Page 17

JDC272

N° 272 I mai-ju in 2013 Décryptage | 17 Écologie Chassés illégalement pour leurs cornes, les rhinocéros d’Afrique sont menacés d’extinction. Pour les sauver, des chercheurs suggèrent d’autoriser ce commerce. Comment sauver les rhinocéros d’Afrique ? Par Gaëlle L ahoreau Exploiter des animaux menacés de disparition est un concept qui ne l’enchante guère. Mais n’est-ce pas la seule solution pour que cesse le massacre des rhinocéros en Afrique ? Franck Courchamp en est convaincu. Dans une tribune publiée le 1er mars dans Science1, coécrite avec deux chercheurs australiens et un zimbabwéen, cet écologue argumente en faveur d’une légalisation du commerce des cornes de rhinocéros. la situation actuelle Près de 90 % des rhinocéros d’Afrique ont disparu depuis les années  1970. Il n’en reste aujourd’hui plus que 25 000. Avec une population de 20 000 individus, dont 90 % pâturent en Afrique du Sud, le rhinocéros blanc est l’espèce qui se porte le mieux. Mais il doit faire face à l’explosion du braconnage. « Depuis 2007, le nombre de rhinocéros tués double tous les ans », indique Franck Courchamp. En  2012, 667  rhinocéros ont été braconnés en Afrique du Sud, contre 15 par an en moyenne entre 2000 et 2007. Pourquoi un tel boom ? Parce que le prix de la corne de rhinocéros s’est envolé : il se monnayait 65 000 dollars le kilo sur le marché noir en 2012. Plus cher que l’or, le diamant ou la cocaïne. « Les pays asiatiques, la Chine et le Vietnam surtout, sont très demandeurs de ces cornes, précise le chercheur. Or cette demande n’est pas satisfaite par un marché légal et,   plus la ressource devient rare, plus sa valeur augmente. » Ingérée en infusion ou avec de l’alcool, la corne râpée est en effet parée dans ces pays de vertus médicinales et aphrodisiaques. « Elle préviendrait la gueule de bois comme le cancer. Or elle n’a certainement aucune valeur médicinale.   Ce n’est que de la kératine, comme nos ongles », signale Franck Courchamp. Le s mesures déjà prises Depuis 1977, le commerce mondial des cornes de rhinocéros est prohibé. Cette interdiction a été réaffirmée lors de la dernière conférence de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (Cites), qui s’est tenue à Bangkok en mars dernier. « Mais cette interdiction ne marche pas : même avec des rangers,   et parfois le déploiement de l’armée, l’Afrique du Sud ne parvient pas à protéger ses rhinocéros », déplore l’écologue. Il faut dire que, peu contrôlé et peu sanctionné, ce trafic se révèle plus lucratif et moins risqué que celui des armes ou de la drogue. Et il implique désormais le crime organisé. Certains braconniers viendraient en hélicoptère du Mozambique voisin. Du côté des pays consommateurs, les campagnes pour sensibiliser les populations ont montré leurs limites face au poids des croyances traditionnelles et aussi des rumeurs sur les supposées vertus des cornes de rhinocéros, qui se propagent à grande vitesse à l’ère du numérique. la solution proposée « Il serait possible de satisfaire la demande actuelle en prélevant les cornes sur 5 000 rhinocéros vivant dans les parcs. Et ce, sans impact sur leur comportement   ou leur système social, comme l’ont montré différentes études, explique Franck Courchamp. Les cornes poussant de manière continue, le marché pourrait être Franck Courchamp Basé au laboratoire Écologie, systématique et évolution (Unité CNRS/Université Paris-Sud/AgroParisTech), à O rsay, ce médaillé d’argent 2011 du CNRS mène des travaux sur les invasions biologiques,   la surexploitation des espèces rares et les effets du changement climatique. Il est l’auteur de L’Écologie pour les nuls, paru en 2009 aux Éditions First. régulièrement approvisionné sans qu’un seul rhinocéros soit tué, contrairement aux méthodes des braconniers. » Cette légalisation sera-t-elle discutée lors de la prochaine conférence de la Cites en  2017, qui se déroulera justement en Afrique du Sud ? Pour exemple, la légalisation du commerce des peaux de crocodiles a permis de sauver plusieurs espèces menacées d’extinction. D’ici là, le nombre de rhinocéros braconnés risque de nouveau d’atteindre de tristes records… 1. Science, 1er mars 2013, vol. 339, n° 6123, pp. 1038-1039. q La corne de rhinocéros repousse vite.E lle pourrait être exploitée   de manière durable et éthique. Reuters Contact : Staff/Écologie, systématique et évolution, O rsay  Franck Courchamp Reuters > franck.courchamp@u-psud.fr ©© C. FRÉSILLON/CNRS Photothèque


JDC272
To see the actual publication please follow the link above