre, a montré que les citoyens de milieu populaire sont plus indifférents qu’hostiles en ce qui concerne l’Union européenne (UE). Seuls les gens aisés ou particulièrement militants semblent se soucier de ces questions, affichant soit un « euroscepticisme » soit une « europhilie ». Cette enquête est qualitative : ses données consistent en de longs entretiens collectifs avec des individus soigneusement sélectionnés. D’autres enquêtes donnent un résultat différent sur l’euroscepticisme… S.D. : En effet, les enquêtes de l’ Eurobaromètre laissent penser que, dans leur grande majorité, les citoyens se méfient de plus en plus de l’Europe et que ce scepticisme menace la construction de l’UE. Mais ces enquêtes-là sont quantitatives : elles reposent sur des questions fermées. Or, des études qualitatives fondées sur des discussions avec les personnes, mises en place depuis la fin des années 1990, conduisent à un résultat différent. En fait, les citoyens ne se méfient pas de l’Europe, ils s’en désintéressent. Sur un tel sujet, il s’avère que les études de l’Eurobaromètre ne sont pas fiables, tout simplement parce que les individus interrogés doivent choisir parmi les réponses alors qu’ils ne savent pas quoi répondre ! Et notre enquête montre, de surcroît, que la montée de ce qu’on appelle l’euroscepticisme n’est pas un phénomène populaire comme on a tendance à le penser : en réalité, ce sont les élites qui sont de plus en plus partagées sur le sujet. Simultanément à la publication de votre enquête, tous les entretiens dont elle résulte ont été mis à disposition de la communauté scientifique dans une nouvelle banque de données BeQuali4, financée par un appel à projets Équipements d’excellence (Équipex). Quel est l’enjeu ? S.D. : Ce type de banque de données qualitatives est un outil encore peu répandu. De plus, publier l’enquête et les entretiens en même temps est une première en France, à notre connaissance. Il faut savoir que les chercheurs sont réticents à la publication de leurs entretiens, tandis que les données des études quantitatives sont presque toujours accessibles. L’intérêt de partager les données sera double : d’abord, les collègues pourront discuter l’interprétation que nous avons faite de ces données, puis ils pourront en faire la réanalyse pour en tirer de nouveaux résultats. Cette démarche, la réanalyse de données, est pour l’instant peu habituelle en sociologie. Sait-on si elle est pertinente ? S.D. : Notre banque de données a justement pour objectif de tester sur un maximum d’exemples l’intérêt de la réanalyse, à condition que notre financement soit maintenu. Toutefois, en 2004, une étude de l’anglais Mike Savage a montré que l’évolution des sciences sociales elle-même justifiait de réanalyser les données. Les objets sur lesquels ces disciplines choisissent de s’arrêter évoluent au cours du temps. Or le choix de ce qu’on observe a bien évidemment des répercussions sur l’analyse produite. Par exemple, on parle aujourd’hui beaucoup de l’ ethnicisation des rapports sociaux en France, mais ce phénomène n’existait-il pas avant de devenir un objet d’étude ? Réanalyser d’anciennes enquêtes pourra conduire à de nouvelles interprétations. BeQuali pourrait donc donner une nouvelle dimension à la sociologie qualitative. Cet outil devrait aussi permettre, si c’était encore nécessaire, d’ajouter du crédit à cette branche de notre discipline, dont les interprétations sont parfois discutées, notamment en raison de l’opacité sur les données. La sociologie qualitative étant ainsi plus ouverte à la critique, ses résultats n’en seront que plus forts. Quelles nouvelles pistes la réanalyse de votre enquête sur l’Europe pourrait-elle ouvrir ? S.D. : Elle pourrait conduire à d’autres interprétations sur la même thématique, mais aussi ouvrir des études sur d’autres sujets. Les idées exprimées par les personnes interrogées vont bien au-delà de la question européenne. En particulier, parce que dans nos groupes de discussion, chacun était libre de rebondir sur une idée exprimée par un autre participant. Ces Eurobaromètre. Sondage d’opinion mis en place en 1974. Il permet de questionner plusieurs fois par an des milliers d’Européens. ethnicisation. Définir quelque chose d’un point de vue ethnique. EN LIGNE. Plus d’informations sur : > www.bequali.fr © V. Guilluy ques tion fermée . Question pour laquelle la personne sondée se voit proposer un choix parmi des réponses préétablies : « oui », « non », « un peu », « beaucoup », etc.
JDC271
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