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| Le grand entretien w 20 cnrs I LE JOUNR AL Sociologie Alain Tarrius, chercheur au Lisst1, décrypte de nouveaux phénomènes migratoires, les transmigrations, engendrés par la mondialisation économique. Les nomades de la mondialisation Propos recueill is par Stéphanie arc À l’échelle mondiale s’est développé un nouveau type de migrations que vous appelez transmigrations. De quoi s’agit-il ? Alain Tarrius : Les transmigrants sont ces migrants issus soit de pays pauvres (Balkans, Caucase, Proche et Moyen-Orient, Amérique du Sud), soit des populations pauvres de pays riches (Europe de l’Ouest, États-Unis, Afrique du Sud, Australie, Nouvelle-Zélande), qui effectuent des parcours de plusieurs milliers de kilomètres avant de revenir chez eux, avec pour principale activité la vente de produits de contrebande (appareils photo, matériel électronique, etc.) ou de services (consultations médicales). On dénombre environ 200 000 passages annuels de transmigrants en France, et 600 000 en Europe. Sortes de colporteurs contemporains qui vendent aux populations pauvres – le poor-to-poor ou l’entre-pauvres –, ils achètent légalement les produits d’entreprises internationales, mais franchissent ensuite les frontières sans s’acquitter des taxes ni respecter les contingentements. Un appareil photo affiché au prix de 70 euros par la grande distribution européenne se revend à seulement 37 euros par ce réseau. Ce phénomène permet à ces entreprises de conquérir l’immense marché des pauvres. Ainsi, les ventes de produits électroniques du Sud-Est asiatique se chiffrent, après le passage de la mer Noire pour la voie européenne, à plus de 6 milliards de dollars et, après le passage par Djedda pour la voie africaine et nord-américaine, à plus de 8 milliards de dollars. Quand ces nouveaux migrants de la mondialisation sont-ils apparus ? A. T. : Dès les années 1980, tant pour les réseaux observables dans les Balkans, en provenance de l’Afghanistan et du Caucase via l’Iran, la Turquie, les Émirats, la Syrie et la Géorgie, que pour ceux situés à l’ouest de la région méditerranéenne. Là, de petits entrepreneurs circulants, Algériens et Marocains habitant l’Espagne, l’Italie et le Sud de la France, en situation régulière, effectuent des mouvements pendulaires vers leurs villes et villages d’origine. Mais c’est seulement à partir de 1995-1998 que les majors du Sud-Est asiatique ont compris que ce modèle économique leur serait profitable : pour elles, c’est la fin des frontières et de leurs taxes. Ce modèle correspond ainsi parfaitement à l’ultralibéralisme que réclament les firmes transnationales. Comment les États, notamment européens, envisagent-ils cette forme d’immigration… qui n’en est pas une ? A. T. : Au binôme im-migration/é-migration, il faut désormais ajouter la trans-migration. La figure de l’étranger s’en trouve radicalement transformée. Parce qu’ils réfléchissent toujours en fonction du plan républicain d’intégration, les États, comme l’État français, sont surpris par ces arrivants qui sollicitent seulement des autorisations provisoires de circulation. En France, de nouvelles dispositions prévoient des durées de six mois de traversée du pays. Petits entrepreneurs transnationaux, les migrants ne ressemblent pas à leurs aînés immigrés. Certes, il s’agit également d’un mouvement de grande ampleur de la main-d’oeuvre internationale, mais ils travaillent dans le secteur commercial et non plus industriel, q Dans le port de Khasab, à Oman, des contrebandiers chargent des marchandises qui rejoindront ensuite l’Iran via le détroit d’Ormuz.


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