N° 272 I mai -iju n 2013 Stratégie | 37 contemporaine pour se rapprocher de l’économie. Les chercheurs, et le monde académique en général, ont donc leur part de responsabilité dans la dégradation des rapports entre science et citoyens. À la critique croissante du progrès scientifique n’a pas répondu une volonté de débattre, si ce n’est, souvent, de manière trop hiérarchique… Sur quoi porte le débat ? D. W. : Deux visions très contradictoires s’opposent sur la place donnée aux citoyens. On trouve, d’un côté, des scientistes qui se réfugient derrière leur savoir et la toutepuissance de la science pour limiter le débat ou le réduire à une opposition entre le savoir et l’ignorance, l’objectivité et la subjectivité. De l’autre côté, d’autres nient la spécificité de la science et considèrent qu’elle n’est qu’une question de rapports sociaux, et donc que la société peut discuter de tous les choix. Cette posture rencontre un certain succès auprès du public. Mais une société n’est pas faite que de rapports sociaux et de pouvoir. La science, comme l’art, la religion ou la médecine, existe aussi en elle-même. Face à ces deux visions extrêmes, je défends une troisième voie, qui consiste à reconnaître la légitimité de points de vue contradictoires. Et c’est là où la nouvelle communication joue un rôle essentiel. Moins comme partage ou comme transmission que comme processus de négociation entre points de vue opposés. La démocratie, c’est d’ailleurs la négociation destinée à faire cohabiter pacifiquement des points de vue contradictoires. Un magistrat ne pense pas comme un épicier, qui ne pense pas comme un militaire ou un chercheur. Et pourtant, il faut bien que tout le monde vive ensemble, ce qui suppose concessions, négociations, cohabitation et surtout respect des différences légitimes. Comment peut-on améliorer cette cohabitation entre science et société ? D. W. : On peut reprendre les dispositifs qui ont déjà été testés : des conférences citoyennes, des débats. Ou en inventer d’autres. Peu importe les outils. L’essentiel est que la discussion soit possible et qu’à la fin personne n’en sorte avec le sentiment qu’il y a un gagnant et un perdant. Organiser la cohabitation des logiques et des légitimités. Pour la recherche, cela veut dire garantir l’autonomie et la logique de connaissances. Cohabiter implique toujours de respecter la pluralité des légitimités. Dans quelle mesure les citoyens peuvent-ils contribuer à la quête de connaissances ? D. W. : Le cas le plus simple est ce que l’on appelle les sciences participatives. Chacun peut participer à la collecte de données dans certains domaines. Et même, dans une certaine mesure, à la construction de l’information que l’on en tire. Cette participation peut parfois aller plus loin, jusqu’à une coconstruction de la connaissance. On parle alors de sciences collaboratives. Mais il ne s’agit pas de substituer les citoyens aux scientifiques ; chacun doit rester à sa place. Être chercheur, c’est l’engagement d’une vie consacrée à un métier avec des règles et des valeurs, pour la production de connaissances scientifiques. Le citoyen doit aussi accepter qu’il n’y a pas d’égalité en tout. Les scientifiques doivent admettre qu’il leur faut descendre dans l’arène et accepter le débat contradictoire. En un mot, apprendre à cohabiter, et à débattre dans le respect de l’autre. q Chaque année, les Rencontres CNRS Jeunes « Sciences et citoyens » (ici l’édition 2012) sont l’occasion de riches débats. © photos : c . frésill on/CNRS P hotothèque Le CNRS et les citoyens , une longue histoire La mission lancée en 2013 s’inscrit dans une longue tradition au CNRS. Parmi les grandes initiatives de l’organisme pour impliquer les citoyens : le lancement, en 1980, du programme Science, technologie, société, dirigé par Dominique Wolton. Plus de cent projets sont alors financés durant six ans pour analyser le rôle de la science et de la technologie dans la société. Les années 1990 voient le lancement des clubs Sciences et citoyens, que l’on compte aujourd’hui par dizaines sur l’ensemble du territoire et à l’étranger, et des Rencontres CNRS Jeunes « Sciences et citoyens ». Cet événement annuel, dont la 23e édition aura lieu en octobre prochain au Futuroscope à Poitiers, fait partie des actions phares menées dans cette voie par la Direction de la communication. Dans les années 2000, l’unité mixte de service Science et décision ou encore la mission Science en société ont apporté leur pierre à l’édifice. Notons enfin que les relations entre science, technique, politique et société, ainsi que les liens entre expertise et controverses font partie des axes de recherche principaux de l’Institut des sciences de la communication du CNRS créé en 2007. Co ntact : Institut des sciences de la communication du CNRS , Paris Dominique Wolton > dominique.wolton@iscc.cnrs.fr
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