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N° 273 I eijllu t-ao ût 2013 Le grand entretien | 21 et surtout sur le mode de la mobilité continue, et non plus de la sédentarisation forcée près des lieux de production. Dans votre dernier livre, Transmigrants et nouveaux étrangers2, vous parlez justement d’émancipation à leur égard. En quel sens ? A. T. : Ce choix de la mobilité s’avère en effet émancipateur : d’objets déplacés au gré des législations nationales, les transmigrants ont le sentiment de devenir sujets de leur migration. D’un côté, puisqu’ils partent simplement en tournée de plusieurs semaines, voire de plusieurs mois, ils considèrent qu’ils ne quittent pas leur milieu familial. Ils n’ont donc plus l’impression d’être étrangers nulle part ni de devoir entrer dans le moule identitaire des sociétés qu’ils traversent. De l’autre côté, ils ont un sentiment de réussite commerciale, notamment lorsqu’ils reviennent au pays, où ils investissent parfois l’argent gagné. Parce que les projets d’assimilation proposés par les pays européens n’ont pas atteint leurs objectifs, les transmigrants offrent aux jeunes générations qui vivent dans les enclaves urbaines ouest-européennes un modèle de sortie que les États ne leur ont pas fourni. Vous notez tout de même des ombres au tableau… A. T. : Oui, le tableau n’est pas si idyllique. D’une part, il ne s’agit pas d’un commerce légal, puisqu’ils contournent les législations. D’autre part, il y a un lien étroit entre ce secteur et celui des trafics illégaux au niveau des capitaux : pour acheter leurs marchandises, certains travaillent comme ouvriers agricoles dans les exploitations de pavot en Turquie, Géorgie, Russie, Irak, pendant un mois ou deux, ou se font prêter de l’argent par les mafias russo-italiennes. On note enfin un regain des transmigrations des femmes pour la prostitution à partir des Balkans, du Caucase et du pourtour méditerranéen vers les clubs du Levant espagnol, à La Jonquère : ce sont ainsi 10 800 femmes qui y travaillent… « Les États sont surpris par ces arrivants   qui sollicitent seulement des autorisations provisoires de circulation. » Y a-t-il des liens, à la croisée des chemins, entre les anciens migrants et leurs descendants et les transmigrants ? A. T. : En effet, en Europe, plusieurs milliers de transnationaux vivent aux côtés de résidents locaux lors de leurs étapes résidentielles. Il y a entre eux nombre d’interactions. Certains résidents deviennent ainsi des sortes d’associés dans les villes traversées : ils fournissent aux transmigrants logement, usage des technologies de l’information et de la communication pour les interconnexions avec le vaste marché du poor-to-poor. Par le biais des associations cultuelles, certains font également venir en France des médecins syriens, bulgares et irakiens, surnommés les docteurs égyptiens, qui proposent aux transmigrants des consultations médicales, assistés par des jeunes résidents qui achètent les médicaments sur Internet. Devons-nous repenser la notion de frontière ? A. T. : Absolument. La création de l’espace Schengen a entraîné le démantèlement des frontières intérieures, incitant les nations à concevoir leurs frontières extérieures comme européennes. Mais sans statut juridique véritable. Les transmigrations tracent, elles, des territoires circulatoires qui font de 2 000 à 3 000 kilomètres de long et de 40 à 50 kilomètres de large, constitués d’étapes et de sociabilités multiples. Pour les transmigrants, les frontières ne séparent pas les nations, mais identifient les territoires de leurs déplacements où résident amis et famille. Il existe ainsi un Maroc transversal à l’Allemagne, la Belgique, la France et l’Espagne, où les familles sont liées entre elles de pays à pays, autant d’étapes de la vieille migration supports aux circulations des transmigrants. Et il en va de même pour les Turcs, les Roms, etc. 1. Laboratoire interdisciplinaire solidarités, sociétés, territoires (unité CNRS/ Université Toulouse-II-Le Mirail/EHESS). 2. Cet ouvrage a été édité dans le cadre du programme Laboratoire d’excellence Structuration des mondes sociaux-Mobilité, réseaux, migrations, piloté par le Lisst. à lire. > Transmigrants et nouveaux étrangers, Lamia Missaoui, Fatima Qacha et Alain Tarrius, Presses universitaires du Mirail, coll. « Socio-logiques », 200 p. Co ntact : Laboratoire interdisciplinaire solidarités, sociétés, territoires, Toulouse Alain Tarrius > altarrius@gmail.com © S. Bal dwin /Corbis


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