N° 272 I mai -iju n 2013 Portrait | 29 L’analyse des carottes de glace fait, à cette période, des progrès spectaculaires. À partir des isotopes d’oxygène et de deutérium, les scientifiques sont désormais capables de déduire la température qui régnait lors de la formation de la neige qui s’est déposée, année après année, pour former les calottes du Groenland et de l’Antarctique. En étudiant les bulles d’air emprisonnées dans la glace, ils peuvent aussi déterminer la teneur en gaz carbonique et en méthane de l’atmosphère de l’époque. Les carottes glaciaires se révèlent ainsi d’extraordinaires archives des climats passés. Et Jean Jouzel est l’un des premiers à les déchiffrer. En 1978, lorsque le premier forage glaciaire français est réalisé, il fait en effet partie de l’équipe qui l’analyse. Ce prélèvement est effectué en Antarctique, à Dôme C, là où a été installée la base franco italienne de Concordia en 2005. S’il n’est allé qu’une fois en Antarctique, le paléo-climatologue a souvent arpenté les glaces du Groenland, et il continue de se rendre régulièrement en Sibérie, où il collabore avec une équipe russe. le métier dont il rêvait Directeur de recherche depuis 1995, Jean Jouzel est toujours basé à Saclay. « J’y travaille encore comme simple chercheur, mais toujours actif. » Car c’est le métier dont il a toujours rêvé : « Quand j’étais gamin, j’ai entendu parler à la radio du CEA de Saclay. Je me suis dit que c’est là que j’irais travailler quand je serais grand », raconte-t-il, d’une voix douce. Et c’est bien là que ce fils d’agriculteurs bretons arrive en 1968 pour préparer sa thèse, sous la houlette du physicien Étienne Roth. « Dans un laboratoire chargé du suivi de la fabrication de l’ eau lourde destinée aux réacteurs nucléaires de l’époque, complète le chercheur. Il s’agissait de mesurer, au spectromètre de masse, sa teneur en deutérium, un isotope lourd de l’hydrogène. Étienne Roth était un homme très curieux, qui s’intéressait beaucoup aux proportions de deutérium dans la nature, dans les plantes et les précipitations : l’eau porte en effet des traces de son histoire. » L’avocat de la pl anète bleue Jean Jouzel n’est pas seulement un mémorialiste du climat, il est aussi l’un de ses plus ardents défenseurs. L’infatigable chercheur ne ménage pas ses efforts pour convaincre de l’urgence d’agir pour préserver la Terre. L’an dernier, le prix Changement climatique de la fondation Prince-Albert-II-de-Monaco lui a été décerné, « pour avoir contribué à mettre la question du réchauffement sur la place publique », précise-t-il. Il connaît bien le sujet puisqu’il a dirigé pendant huit ans l’Institut Pierre-Simon-Laplace2, qui conçoit l’un des deux modèles de jean jouzel en 5 dates 1947 N aissance le 5 mars, à Janzé, en Ille-et-Vilaine 1994 Nommé expert du Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat de l’ONU (Giec), dont il est l’un des vice-présidents du groupe scientifique depuis 2002 2002 Lauréat de la médaille d’or du CNRS 2007 Colauréat, avec le Giec et l’ancien vice-président américain Al Gore, du prix Nobel de la paix 2012 Lauréat du prix Vetlesen prévision climatique français. Il fait également partie, depuis 1994, du Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat de l’ONU (Giec). « Il est dans notre rôle d’informer, souligne Jean Jouzel. Cela passe par des conférences, des interventions dans les médias, mais aussi par l’appui aux politiques qui négocient les accords sur le climat au sein de l’ONU. » Pour cet engagement, il s’est vu récompenser du prix Nobel de la paix avec le Giec en 2007. Après s’être impliqué dans le Grenelle de l’environnement, toujours en 2007, le paléo-climatologue siège au Conseil économique, social et environnemental, depuis 2010. Il fait actuellement partie du comité de pilotage du débat national sur la transition énergétique, qui doit déboucher dans quelques mois sur un projet de loi. « Les médias ne se sont pas emparés du débat, et l’homme de la rue n’a pas envie d’en entendre parler, constate le chercheur. Mais cet automne, le prochain rapport de l’ONU confirmera l’ampleur du réchauffement climatique. Il faut tout faire pour aller très vite vers une société sobre en carbone. Mais hélas nous n’en prenons pas le chemin. » 1. Unité CNRS/CEA/UVSQ. 2. Institut CNRS/UPMC/UVSQ/CEA/IRD/ Cnes/ENS/École polytechnique. Co ntact : Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement, Gif-sur-Yvette Jean Jouzel > jean.jouzel@lsce.ipsl.fr .isotope. Élément chimique possédant le même numéro atomique, (même nombre de protons), mais de masse atomique différente (nombre différent de neutrons). .eau lourde. Eau dont les atomes d’hydrogène sont des isotopes plus lourds que dans l’eau normale. « Il faut tout faire pour aller très vite vers une société sobre en carbone. »
JDC272
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